Sept ans de poussière

Elle avait l’age de raison. Dans un monde qui a déjà perdu la raison. Sauf celle des comptables. Combien vaut une fillette morte étouffée entre des marchands d’armes et des princes sanguinaires ? Pesant à la naissance le poids d'une poussière sur la balance commerciale et géostratégique. Un regard de profil sur la photo. Les yeux éteints d'un corps fantôme.

 

           C'était une passagère de sept ans. Elle a traversé très vite une planète de plus de quatre milliards d'années. Mais son passage n’est pas du tout passé inaperçu. Elle a fait la une d’un journal américain. Des stars du cinéma et de la chanson, des footballers, des politiques, et autres personnalités publiques très connues, ont occupé ou occuperont le même carré de notoriété. Un carré très convoité. Elle avait l’age de raison. Dans un monde qui a déjà perdu la raison. Sauf celle des comptables. Combien vaut une fillette morte étouffée entre des marchands d’armes cyniques et des princes sanguinaires de l’or noir ? Plus les obscurantistes de tout poil prêts à la réduire à l'esclavage. Une gamine née au mauvais endroit et à une très sale période. Pesant à la naissance le poids d'une poussière sur la balance commerciale et géostratégique. Un regard de profil sur la photo. Les yeux éteints d'un corps fantôme.

        Comment se nomme cette petite fille? Amal Hussein. Sa mère ne l’appellera plus par son prénom ou un diminutif affectueux. Un nom qui ne sera jamais prononcé non plus dans une salle de classe ou une cour de récré. Qu’aurait-elle pu devenir ? Maîtresse d’école, informaticienne, médecin, paysanne, femme au foyer, sportive… Une femme sympathique ou exécrable? Nul ne le sait. Peut-être première astronaute yéménite. Pour aller au plus près d’un ciel qu’elle ne verra plus. Ce ciel qui ne l’a pas écrasé directement d’une pluie de métal. Mais la pluie de bombes a détruit son pays et essoré son corps de l’intérieur. Une page à peine entamée et déjà effacée. Détruite à distance. «Nos armes sont très bien éduquées et respectueuses des Droits de l'Homme: elles ne tuent pas de civils.». « Nous bombardons uniquement pour des raisons humanitaires.». « C’est un repaire de terroristes menaçant l’équilibre géopolitique de cette région.». Les vendeurs et leurs clients princiers ont un service de presse très efficace et un catalogue de raisons. Et elle l’âge de raison. Pas celui de mourir sous le regard impuissant ou cynique de milliards de spectateurs. Tous assistant quasi en direct à son agonie.Spectacle de la défaite de l’humanité.

         Exhiber sa photo pour frapper les esprits ? La coller en pleine gueule via l’écran ? Qu’elle nous empêche de dormir, de manger, de baiser, de déprimer dans son petit coin du monde, de boire un verre de l'amitié en terrasse… Faire chialer dans les chaumières numériques ? Aurait-elle donné son accord pour l'exhibition de son corps tordu par la faim et tout le reste ? Trop faible pour protéger son droit à l'image et sa dignité. Vie et mort confisquées. Montrer ou pas sa photo ne changera rien sur le fond. D’autres de tous âges, vivant le même genre d’horreur, ont eu les honneurs de la presse. Sans la moindre influence sur la réalité. Des drames humains nourrissant les médias. Et qui alimentent nos culpabilités éphémères. Elles sont très vite remplacées par l’indignation la plus recommandée et likée du jour. Pendant ce temps la machine à tueries de masse joue à guichets fermés sur nombre de théâtre d’opération de la planète. Aucun souci: y aura des images pour toutes les bourses et chaînes de télé. Un show avec des paillettes sang et larmes visibles à tout heure du jour et de la nuit sur la toile. Un attentat très meurtrier pour la 3. Chaud devant. La fillette yéménite, ayant fait la une du New York Times, est morte de malnutrition au Yémen pour la 6. Service non stop sur le passe-plats de l’Histoire.

          Amal Hussein, avec son visage décharné, a été nominée au prix d’interprétation de la plus jeune actrice du cinéma des dégâts collatéraux. Un prix donné à son insu. Elle n’avait pas rêvé de jouer dans ce film. Ni dans un autre. Son biopic écrit et produit pas des gens qu’elle ne verra jamais sur le tournage de sa naissance. Ni de sa mort. Un film, avec grand budget et fracas, la propulsant comme star muette au milieu de millions de figurants silencieux. Seuls les larmes et les cris de douleur acceptés pour la crédibilité. Tous sacrifiée par un scénario signé dans des bureaux de ministres et de princes. Amal Hussein et d’autres noms inscrits en toutes petites lettres dans la rubrique «dégâts collatéraux». Au fait à quoi peut rêver une petite fille de sept ans? Les auteurs du biopic n’ont qu’à demander à leur fille ou celle de leurs voisins. Quel rôle Amal Hussein aurait rêvé de jouer ?

           Celui d’une fillette de sept ans encore vivante.

 

 

 

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