Lettre de Marianne à Michel

 

Michel Delpech "Que Marianne était jolie" (live officiel) | Archive INA © Ina Chansons

  

 « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces  font rêver. »

René Char

             Moi aussi, je t’aimais bien. Même si nous ne sommes jamais rencontrés. Je dois t’avouer que je n’appréciais pas toutes tes chansons. Mais nombre d’entre elles resteront dans ma mémoire et celle du pays. Ainsi que dans les cœurs. Notamment celle que tu as chantée sur moi. Je l’écoute très souvent. Elle me redonne le moral. Surtout en ces moments de barbarie intégriste, impasse de souche, avis déchéance de grandes valeurs de ce pays… Sale temps pour la République. Grâce à toi, je me sens encore jolie. Et utile.

Bien sûr, beaucoup de politiques et de journalistes honoreront ta mémoire. Certains sincères, d'autres te détestant. Mais honorer un chanteur populaire qui s’en va rapporte toujours en termes d’audimat et d’image. C’est comme ça. Le jeu classique du buzz carnivore. D’autres, anonymes, vont être profondément tristes. Notamment ce populo dont je suis issue. Avec ton départ, tu emmènes une part de nous. De bons ou de mauvais souvenirs. Ta voix qui sort de la radio d’une cuisine exigüe et se mêlant aux effluves de café et cigarettes de prolos. Tes mots voletant autour de la cheminée d’une bergerie d’un trou paumé dans la montagne. Pauvres, riches, villes, campagne, de souche ou venus d’ailleurs…  Tes chansons traversaient les têtes et les milieux. Elles continueront leur chemin sans toi. Les mots et la musique ne s'arrêtent jamais.

En apprenant ta mort, j'ai eu un vrai coup de blues. Repensé aussitôt à tes chansons écoutées depuis ma plus tendre enfance. Ta disparition a secoué mon crâne, généré plein de questions inattendues. Sur ce pays et la planète. Sur moi aussi. A quoi je sers concrètement dans une République où Liberté Egalite Fraternité sont des leurres ? Des leurres validés par les citoyens convoqués à chaque élection. Quoi que beaucoup préférant détourner la tête, refusent de participer à cette mascarade. Les blâmer ? Au début, je le faisais et leur en voulais de déserter les urnes. Aujourd’hui, je les comprends. Moi aussi, Marianne la républicaine, j’ai énormément de mal à croire à cette République. Désabusée par le changement c'est... jamais. La place de la République monopolisée par les communicants et les vendeurs de montres et de Smartphones. Plus qu’une vitrine gérée par des agences de com de gauche ou de droite ? La question peut se poser.

Je sais, je radote. L'émotion me fait sûrement dire des conneries. Parlons d’autre chose. Avec le temps, j’ai l’impression que, le meilleur qui restera de notre patrie, ne proviendra pas des politiques. A part les plus intègres qui, malheureusement, ont de plus en plus de mal à se faire entendre dans le concert de casseroles. Notre mémoire commune est surtout alimentée par des mains anonymes, des actes et des gestes loin des plateaux télé et de la verroterie républicaine. Ces petits riens ne sont pas gratuits. Rien n’est gratuit. Mais ils font avancer un navire transportant 67 millions de passagers. J'ai plus confiance en ces matelots anonymes qu’au capitaine et ses lieutenants. Ces derniers semblent plus préoccupés par l’existence des cabines et des salons de la première classe que de l’ensemble des passagers. Les sans dents ramant au fond de  la soute, les nés sur le bon pont à l'air libre. Les capitaines de droite ou de gauche naviguent aujourd'hui de la même manière. Même capitaux et horizon libéral. Avec l’extrême-droite à la barre, ne m’appelez plus jamais France mais Titanic. Fluctuat nec mergitur combien de temps encore ?

Heureusement qu'il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce pays. Notamment l'Art sous toutes ses formes. Sans pour autant tout mélanger. Tes chansonnettes avec la poésie de René Char dans le même panier ? Pas pour moi. Bien sûr qu’il y a des différences et, ne soyons pas démago, même des niveaux. Grand Corps malade, Marc Lavoine et, toi déjà regretté Michel, vous ne serez pas au même étage dans mon panthéon personnel que Rimbaud, Albert Camus, et d’autres. Marianne serait-elle élitiste ? Sans doute mais je n'oublie pas les émotions générées par les chansons populaires. Dont les tiennes, celles d'Eddy Mitchell, etc. Je suis encore assez souple pour faire le grand écart entre France Culture et Radio Nostalgie. Elitiste pour moi, sans mépris pour les choix culturels des uns et des autres. Pas de 49-3 pour la poésie. Ta voix accompagnera encore mon existence. Et celles de nombreuses autres oreilles francophones.

Comme Bashung et d’autres chanteurs populaires disparus, tu es une des couleurs du papier peint d’un pays et d’une époque. Des artistes d’aujourd’hui seront un jour intégrés dans cette grande fresque multicolore de notre inconscient collectif. Ces liens invisibles tissés par les anonymes et les créateurs. Laurette est triste. Mais on continuera d’aller de boire des coups chez elle. A ta mémoire. Et au présent qui continue de chanter.

Laurette, tu nous remets une tournée !

 

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