Mouloud Akkouche
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Billet de blog 5 mai 2022

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Quelques notes sur le fil du monde

Bar des éclopés. Un lieu qui semble avoir échappé à l’appétit d'une époque transformant le moindre mètre carré-surtout avec vue sur mer-en un tiroir-caisse. Des êtres et un espace ne pouvant se résumer par un regard de quelques jours. Juste une trame de sensations tissée sur ce bord de France. Avec un air de printemps. Quelques notes sur le fil du monde.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© AA

                 Bar des éclopés. C'est sa première impression. Sans le moindre mépris pour les habitués et le lieu hors-normes; unique. Ravie de s'y être attablée et pouvoir y siroter un instant au ralenti, face à la plage. En plus avec un accueil chaleureux de la serveuse. Le bistrot n'a rien à voir avec tous les nouveaux établissements de bord de mer aseptisés et photocopiés le long des côtes. Ce café-restaurant semble avoir échappé à l’appétit vorace d'une époque transformant le moindre mètre carré - encore plus avec vue sur mer - en tiroir-caisse. Le soleil se lève et se couche désormais sur une addition. Ici aussi. Mais quelque chose d'indicible semble résister au règne des calculateurs. Baroud d’orgueil du vivant contre la machine à sous ? Une résistance branlante.

          Trois mots cachant une réalité beaucoup plus complexe que celle côtoyée durant une semaine de congés. " C'est le Bar des éclopés" reste qu'une formule-raccourci comme on en balance de temps en temps; pour meubler un silence pesant, par paresse de creuser plus profond, un étiquetage rassurant, une soumission au diktat contemporain de la punchline...? La vie d'individus et de leur environnement ne peut se résumer par un regard de quelques jours. L'index sur le déclencheur de son aspirateur à images numériques ne suffit pas non plus pour capter l'essentiel d'ici. Ni d'ailleurs. Rien de plus donc qu'une trame de sensations tissée sur ce bord de France. Des moments vécus sur un air de printemps. Quelques notes sur le fil du monde.

         Plusieurs dizaines de chats ont élu domicile au bar. Certains sont étalés ou marchent sur une partie du toit vitrée. Tandis que d'autres, agacés par l'arrivée des intrus sur leur territoire, refusent de céder leur place sur leur siège en terrasse. C'est chez eux. Ils se retrouvent aussi de l'autre côté de l'étroite rue, allongés dans le sable mêlé de terre et de hautes herbes d'une laisse de mer. La colonie de chats, de chatons aux vieux matous, occupe le terrain apparemment depuis longtemps. Aucun n'est visible à l'intérieur. La patronne et son équipe n'hésitent pas à jeter sans prendre de gants le moindre félidé s'y aventurant. Leur place attribuée est dehors. Des gamelles d'eau et de bouffe sont posées à plusieurs endroits devant l'établissement. Les restes des repas nourrissent d'autres estomacs que ceux des habitués et des touristes. Les ventres des chats attendent eux aussi avec impatience la saison touristique. La pitance est plus dure à trouver en hiver. Nombre de ces chats sont plus ou moins éclopés.

        Le seul chien, celui de la patronne, est dans un sale état. Un poids plume très court sur pattes qui bringuebale. Son corps tremblant comme un jouet au mécanisme détraqué et refusant de s'arrêter. Il aime la compagnie humaine, sans être touché; les crocs sortis pour toute tentative de caresse. Sur le cou, une excroissance: tumeur ou bosse due à un choc ? Chaque pas lui coûte. Pourtant, il continue d'explorer un territoire qu'il connaît depuis ses premiers pas. Dès qu'un client s'installe en terrasse, il claudique vers lui. La curiosité reste plus forte que ses muscles. Un chien au seuil de sa nuit entêté à occuper sa place au soleil, jusqu'au dernier souffle. Parmi les autres vieux et éclopés à sa hauteur. Un Ehpad pour chats et un chien sur une laisse de mer  ?

    La patronne et le personnel du bar sont aussi usés. Une usure mêlée de lassitude. Des visages érodés par le flux et reflux d'une existence qui, au fil du temps et des tempêtes du quotidien, a laissé des traces sur la peau. Ineffaçables. Le reflet de cette érosion est particulièrement présent entre les paupières, incontournable ; les yeux gardent tout ce que les marées d'une histoire charrient depuis son premier regard sur le monde : les beautés, les ordures, les banalités, etc. Eux y ont accumulé plus de duretés que de douceurs. Même si des sourires édentés, l'humour pour ne pas tout céder à la nuit, viennent éclairer parfois des faces hantées par les images d'un passé lointain ou proche. Sympathiques ? Cruels ? Intelligents ? Cons ? Pervers ? Empathiques ? Sans doute une partition d'ombres et de lumières. Comme dans n'importe quel groupe d'individus sur la planète. Avec ici, le silence et le vent en chefs d'orchestre. Un lieu comme protégé des intempéries humaines.

     Face à la mer qui ne juge pas. Elle a d'autres rochers à fouetter et sacs plastiques à dégueuler. Ses préoccupations millénaires sont loin du jugement de certains qui sélectionnent et hiérarchisent les individus, selon tel ou tel critère. Des juges et arbitres des élégances, accrochés à leurs certitudes et pré-carré d'éducation, jamais sortis sans leurs grilles avec des cases à remplir ; incapables de lâcher la rampe de codes hérités, pour admirer le paysage d'un être inconnu : élégants petits coquillages, beaux galets, algues puantes, et tout le reste qui ponctue le récit de sable de l'autre. Des récits remplacés au rythme des marées. Pourquoi ne pas avancer sans filet ? Peur de perdre en se frottant à l'inconnu ? Ils ont raison. Beaucoup à perdre: le gain de l'éphémère d'une rencontre. Telle que celle -inattendue dans une carte postale classique de vacances- d'humains et d'animaux éclopés partageant le même espace de vie. Aussi dignes d'intérêt que n'importe quel passager de la planète ; quelle que soit sa CB, son QI, ses mots, sa tenue, ses silences. Les tenanciers et habitués du "Bar des éclopés" ont leur place sous le ciel bleu printemps. Comme le couple de touristes qui vient de s’asseoir avec un air joyeux. " Trois fois que vous repoussez ce rendez-vous !"Un client qui engueule quelqu'un au téléphone. Tous des représentants du présent. Irremplaçables

      Comme la soleil des éclopés. Elle tourne sous l'autre astre qui brille au-dessus de la presqu’île. Qui est ce soleil au féminin ? C'est la serveuse du bar. Une belle femme ne cherchant pas à imposer sa beauté ni à la nier. Quel âge peut-elle avoir ? Entre trente et quarante ans. Un sourire permanent en guise de carte de visite. " Vous inquiétez pas. S'il se met à pleuvoir, je vous prends dans mes bras et je vous emmène à l'intérieur." De temps en temps, elle lâche un mot, une phrase, qui ne passe pas inaperçue. Certains clients esquissent un sourire et l'observent en coin. Une douce folie, se disent-ils. Tour à tour intrigués et amusés. Puis ils reprennent une huître et du vin blanc frais.

      Difficile pour les individus, quels qu'ils soient, vous, moi, nous considérés comme "normaux", de pouvoir accepter que ce n'est pas la soleil des éclopés qui est folle. Ca nous obligerait à penser plus loin que notre pensée réglée sur une l'heure de la normalité. Ni folie douce, ni folie dure. Inutile d'essayer de la ranger dans l'une de nos boîtes à certitudes. Qui est-elle alors ? Difficile de la cerner ; elle sort de nos cercles habituels. Peut-être simplement une femme qui habite l'instant. Son instant. Désireuse de partager le meilleur d'elle avec ses interlocuteurs. Cette femme ne tourne pas rond ? Certains sont persuadés que sa manière d'être cache un petit ou grand dérèglement intérieur. Des interrogations naturelles quand les manières d'un individu nous troublent et dérangent nos habitudes. Sûrement en effet qu'elle est de temps à autre un peu de travers et paumée. Dérangeante et dérangée. Mais moins déboussolé que le monde qui ne tourne pas rond.

     Visiblement pas une professionnelle du service en restauration. " Un demi, un café, et une Mauresque s'il vous plaît." Elle ouvre des yeux ronds. Jamais elle n'a entendu parler de "Mauresque". Elle le dit sans honte de ne pas savoir; ses yeux lumineux écarquillés à l'idée d'apprendre quelque chose de nouveau. Revenant quelques instants plus tard avec plus de sirop d'orgeat que de Pastis dans le verre. Lui demander de rajouter du jaune ? Nulle envie de briser sa joyeuse fierté de servir sa première Mauresque. "Vous voulez payer ? Pas de souci. Je vais vous chercher votre facture.". Elle n'a pas les gestes du métier, ni la terminologie. Pourtant fort douée dans son boulot. Les clients, même les "plus normaux", sont apparemment satisfaits de son service. Comment réussit-elle à dépasser ses maladresses techniques ? Par son plaisir de faire. Et de n'avoir aucune peur de l'autre. Sans les appréhensions habituelles, légitimes ou manipulées, qui plombent notre siècle fertile en nouveaux murs et barbelés. Même peur partout sur la planète. Un jeune siècle inquiet, sur le qui-vive. Contrairement à elle qui donne de sa personne et n’hésite pas à prendre de tout être placé sur sa route. Sans excès ni modération. Dans une transaction échappant aux algorithmes et calculettes arrogantes sur deux pattes. Une femme sans trouille d'une nouvelle rencontre. Même si elle s'avère moche. Sa force dans une époque où l'autre est un piège potentiel ?

    Elle se glisse d'une table à l'autre en souriant et demandant si tout se passe bien. Avec chaque fois un ou deux mots hors du registre coutumier entre clients et serveurs d'un restaurant. Mais ailleurs, dans un autre contexte, plusieurs de ses propos seraient aussi décalés ; elle parle sans le poids de " ce qu'il faut dire ou ne pas dire.". Jamais une quelconque moquerie ou malveillance ; au contraire: attentive à l'autre. Quel que soit son visage ou ses manières.

     Soleil évoluant entre tous les éclopés, sans jamais s'éteindre. Présente et inatteignable. Comme si chacun de ses passages anesthésiait la douleur des éclopés. Peut-être que par son seul sourire, ses mots sortis des convenances, elle offre un instant de répit et de lumière à sa patronne, aux autres employés, aux chats, au chien, à certains habitués confits dans le p'tit blanc et le papier peint de fumée intérieure. Mais aussi aux autres éclopés de passage.

      Les clients lui ayant trouvé une douce folie ou prêt à la faire interner pour cause de conduite non conforme. Et nous, les éclopés sans le savoir; porteurs de frontières invisibles léguées par Papa, Maman, son milieu social, sa religion, son athéisme, sa certitude d'avoir raison, et tout ce qui nous rassure. Nos check-points mobiles installés partout où l'on passe. Éclopés plus ou moins d'une enfance, bonne ou mauvaise, boulet ou booster; à jamais en soi. La trajectoire de chaque être ne peut pas être entièrement droite. Tous plus ou moins des éclopés de l'intérieur. Bancals du cœur ? Certains sont trop filtrés pour s'en rendre compte ou, ayant une telle trouille de ne pas " être normal", qu'ils passent une grande partie de leur temps à polir la façade pour apparaître bien lisses et présentables. Raccord dans le décor officiel. Des êtres sans crevasses ni aspérités. Se désirant interchangeables.

        La soleil fume une cigarette. Elle est attablée seule, légèrement à l'écart. La patronne et les employés bavardent au comptoir. Les derniers clients traînent sur la rive du café et ou dessert. Son visage est éclairé par le soleil plus vieux qu'elle. Nulle concurrence entre les deux astres. L'une se nourrissant de l'autre. Et inversement. Elle a le regard dans le vague, son sourire toujours accroché. Rien à voir avec la mécanique souriante d'un communicant  qui vient vendre son plat de vent à la radio ou la télé. Elle est joyeuse. La joie irréductible et sincère de croiser d'autres membres de la même espèce qu'elle. Son premier sourire de nouvelle-née imprimé à jamais sur le visage ?

        Les passants et passantes du printemps et de l'été n'en sauront pas plus sur elle. Ils plieront bagages et repartiront avec leurs aspirateurs à images bourrés à craquer de souvenirs. Pour retrouver leur sillon urbain. Ils oublieront la serveuse du "Bar des éclopés" et tout les autres qui restent à domicile. Même si au cœur d'un hiver glacé ou la nuit la plus sombre, certains ressentiront la douce chaleur d'un soleil connu que des regards l'ayant croisée. Privilégiés nantis du sourire d'une femme de bord du monde. Mais... Qu'est-ce qui se passe ? Un nuage sombre traverse ses yeux. Comme un chagrin voilant le ciel bleu.

    La soleil éclopée du cœur.

NB) Merci à AA pour la photo et à CJ pour " Bar des éclopés".

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