Suites pour ligne 9

«Ce chanteur a élu domicile loin des racines afghanes de ses ancêtres. Ses ascendants moins éloignés seraient montés du Sud de la France au début du vingtième siècle. En tout cas en provenance de contrées très ensoleillées. Rien à voir avec la grisaille parisienne. Je connais tout de sa vie à mon chanteur. Il est comme moi. Le soleil ne brille que dans sa mémoire.»

 

                                                               «Faute de soleil, sache mûrir dans la glace.».

                                                                                                       Henri Michaux

 

                  Mon rendez-vous nocturne durant des mois. Pour rien au monde, je ne l’aurais raté. «Ce chanteur a élu domicile là, loin, très loin des racines afghanes de ses ancêtres. Ses ascendants moins éloignés seraient eux montés du sud de la France au début du vingtième siècle. En tout cas en provenance de contrées très ensoleillées. Rien à voir avec la grisaille parisienne. Je connais tout de sa vie à mon chanteur. ». Je ne comprenais pas tout ce que me disait le clodo assis sur le siège du métro. Il parlait avec la main devant la bouche. Pour camoufler un sourire édenté. Il me tapait toujours des clopes. Une fois, je suis resté debout à côté de lui. « Toi, t’as perdu au loto ou ta gonzesse a taillé la route avec un autre mec.». Je lui ai tous balancé, avant d’aller m’éteindre sur la ville-Lumière. « Attends et écoute. Je suis sûr qu'elle te parlera.»Je l'ai pris par le col. Prêt à le massacrer. Il allait prendre pour tout le monde. Surtout pour moi. Tous les coups que je ne m’étais pas mis. Me mettre KO. J’ai levé le poing… Son chanteur lui sauva la mise. Je me suis laissé tomber à côté du clodo. Chialant comme un gosse en entendant ce chant sous la voûte de la station. Les larmes d’un meurtrier.

      J’étais capitaine de pompiers. Plus que passionné par mon boulot. « Tu confonds la caserne avec notre foyer. Faut que tu fasses vraiment attention. Surtout à notre fille. Tu peux pas l’éduquer comme tu diriges tes gars. Faut pas oublier qu’elle a que 14 ans. C’est pas un adulte comme tu voudrais qu’elle soit. ». Mon épouse, à plusieurs reprises, m’avait demandé d’être moins autoritaire. Aussi dur à la caserne que son mon toit. Que des interdits et une très grande exigence scolaire. Mon éducation portait ses fruits. Elle était très obéissante. Jamais un mot de trop. La gamine effacée ne faisant aucun bruit. Toujours oui avec le sourire. De retour de la caserne, je me garais sur le parking. Elle était sur le balcon de sa chambre. Je l’ai aperçue à travers le pare-brise. À-t-elle vu ma voiture ? J’ai éteint le contact. Pressé de me prendre une bonne douche. Le rituel pour me nettoyer de la boue du jour. Elle a enjambé la rambarde.

      Inutiles. Mes mains, qui avaient sauvé des anonymes, étaient inutiles. Les pompiers, appelés par les voisins, durent se prendre à plusieurs pour réussir à me décrocher de son corps. Refusant d’arrêter le massage cardiaque et le bouche à bouche. Pourtant je savais que c’était fini. Personne ne pouvait l’approcher. Ma femme a réussi à me calmer. Nous sommes montés dans notre appartement. Elle s’est enfermée dans la salles de bains. Et moi prostré toute la nuit sur le canapé. Le regard posé sur mes mains. Elles avaient aidé à sauver des vies. Pas celle de ma propre fille. Il était beau le pompier avec son sauver ou périr à toutes les sauces. Un excellent soldat du feu, décoré à plusieurs reprises, qui n’a pas su sauver sa propre fille. Elle se noyait à l’intérieur devant mes yeux. Sans que je lui porte le moindre secours. La laissant partir sans tenter de la retenir. Incapable même du dernier secours. Jamais plus mes mains ne sauveraient quelqu’un. Ma lettre de démission est partie le lendemain.

     Mon couple implosa peu de temps après. Ma femme me demanda de partir. J’ai fait mes bagages sans le moindre problème. Soulagé même de ne pas voir mon reflet de tueur dans son regard. Mais impossible de quitter le quartier. Son square, sa crèche, son école maternelle et primaire, son collège, son conservatoire de musique… Je ne cessais de passer de l’un à l’autre. Un pèlerinage morbide. J’ai pris une chambre meublée à quelques centaines de mètres de notre appartement. Ma femme, quand elle l’a su, a déménagé sans me prévenir. Nous nous sommes plus revus. Qu’est-ce qu’il fout là ? J’ai cru devenir fou en voyant un autre gosse au balcon de la chambre de ma fille. Il a pris peur en m’entendant gueuler du parking. J’ai cogné à leur porte. Les flics m’ont embarqué. « Faites- vous soigner. ». Le flic avait sincèrement mal à moi. « Fous-moi la paix. Je suis plus là pour personne.» La descente s’est accélérée à ce moment là. Je passais mes nuits à traîner à Paris. Avec bien sûr le passeport classique pour l’oubli en liquide. D’abord sur comptoir puis en extérieur. Jusqu’à la rencontre avec ce clochard. « Je te présente mon ami chanteur et ses collègues.». Elle me parlait. J’en étais sûr. Chaque nuit, j’attendais l’arrivée du chanteur.

    Un régal de l’écouter. Il chantait la plupart du temps en solo.Je n’étais pas le seul à profiter de sa musique de nuit. D’autres noctambules, clodos à domicile comme mon nouveau pote et moi, ou voyageurs de la ligne 9, l’écoutaient assis sur leur siège. Comme dans une salle de concert improvisée. Même si ce n’était pas le lieu idéal pour se produire. Son chant m’apaisait. Le seuls moments où ma culpabilité retombait un peu. Ma fille me disait tout ce qu’elle n’avait pu me dire les yeux dans les yeux. Comment parler à un gros bourrin comme moi obsédé par le règlement. Rien ne devait dépasser. « Tu mettras pas de jupe ras du cul. Ma fille est pas une pute. Et pas de maquillage. Non, tu iras pas traîner à la galerie marchande avec tes copines de classe.». Que des pas, jamais une autorisation à vivre les moments de son âge. « Tu l’a enfermée dans une prison invisible ta fille. C’est toi qui l’a tuée ma puce. Je te le pardonnerai jamais. Tu es l’assassin de notre fille.». Mon mètre 92 et mes certitudes à ras du parquet chaque fois qu'elle me rentrait dedans. Je restais muet en évitant de croiser son regard. Que lui répondre ? Elle avait raison. C'était moi qui avait tué notre fille. Pas d'autre qualificatif qu'assassin. Que le chanteur qui m’apaisait. Le temps de son chant à la station « Mairie de Montreuil». Avant de reprendre ma correspondance pour mon cauchemar.

    Un matin, une main s’est posée sur mon épaule. Il a esquissé un sourire. j’étais face à un miroir. On nous prenait pour des jumeaux. Pourtant nous avons huit ans d’écart. Il s’est assis à côté de moi. Je lui ai proposé une cannette de bière. Il a refusé. Nous sommes restés un long moment sans un mot. Notre mutisme rythmé par les clopes. « Balance tes mégots sur les rails. C’est la bouffe des chanteurs.». Il m’a dévisagé à ce moment-là. J’ai lu dans son regard qu’il me prenait pour un barge. Le frangin s’est levé. J’ai refusé de le suivre. Il a insisté. Je l’ai giflé. Il m’a dévisagé puis repris le bras. Les muscles de l’ancien pompier avait fondu dans la douleur et l’alcool. Contrairement à ceux du frangin tailleur de pierres. Il m’a pris par le bras et remonté à la surface. Le petit frère sauveur. Il m'a collé dans sa bagnole. Direction son bled paumé dans le sud.

   J’ai quitté Paris depuis une vingtaine d’années. Installé dans une maison isolée près de la Méditerranée. J’ai repris la boîte de bâtiment du frangin mort il y a trois ans. « C’est un ours mais un bon artisan.». C’est ma carte de visite distillée par la boulangère. Elle a résumé ce que je suis devenu. Un type s’épuisant chaque jour pour ne plus penser. Survivant grâce à mes mains me vidant la tête au quotidien. Plus le pétard d’herbe et le double whisky chaque soir. Le regard éclairé par le vol des oiseaux migrateurs où ceux nourris par mes soins. Les oreilles habitées par le silence, la langue du vent et celle des animaux. Je passe beaucoup de temps à les écouter. Surtout concentré sur le chant des oiseaux et des cigales. J’ai beau tendre l’oreille; elle ne vient jamais me parler. Nulle message de ma fille perdue dans l'air. Bonjour, bonne nuit… Les mots murmurés à sa photo dans la cuisine.

   Une fois par an, je passe quelques jours dans un hôtel dans le quartier où nous vivions. Avec un passage obligé chaque nuit par la station « Mairie de Montreuil.». Le clodo qui m’a présenté son ami chanteur n’est plus là. Retourné écouter les sons de sa Provence natale ? Il ne parlait que de son pays perdu et du cul des passagères du métro. La station s’est modernisée. Avec beaucoup plus de vigiles et de clodos. Paraît que c’est plus dur de nos jours pour ces étranges chanteurs. Je n’ai jamais réussi à en voir un seul. Ils chantent toujours cachés. Le tout béton en a fait fuir un grand nombre. Une atmosphère totalement différente. Plus le même air ambiant. Ils ne trouvent plus non plus de quoi se nourrir, depuis l’interdiction de fumer. Rares mégots jetés du quai en guise de maigre repas. Pas ma vapoteuse qui pourrait les intéresser. Quelques-uns persistent, ils continuent de peupler la station. Offrant leur musique de soleil sous la ville. Je m’assois et ferme les yeux. Viendra-t-elle me parler ?

    Avec le chant du grillon de métro.

 

NB : Cette fiction est inspirée d’une conversation avec un clodo de la station «Mairie de Montreuil». C'était au début des années 80. Nous discutions de temps en temps avant mon dernier métro. « Je suis comme lui. C’est mon chanteur. Je le paye en mégots.». Lui aussi était venu du soleil. Un soleil de Provence qu’il aimait écouter les yeux fermés. Fallait la fermer quand le grillon lui parlait.

 

 

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