Dos à la capitale. La pluie reprend du service. Je marche à petits pas. Très lentement. L’âge qui ralentit ou l’envie de profiter du retour à Montreuil ? Sans doute les deux mêlés. Je suis un infidèle non-pratiquant. Cette formule – radotée - me semble convenir avec la relation à cette ville. Parti depuis 24 ans, je ne l’ai jamais réellement quittée. Elle me suit partout. Mon pays ce n’est pas la France. Mais Montreuil. Le pays de chaque individu me semble être d’abord la patrie de ses premiers pas. Qu’il s’agisse d’un quartier, une ville, un village, un champ, le désert… A chacun chacune de choisir le lieu-phare de son histoire. Montreuil : une ville emportée dans mes bagages. En plus d’elle, encore une formule radotée ; j’ai deux autres pays : l’amour et l’amitié. Putain ! Tu pourrais faire gaffe. Un ado a bousculé ma rêverie de touriste. Déjà loin sur sa trottinette. Beaucoup de jeunes dans les rues. Des filles et des garçons qui marchent à grands pas. Leurs mots en rafales occupent l’espace. Chacun de leur corps porteur de sa propre histoire. Unique et irremplaçable. Porteur aussi de sa solitude sous un ciel d’ici et d’ailleurs. De jeunes corps en orbite autour de leurs rêves.
C’est quoi pour vous un bobo ? Ma question est adressée à des collégiens. Lors d'une rencontre scolaire autour de la littérature. Ça gamberge sous leurs crânes. Les bobos roulent souvent à vélo avec leurs enfants dans des porte-bébé ou une petite carriole. Le nouvel élément que je rajoute semble les interpeller. M’sieur, ici y a que des voitures. On voit pas beaucoup de vélos. Une élève, incapable de tenir en place, prend la parole. Je sais. Ils sont à la mairie. On les voit là-bas. Elle paraissait parler d’étrangers. Moi, je sais ce que c’est, intervient un autre élève. Un bobo c’est quelqu’un qui achète du pain cher. Éclat de rire. Puis la salve de questions reprend. Certes pas les mêmes échanges qu’une première de théâtre. Ou au Collège de France. Des us et coutumes différents. Mais comme dans nombre de groupe: le même manque de concentration et d’écoute de l’autre. Et de fébrilité à vouloir occuper le centre. Être visible. Le doigt voyageur sur écran a contaminé tous les milieux. Et toutes les générations. L’autre comme une image de plus. Nos dialogues souvent ponctués de notifications sonores. Désolé, mais faut que je réponde tout de suite... Jamais seul même entre quatre z-yeux. Toujours une présence virtuelle. L'écoute de l'autre présent est de plus en plus hachée. Le dialogue réel en voie de disparition ?
Vous êtes de quelle origine ? La question d’un élève. Je suis d’origine Prolo. Il fronce les sourcils. C’est quel pays, ça ? Le même que le vôtre. Je suis pas de ce pays, M’sieur. Moi, non plus. Peut-être qu’ils ont raison. Pourquoi les coller tous dans le même panier social ? Quels sont les élèves qui pratiquent le solfège ? Pas une main levée ni un mot. Des échanges de regards dans un total silence – rare. Si j’avais posé la même question dans une classe avec beaucoup d’enfants de bobos, sans doute que toutes les mains se seraient levées. Leur pays d’origine n’est pas à tout à fait le mien. Ni le vôtre. C'est compliqué à expliquer et... Même si vous, comme moi, comme votre prof et la prof doc, comme les bobos, sommes toutes et tous et tous des citoyens de ce pays. On a tous et toutes notre place. Mais tout le monde n’a pas… Comment vous dire ? Arrête Lancien de les emmerder avec ça, ils savent bien au fond d’eux qu’ils sont prolos. Ne les prends pas pour des blaireaux. Tous les jours, ils se prennent la réalité en pleine gueule. C'est la voix du gosse en moi. Il est parfois en colère contre ce que je suis devenu. Gosse est toujours du même pays qu’eux. Ni bobo, ni prolo, ni etc. A perpétuité au pays de l’enfance.
M’sieur, c’est quoi le solfège ? Je reste sans voix. Abasourdi. Des élèves de France pas dans la même partition républicaine que d'autres ? Vite, botter en touche. Quel est à votre avis le problème essentiel de la planète ? Évoquer le réchauffement climatique pour sortir du social. T'as que des sujets joyeux Lancien, ironise Gosse. Un élève lève le doigt, les sourcils froncés. Le plus gros problème, c’est la guerre. 12 piges et déjà dans la guerre. En plus du reste. Le solfège des enfants usés. Malgré tout, ils conservent la musique de la joie et de l'humour. Chapeau bas de Lancien. Mais pas avec eux pour étaler mes opinions et doutes. Ni triturer mon nombril. Un boulot à terminer.
Animer en express un atelier d'écriture. C’était le deal de départ. Que faire ? Les photos du couple Manouchian en Une du Journal municipal. Ne fais pas cette connerie Lancien. Je te dis qu’ils sont déjà plombés au quotidien. Parle leur d’autre chose. Gosse est mieux placé que moi pour les connaître. Vieillir, c’est en partie s’embourgeoiser. Même sans argent. Et avec de l’arthrose, parfois au cœur et au cerveau. Animer un atelier du rire ? Je ne sais pas faire. Vraiment pas du tout le talent pour la comédie - un exercice très difficile. Au grand dam de Gosse, je leur lis la lettre de Missak Manouchian à Milénée. Sans me douter ce que cette lecture opérerait sur eux et moi. D’un seul coup, ses mots occupent tout l’espace. Dedans, dehors. Comme si toute la classe se trouvait dans la peau d’un homme qui n’a plus que quelques heures à vitre. Transportés dans le passé. Et l'intime d'un homme et une femme. Je termine la lecture.
Que feriez-vous après avoir reçu une lettre comme ça ? Les élèves hésitent à répondre. Visiblement touchés. Moi, j’irai chercher les 15 000 euros. Rires. Nous échangeons autour de la lettre. Et de la période où elle a été écrite. Excepté un groupe de filles, très énervées (et ultra participantes à la rencontre), la conversation a pris un autre ton. Gosse avait-il raison ? Peut-être pas une bonne idée de leur rajouter une nuit du monde à la noirceur de leur quotidien ? Je regrette mon atelier express. Comment conclure avec au moins un peu de moins sombre ? Milénée a donc reçu une lettre. Mais pas l’homme qu’elle aimait. Normal, M’sieur, il est mort. Petits rires dans la salle du CDI. Tu as bien sûr raison. Mais on va quand même lui écrire cette lettre. Tous se retrouver ensemble dans le corps d’une femme qui a perdu l’homme qu’elle aimait. C’est pas possible, M’sieur. Je me tourne vers le tableau. Feutre à la main. Comment pourrions-nous commencer la lettre de Milénée à son grand amour et camarade de résistance ? Ma question génère un micro-silence. Ma chère… Non, c’est nul. Tu veux mettre quoi alors ? Ça fuse de partout. Je souris au tableau blanc.La musique de leurs mots dans mon dos. Toute la classe concentrée sur sa lettre d'amour.
Se sentir utile. Bien longtemps que je n’ai pas ressenti cette sensation. Même si à chaque fois, je mouille la chemise lors des rencontres scolaires. Certes plus facile pour les intervenants que pour les enseignants qui jouent à domicile au quotidien. L’utilité ne se décline pas dans un sens. Les élèves ont aussi été utiles pour mon histoire. Me rappelant entre autres ma co-responsabilité dans ce qui leur arrive. Ma génération, les précédentes, sont dans le chantier depuis bien plus longtemps que ces élèves de collège. Sur le terrain depuis des décennies. Qu’est-ce qu’on a fait dans ce chantier ?
Ce que tu as pu Lancien, comme d’autres anciens et anciennes qui ont fait ce qu'ils ont pu, me répond Gosse. Je sens qu’il veut me remonter le moral. C’est vrai qu’on a fait ce qu’on a pu. Même si le résultat n’est pas très beau à voir. La division portée partout en bandoulière. Haïr son prochain - surtout quand il est différent de soi- semble devenu le slogan de notre jeune siècle. Ce qu'on a pu n'a pas servi à grand chose. Que faire alors ? Comment ne pas tout céder à la noirceur ambiante ? De quelle façon résister aux nombreuses sirènes de la division ? Continuer de faire encore ce qu’on peut. Et plus.
Transmettre de l'horizon.