Concert de rock dans la cave d’un bar. Du gros son qui boxe les tympans. Quasiment que des trentenaires. Nous étions quelques crânes avec neiges éternelles. Avant le concert, j’ai aperçu au courant de l'après-midi plusieurs passages d’avions militaires dans le ciel. À basse altitude. Un avant-goût visuel et sonore de la guerre ? Les jeunes au concert avaient sans doute vu les avions de l'armée. Ballet d’essai pour l’Ukraine ? Un autre théâtre de conflits ? Avec dans ces avions transporteurs de bidasses, des trentenaires comme ceux venus écouter de la musique. Du rock sous un ciel couleur kaki.
Certes pas la première génération à vivre avec un conflit en suspens. Tu te planquerais où s’il y a la troisième guerre mondiale ? Dans une grotte. Et toi ? Dans une cave. Mes darons disent que c’est mieux dans le métro. Moi, je vais sous la mer. Chacun, chacune, évoquant sa meilleure planque. Nos interrogations teintées plus ou moins d’anxiété depuis l’école primaire. Autrement dit, rien de nouveau du côté de la peur de la troisième guerre mondiale. Même s'il est indéniable que la tension internationale est très élevée en ce moment. Et cette jeune génération a une particularité qui la différencie de toutes les précédentes. À mon avis, la seule à vivre telle situation depuis la naissance de l’espèce humaine. Quelle est cette différence ?
La seule génération vivant avec la fin du monde. Du réveil au coucher. Et sans doute même dans la nuit. La fin, la fin, encore la fin. Une espèce de mantra mortifère gravé dans l’air. Tout va disparaître. Une jeunesse marchant avec la fin de l’espèce humaine en bandoulière. Comment ces jeunes ressentent-ils l’idée de faire la fermeture du « Bar de l’humanité » ? Un certain nombre en refusant de faire des enfants. Notamment à cause de la surpopulation. Ont-ils raison ou tort ? Chaque femme libre (dans l’idéal) de loger ou non un être dans son ventre. Faire des enfants, c’est criminel aujourd’hui. Une phrase que j’entends de plus en plus. Avec une inquiétude réelle. Et je partage en partie. De temps en temps, je me dis que respirer, téléphoner, prendre sa bagnole, allumer son ordinateur, c’est aussi participer à la mort de notre planète. Chacun de nos gestes, paroles sur la toile, est une sorte d’acte criminel contre notre terre déjà dans le coma. La meilleure nouvelle pour la planète serait le suicide de huit milliards d’individus ?
Après les tranchées, il y a eu l’espoir du « plus jamais ça ». Malgré sa « gueule cassée », le siècle de 18 ans espérait que les hommes ne remettraient pas le couvert de la boue et du sang. En effet, ils n’ont pas reproduit les tranchées, mais , une vingtaine d’années, les « plus jamais ça » plongeaient l'Europe et le reste du monde dans la nuit et ses camps de la mort. Et dans la foulée des millions de morts, deux champignons tueurs de masse à Hiroshima et Nagasaki. À 45 ans, le siècle a pensé à nouveau « plus jamais ça ». Pour remettre le couvercle la même année à Sétif et Guelma, et deux ans après, à Madagascar. Puis depuis, les guerres coloniales, le Rwanda, Sarajevo, le Yémen, l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, l’Ukraine, le massacre du 7 octobre en Israël, le massacre à Gaza et ailleurs en Palestine… La liste n’est pas exhaustive. Nous très Chers humain, fort imaginatifs pour massacrer son prochain et sa prochaine, allons bien trouver un abominable nouveau à rajouter à notre ardoise millénaire de sang versé. Toutefois, même dans les pires conflits, il y a toujours un espoir de paix. Qu'il se concrétise ou non. On espère une aube nouvelle qui va finir par pointer son nez de lumière. Contrairement à la fin de l’humanité. Plus rien à espérer. Dernière scène. Et rideau baissé à jamais.
La fin de l'humanité avec laquelle cohabite toute la jeunesse du monde. La fin comme une sorte d’anti-espéranto. Certes, toutes les autres générations subissent aussi cette fin annoncée en boucle. Chaque rapport du GIEC est une poignée de terre polluée sur le nôtre cercueil en orbite autour du soleil carnassier. La différence est que les plus âgés portent déjà une autre fin en eux. Conscient dans leur chair de leur mortalité. Alors que la jeunesse devrait plutôt porter l’immortalité en bandoulière. Brûlez chaque seconde comme si le temps était une ressource sans fin. Bref : vivre sans s’économiser ni penser au lendemain. Ce qui n’est pas du tout le cas. Une grande majorité des jeunes pense sans cesse au lendemain. Plutôt à son absence. Le lendemain a disparu des radars. Avalé par un gigantesque trou noir. Béance sombre devant laquelle se tient toute la jeunesse du monde. Debout au présent. Coincée entre hier et le néant.
Toutefois, quelque chose a vraiment changé en ville. Depuis combien de temps ? Plusieurs années. Un changement dans quel domaine ? Celui de la mousse. De plus en plus de sortes de bière. À croire qu’il y a une « micro-brasserie » à chaque coin de rue. Certaines de ces bières d’ailleurs très fortes. Ayant vieilli ou trop petite nature, j’opte toujours pour la bière ordinaire. Et en demi. Pourquoi préciser la taille du verre ? Car désormais la mousse voyage en pinte. Pourquoi le doublement de la dose ? Avoir plus d’ivresse d’avance en cas d’attaque nucléaire ? Ne pas être obligé de retourner sans cesse à la station-service du comptoir ? Des us et coutumes changés depuis l’apparition du « happy your » ? Des questions en fait sans aucun intérêt. Peu importe le contenant. Une pinte et un demi peuvent tout à fait trinquer ensemble. Et plus si affinités...
En guise de conclusion, une contradiction. sans doute pas la première mais elle fait la fermeture. La remise en cause du constat sombre depuis le début de ce billet. En effet, hier, entre deux demis, j’ai constaté que la jeunesse n’était pas si pessimiste qu’on ne croit. En plus d’être politique (à sa manière), poétique, créative, plus d’autres qualités, fort heureusement aussi des défauts, elle est optimiste. Oui, vous avez bien lu. Une jeunesse optimiste. Espérant même vivre longtemps. Qu’est-ce qui m’a fait changer d’avis dans cette cave saturée de Rock 'n’ Roll. Pardon ! Qu’est-ce que tu as dis ? J’entends pas ! Parle plus fort ! Je persiste et signe sur l’optimisme de cette jeunesse. Guère pressée de disparaître. Des mecs, des nanas, d’autres genres, qui ont une putain d’envie de profiter de tous les sens de leur corps et histoire. Profiter d’être le plus longtemps possible. Qu’est-ce qui permet de dire que la jeunesse veut vieillir en bonne santé ?
Ses bouchons d’oreille.
NB : Merci à Guillaume O, pour sa réflexion sur ce que vit la jeune génération.