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Billet de blog 5 juillet 2024

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Mémoires vives

Des êtres en bout de souffle viennent nous parler. S’adresser à tout le pays. Des êtres qui n’ont plus beaucoup de temps. Le corps usé. Mais encore une mémoire vive. Celle de leur solitude vieillissante. Et de la mémoire de l’histoire. Porteurs de la chair meurtrie d’un pays. Des rescapés d'une nuit carnassière. Quand notre pays avait déjà essayé...

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Illustration 1
© Photo: Gilles Delbos

                 Froid glacial sous la peau du pays. Certains êtres le ressentent beaucoup plus que d’autres. Sans doute parce qu’ils se savent au cœur de la cible. Les premiers d'une longue liste.  D'autres ressentent dette glaciation nationale parce qu'ils ont déjà vécu ce qui se profile. Des hommes et des femmes venus délivrer un dernier message avant l'extrême- nuit. La connaissent bien. Inscrite à jamais dans leur regard. Elle sera présente jusqu’à leur dernier souffle. Une nuit tueuse d’humanité gravée sous leur poitrine. Les visages de ces vieillards apparaissent de plus en plus souvent sur nos écrans. On sent que chacune de leur apparition leur coûte. Dans leur corps. Une parole de chair.

              S'exprimer leur  demande une très grande énergie.  Ne serait ce que prononcer quelques mots. Pourtant, ces hommes et femmes viennent nous parler. S’adresser à tout le pays. Nous offrant de leur temps. Ce qui a un prix pour eux. Des êtres qui n’en ont plus beaucoup de temps. Mais avec encore une très grande mémoire vive. Celle de leur solitude vieillissante. Peut-être oubliant les événements du jour précédent. Mais pas l'histoire de leur pays. Et d'une nuit dévoreuse. Avec des millions de victimes. Ces  « mémoires vives » appellent à faire barrage. Sans doute plus crédible que nombre d'entre nous sur le sujet de l'extrême droite. Vécue dans leur chair.

         Une parole qui pèse le poids de leur histoire individuelle. La solitude des êtres revenus de la nuit. Quand l'aube était en suspens. Les derniers témoins et victimes d’une nuit qui s’est abattue sur la France et l’Europe. Elle a failli les étouffer comme des millions d’autres. Mais ils ont survécu. Jusqu’à aujourd’hui. Sans jamais imaginer que leur vieux corps aurait à revivre la réplique du séisme d’une profonde nuit du siècle dernier. Des hommes et femmes qui ont peur ? Oui. Une très grande peur. Pas pour eux. Leur tour de piste arrive à sa fin. Leur mort n’est pas loin. Chaque matin, plus près. C’est leur souci intime. Pas de leur mort qu’ils et elles viennent nous parler en bout de souffle de leur histoire. Ni de leurs souffrances au quotidien de corps usés. Pourquoi alors prendre la parole ?

         Par peur pour nous. Les moins vieux et les plus jeunes. Autrement dit, la très grande majorité des habitants et des habitantes de ce pays. Prenant sur leur si maigre et précieux temps, de vieux êtres viennent nous mettre en garde. Pourquoi une telle démarche ? Parce ce que, après l’abominable que ces êtres ont subi, ils ont appris à sentir le danger. Une « valise d’exil » jamais refermée sous leur toit dans le cœur. Des êtres toujours prêts à s'enfuir, quitter même un pays aimé,  pour sauver leur peau ciblée. Un instinct de survie que la plupart d’entre n’avons pas. Sans doute parce qu'ayant toujours vécu - tant mieux - dans un pays en paix (à part les attentats). Tandis que ces anciens déportés ont vécu la guerre en France, sous le même ciel qu’aujourd’hui. Quand notre pays avait déjà essayé l’extrême nuit...

         Des résistants et des résistantes qui ont déjà transmis des messages, au péril de leur vie. Pour continuer aujourd’hui. Inquiet du péril pour nous. Tendons l’oreille à leur parole. Elle sent ce que nous n’avons pas subi. Et ce que ces déportés ne veulent pas que nous subissions. Une mise en garde qui a du sens. Des voix qui n’ont plus rien à perdre. Ni a gagner. Loin de la quête d’ honneurs et de la course aux egos. Témoignant pour que les générations suivantes ne perdent pas à leur tour. Nous exhortant à ne pas choisir « l’extrême nuit ». Présents quand notre pays l’a déjà essayée. Voilà pourquoi ces anciens redonnent de la voix. Pour que nous fassions l’économie d’un « plus jamais ça ».

        Qui sont ces vieux hommes et ces vieilles femmes qui prennent la parole ? Des Juives et des Juifs. Mais aussi des vieux gens du voyage ; on les entend rarement s’exprimer sur leur déportation. Ainsi que d’autres Français, résistants ou non, ayant été déportés. De toute façon, peu importe leur origine. Ce qui compte, c’est l’abominable qu’ils ont subi. Tous et toutes ayant survécu à la même nuit tueuse. Des millions de morts. La nuit que leur corps, marqué à jamais par son empreinte, sent revenir. S'exprimant par de petites vidéos. On ne les sent pas très à l’aise avec la communication.  Leur témoignage filmé souvent avec une économie de moyens. Pas des professionnels de la parole publique. Des femmes et des hommes, usés par les sévices subis par des tortionnaires, et les dégâts du temps, qui transmettent ce qui sera peut-être leur dernière parole. En désignant un ennemi d’aujourd’hui ; semblable à celui que ces vieux hommes et vieilles femmes ont croisé dans les yeux haineux du siècle dernier. Pour elles et eux, pas la moindre tergiversation. D’abord éliminer l’ennemi numéro 1 de la France. Et de la démocratie. Le lundi, plus de Ni Ni qui compte. Que le jour ou l’extrême nuit.

         Gosse, j’en avais marre d’entendre parler en boucle de la résistance et de la déportation. Pas le seul élève dans ce cas. Sans doute à cause d’un de nos instit résistait qui ne cessait d'en parler.  C’est bon, on a compris, se disait-on. Pressés de sortir dans la cour pour taper dans un ballon de foot. Rien de plus normal quand on est gosse. Mais, avec le recul, je comprends qu’on ne comprend jamais assez. La preuve en ce moment. Notamment à travers l’explosion de l’antisémitisme et du racisme. Plus d’autres haines vis à vis de tout ce qui pourrait faire tache dans une nouvelle France White White White Ethéro. La même mécanique qu’au siècle dernier se remet en place. Avec un grand nombre de similitudes. Une machine à broyer l'humanité que ces témoins ont très bien connue. Des hommes et des femmes ayant connu un pays qui a déjà essayé... Sortant leur parole de l'ombre pour nous mettre en garde de ne pas reproduire une « nouvelle extrême nuit». Leur message avant de tirer leur révérence.

          Merci à ces femmes et hommes ayant pris de leur temps. Pour nous. Pour un pays. Pour la démocratie. Merci pour leur éclairage en notre ère très confuse. Nous rappelant qui est le principal ennemi de la démocratie. Autrement dit de toute la population de ce pays. Pour ma part, j’ai entendu leur voix. Même si elle avait du mal à sortir de leur gorge. Contraint à un très gros effort pour parler. Dimanche, ils et elles seront présents avec moi dans l’isoloir. Des anciens qui ont peur pour le présent et l'avenir de la France. Car sachant que ce pays a déjà essayé l’extrême-nuit. Leur corps en est encore habité. Je vais leur faire un cadeau. Certes modeste au regard de ce leur action. Pour les remercier de penser à leur après-histoire. Quel est ce petit cadeau ? Glisser aussi leur dernier message dans l’urne.

         Voter pour la mémoire.

NB : Un billet inspiré de cet article Et de celui-ci. Mais vous trouverez sur la toile d'autres témoignages. Des anciens déportés inconnus du grand public. Mais avec la même mise en garde.

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