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Billet de blog 6 avr. 2015

Expulsion à 72 ans : une vie en cartons

 A la mémoire de Janine A. de Vénissieux.

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© INA

 A la mémoire de Janine A. de Vénissieux.

      Demain, ils viendront. Je serai là, sur ce canapé. J'ai fait un grand ménage. Ma maison est propre du matin au soir, encore plus quand du monde doit venir. Tout sera impeccable pour les recevoir. Mets toujours des dessous propres, me disait ma mère, on sait jamais si tu as un accident. Pauvre mais propre jusqu'au bout des ongles. Personne pourra dire que chez moi c'était dégueulasse.

Le soleil commence à se lever. On dirait une mince moquette de rosée sur les pelouses.  Je suis debout devant la fenêtre du salon. Mon point de vue préféré sur la cité. Au 17 ème étage, je suis bien. J'ai un très grand balcon avec des plantes et des fleurs. J'adore mettre les mains dans la terre. En hiver, je mets des graines et de la graisse pour les oiseaux. Pein de vie sur mon balcon. Par temps dégagé, je peux même voir les sommets de la montagne. J'y suis jamais allée.

 J'aime beaucoup le matin très tôt, surtout au printemps. Sans bruit. Pas de voitures, ni de camions. Aucun gosse  qui nous emmerde avec son scooter. Ici, comme dans d’autres cités, des jeunes foutent le bordel. Pas tous mais assez bruyants pour qu’on ne voit en entendent plus qu’eux. L’autre fois, j’ai  vu une émission sur un simulateur de vieillesse. La justice devrait les condamner à porter cet appareil. Qu'ils sachent dans leur corps ce que les vieux d’ici ressentent et vivent tous les jours. Peut-être qu’ils arrêteraient de casser les ascenseurs, de rouler comme des fous et de nous casser les oreilles. Des jeunes cons !

Plus aucun respect.

           Pourquoi ça me tombe dessus ? Comme si j’avais pas autre chose à foutre. Je ne peux pas refuser et aller voir le toubib pour me faire arrêter. Encore une fois. Les collègues vont faire la gueule. Des semaines qu’ils assurent à la brigade sans moi avec mes arrêts maladie et ma tronche d’enterrement. Je vais pas demander à quelqu'un d'autre de faire ce sale boulot. Faut pas que je me débine.

 Depuis une semaine, je dors dans un studio qu’on m’a prêté. Une piaule au rez-de-chaussée donnant  sur une courette. Nous n’avions pas d’autres solutions. Je l'avais giflée. En plus devant les enfants morts de trouille. Il fallait que je parte avant de faire une grosse connerie. Et au moins ici, je ne la vois pas se préparer dans la salle de bains pour aller rejoindre l'autre. La garde alternée commence aujourd’hui, me balança-t-elle un matin, moi je  dors aussi ailleurs. Que lui répondre ?

Des années qu’elle m’attendait, jamais sûre de passer une soirée et une nuit avec moi. Pas des horaires de coiffeuse comme toi, me défendais-je souvent. Argument imparable. Pas que pour raisons professionnelles que je passais mes nuits dehors.

Notre maison, pas encore achevée d’être payée,  est devenue un véritable enfer. On ne s'adresse plus la parole. Je dors sur le canapé du salon. A plusieurs reprises, quand elle rejoignait l’autre, j’avais fermé les paupières et plaqué le canon contre ma tempe. En rentrant le matin, elle m’aurait découvert dans le lit. Le sperme de l’autre encore chaud en elle. Et mon sang dans nos draps, sans elle. Je voulais que cette image de mon cadavre la poursuive. Culpabilisée à vie.

 A travers la porte entrebâillée, je les regardais toutes les nuits dormir dans leur chambre divisée en deux par un paravent. Chacun dans son lit avec sa peluche préférée et les posters de son choix punaisés au mur. A peine nés et déjà des habitudes.  L’un ou l’autre réveillé en pleine nuit aurait peut-être voulu  faire une halte nocturne– comme il le faisait parfois – dans notre lit. Quand le gosse s’endormait, elle ou moi le ramenions dans sa chambre. Savoir que l'un des deux pourrait se glisser contre un cadavre écartait aussitôt le canon. Pas leur léguer cette dernière image de leur père.

Trop fragile, chargé d’alcool et médocs, je savais que je pouvais basculer. Quitter cette baraque avant de commettre l’irréparable.  Et passer de la case flic à la  page fait divers.

Dans cette piaule, pas mes fistons qui découvriront mon cadavre. Si leur mère accepte que mes gosses portent un dernier regard sur moi, ils verront un corps vêtu de son plus beau costard, le visage ravalé pour son ultime voyage. Guère de différence avec leur papa assoupi sur le canapé, à part le coeur aux abonnées absent et plus aucun ronflement. Des ronflements que l'aîné détestait. Si j’avais le choix, je préférerais qu’ils ne me voient pas dans ma peau de mort. Juste un papa de photos et de vidéos. Pas souvent à la maison, ni un très bon père, mais on s'est quand même bien marrés avec les fistons. Laisser l'écho d'un rire éternel.

Leur mère aura le dernier mot.

              Quand on est arrivés ici, j'avais 12 ans. Maman était  transformée, devenue quelqu'un d'autre. Très fière, elle passait d'une pièce à l'autre. A plusieurs reprises, je l'ai entendue parler à des invités invisibles à qui elle faisait visiter notre palace. Complètement excitée à l'installation du téléphone. Chaque fois qu'il sonnait, elle  souriait et changeait de voix pour répondre. Elle essayait d'imiter les riches.Plus une femme des baraquements.  Moi, j'ai eu longtemps peur du bruit du chauffe-eau. J'arrêtai pas de tourner les robinets; magique cette eau froide puis de plus en plus chaude sur les doigts. J'aurais passé ma vie sous la douche. Mon père m'engueulait à cause des factures. Il passait derrière moi en grommelant " On est pas à Versailles". Quel bonheur tous les trois dans cet appartement.

Ma mère n'a profité que deux ans de ce confort. Et Papa est mort dix ans plus tard. Orpheline à vingt trois ans. Sans aucune autre famille, à part de vagues cousins croisés deux ou trois fois. Personne pour m'aider.Je pouvais compter que sur moi. C'était pas avec ma paye que j'aurais pu me louer un appartement. La femme de l'OPHLM, même si j'avais pas tous les papiers, a accepté de mettre notre logement à mon nom. 60 ans que je vis sous le même toit.

 Au fil du temps, j'ai changé de mobilier. Les meubles des années 50 remplacés au fur et à mesure par des plus modernes; ceux de la Redoute ou de la télé. Je me suis marié quatre ans. Les pires années de ma vie. S'il avait pu, sa bagnole aurait dormi avec nous. Que la mécanique qui l'intéressait. Il salissait tout avec ses mains pleines de cambouis. Depuis mon divorce,  je vis seule. Plus de poils de barbe dans le lavabo. En fait, je suis rarement seule, avec toutes mes copines de la cité. Avant qu'elles s'en aillent les pieds devant ou dans un autre quartier, quelques-unes à la campagne. Pour rien au monde, je serai partie. J'aime trop ma ville. Même si tout change trop vite pour moi. Et que la vie est plus pour les gens comme nous. On rit moins qu'avant.

Parfois, pour me souvenir, j'ouvre les albums de photos. Quelques-unes, très peu, sont prises dans les baraquements. Mon père, toujours une gauloise au bec, l'air ailleurs. Ma mère souriait. Un rien lui faisait plaisir. Mais je l'ai jamais vue aussi heureuse que quand on est arrivéS ici. Je souris en repensant à sa tête émergeant de la mousse de ses bains à rallonge. Elle mettait Europe 1 et chantait à tue tête. Une vraie gamine. Son téléphone est à la même place.

           Comme chaque matin, la radio programmée sur 7h00 ne me réveille pas. Les premiers annonçant la fin de mon insomnie. Depuis la grève de Radio-France, j’ai l’impression que le monde a décidé de faire une pause. Comme  si la haine et la connerie humaine nous accordaient des vacances. La boue et le sang plus au menu du jour. Le boulot me replonge  dans la réalité. La douleur des autres anesthésiant un temps la mienne.

Jusqu’à ce que je me retrouve dans ce studio. Seul le soir. Assis, une cigarette à la main, à rêver comme un gosse d'une machine à remonter le temps. Revenir au moment où tout a basculé, restaurer notre couple. Connerie sans nom. Personne ne peut réparer l'usure du temps, effacer tous les égoïsmes  et lâchetés quotidiennes accumulés jour après jour. Je vais changer, ça ira mieux demain... Les promesses auxquelles on croit en le prononçant  et s'oublient dans la course quotidienne, plus sur la liste de courses. Un jour, le rideau tombe. Une frontière définitive. Chacun chez soi.

 Vidé de notre histoire.

            Le soleil s’est levé. Peu à peu, la cité et tout le quartier se réveillent.  Dommage que le ciel ne soit pas assez dégagé pour voir les sommets. Tant pis. Pas moi qui ai choisi le jour.

Comme chaque matin, le gardien ramasse les détritus de la nuit.  Pas que les cannettes et autres saloperies des p’tits jeunes qui ont squatté le square, toute la nuit. Celles aussi des gens se plaignant de ces « racailles » qui  jetteront un kleenex  sur le trottoir devant l’entrée de l’immeuble, abandonneront leur journal  gratuit sur un banc, laisseront le contenu de leur vide poches sur le parking…. Des gestes pas méchants du tout. On le fait sans vraiment s'en rendre compte. Moi aussi ça m'arrive. Et lui, avec sa poubelle roulante et son balai,  il passe derrière nous tous. Inlassable ? Je sais pas. Mais toujours souriant.

Le grincement de l’ascenseur commence sa musique quotidienne. La cafetière en fer blanc me siffle de la cuisine. J’éteins le gaz et m’assois. Tout est prêt. J’ai jamais supporté de me réveiller avec une vaisselle à faire et une table pas dressée pour le petit déjeuner. Mon semainier à portée de mains. Tous ces médicaments que je prends chaque jour depuis plus de vingt ans. Ma laisse chimique pour continuer de me promener. Un voyage sur quelques rues.

 La semaine dernière, une femme m'a appelée. J'ai tout de suite reconnu sa voix. Elle m’a donné la date et l’heure de leur passage. J’ai juste répondu que je serai bien à mon domicile avant de lui raccrocher au nez. Je sais bien qu'elle y était pour rien. Une employée qui fait son boulot. Chacun, d'en bas jusqu'en haut, pense qu'il y est pour rien. Toujours la faute à personne.

Après mon café, j’irai me préparer dans la salle de bains. La présentation ça compte, me serinait ma mère.  Elle me détaillait des pieds à la tête chaque matin avant de me rendre à l’école. A mon retour, elle m'inspectait de la même manière. J'avais intérêt à revenir comme j'étais partie. Pas une tache sur mes vêtements. Brillante comme un sou neuf dans la boue des baraquements. 

 Je serai prête.

            Le plus beau jour de ma vie ! Après ma rencontre avec elle, la femme de ma vie, et la naissance de nos gosses. Elle m’a téléphoné dans la nuit. Nous avons parlé longuement.  Elle veut que je revienne à la maison.  Repartir sur des nouvelles bases. Faut cesser de reproduire l'absence tant reproché à mon père; un père commercial connu entre deux portes.  Je crois avoir compris certaines choses en moi que je voulais pas voir. Ma destruction et celle de ceux que j'aime. Cette fois, je vais vraiment arrêter de picoler et de passer mes nuits dehors. Aller voir quelqu'un pour me soigner. Ne pas les perdre. Plus jamais.

Ce soir, je rentre chez nous.

En attendant, je me serai bien passé d’accomplir cette putain de tâche. Nous sortons tous les trois de l’ascenseur. Je connais l’un des deux types avec moi. On le surnomme le charognard.  Personne le supporte. Jamais aucun échantillon d’humanité dans ses petits yeux fuyants. Certes, il a un boulot pas facile. Mais, contrairement à ses collègues huissiers, il en rajoute et profite de son pouvoir. Un sourire satisfait après chaque expulsion de locataire. A croire qu'il jouit de la merde des autres.

 Son appartement est le 122. Un mot sur sa porte : c’est ouvert. Sans doute sourde ou trop grabataire pour se déplacer. Faudra peut-être l'aide des services sociaux. Je frappe par principe. Derrière moi, le souffle impatient du charognard.  Je laisse passer quelques secondes pour l’emmerder et ouvre.

 Une très forte odeur de produit d'entretien règne dans l’appartement. Une télé est allumée à fond. A peine entré, le charognard appelle les déménageurs qui attendent au pied de l’immeuble. Il râle parce que rien n'est mis en cartons. Je l'aurais bien étranglé ce con.

Qu'est-ce ce que je déteste les expulsions de locataires. Jamais j'ai vidé de chez eux des imposés sur la fortune ou des mis en examen du haut du panier. Je suis pas entré chez les flics pour mettre les pauvres encore plus dans la merde. Surtout quand il y a des gosses. Et aujourd'hui, une femme de 72 ans. 

 Elle nous attend dans son salon.Vêtue d’une robe bleue clair, elle est assise de profil. Son regard posé sur la baie vitrée. Elle a les mains posées sur le canapé.

Je toussote et lance un « Bonjour Madame  »pour annoncer notre présence. Pas la mondre réaction. Ma grand-mère somnolait souvent comme ça devant la télé.  Je m'approche d'elle. Faut la réveiller en douceur.

         Expulsée à perpétuité.

Cette nouvelle est inspirée du suicide de Janine (72 ans) dans son appartement de Vénissieux.

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