Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

1804 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 mai 2024

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

Pour et Contre

Pour et Contre avaient décidé de ne plus se voir. S’étaient-ils fâchés ? Non. Même s’ils passaient pas mal de temps à polémiquer. Rarement d’accord comme leur nom l’indique. Des positions contradictoires qui ne les empêchèrent pas de nouer une amitié. Très forte. Chacune de leur rencontre était fort enrichissante. Et en plus agréable.Pourquoi décider de ne plus se revoir ?

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Marianne A

             Pour et Contre avaient décidé de ne plus se voir. Une décision d'un commun accord. S’étaient-ils fâchés ? Pas du tout. Même s’ils passaient pas mal de temps à polémiquer. Rarement d’accord comme leur nom l’indique. Des positions contradictoires qui ne les empêchèrent pas de pouvoir nouer une amitié. Très forte. Un duo comme cul et chemise. Toujours à trouver un prétexte pour se voir et échanger. Chacune de leur rencontre était fort enrichissante. Certes jamais sans quelque heurts verbaux. Mais toujours des moments agréables. Rien n’aurait donc pu présager que Pour et Contre ne se voient plus. La dernière fois où ils dînèrent ensemble fut particulièrement triste. L’un et l’autre mal à l’aise. N’osant pas se regarder dans les yeux. Abattus. La fin de leurs rencontres était la seule solution.

           L’un et l’autre avaient la même force. Comme une sorte de super pouvoir. Un plus qui leur offrait la possibilité de regarder le monde avec des regards différents. Jamais vu du « même endroit ». Homme, femme, autre genre, gosse, blanc, blanche, noir, noire, Hétéro, LGBT, etc. Le duo avait le choix. Chaque matin en se réveillant, la possibilité de choisir son enveloppe du jour. Et de changer tous les jours selon son humeur. Un grand nombre de possibilités d’être.

Comment pouvaient-ils se reconnaître ?

Le regard, répondait Contre.

La façon de parler, rajoutait Pour.

Et la pensée aussi.

Sans oublier les oreilles.

Tu as raison. Des organes très importants pour pouvoir débattre.

Plus tout le reste.

     Malgré leur complicité, ils avaient beaucoup de divergences. Des convictions et prise de positions antagonistes. Comment réussissaient ils à faire perdurer leur amitié ? Parce que leur relation n’était pas basée sur la polémique. Tous deux étaient capables de parler d’autre chose que leurs désaccords. De la météo, de sport, de poésie, d’un beau corps passant, de l’amour, du temps qui passe ne revient pas, de bouffe, de vin, de jardinage, de voyages… Capables, aussi, de longs silences, juste à partager le même carré de ciel. Couchaient-ils ensemble ? La rumeur a couru. Ça ne regarde que nous, souriaient Pour et Contre. Sans jamais s’étaler sur leur vie intime.

      Pourquoi alors cette séparation officielle entre deux individus cimentés par une telle amitié ? C’est à cause des autres. Qui précisément ? Les supporters de Pour et ceux de Contre. De part et d’autre, ils devenaient infernaux. Le moindre frottement d’idées contradictoires devenait un drame avec des insultes. Pas un tweet, une réunion publique, une manif sans que ça dégénère. Parfois, les mains ponctuaient l’absence de place possible pour le dialogue. Et chaque fois, on demandait à Pour et Contre d’intervenir. Tous deux pris en tenaille. Surveillés par leur camp.

      Leur décision prise, Pour et Contre ont commencé à regretter. Pourquoi avoir cédé à la pression interne ? Pour et Contre avaient été harcelé par leur camp pour qu’ils ne se revoient plus. Leur bonne relation jugée anormale. Fallait qu’ils cessent de se côtoyer. Leur séparation n’a pas duré longtemps. Ils décidèrent de se revoir. Sans en parler à leur camp. Des rencontres à l’abri des regards.

 La parole est dans une impasse.

Tu as raison, acquiesça Pour.

De plus en plus de mes partisans deviennent des murs mobiles. Ils ne pensent plus du tout. Ou une très courte pensée. Celle du dernier à avoir parlé. Même de vieux amis se fâchent à mort par ce qu'ils on un désaccord sur tel ou tel sujet.

Du gâchis.

Un certain nombre des gens de mon bord n’ont plus qu’une empathie à sens unique. Que leur douleur ou celle de leur famille à avoir de l’intérêt. Le reste du monde différent d’eux peut crever.

Bien fini le temps des combats d’idées avec empathie multiples. Aujourd’hui, faut que tu ne choisisses que la défense d’une douleur. Et n’en sorte pas.

C’est comme ça.

Dommage

Et inquiétant de ne se recroqueviller que sur sa plaie. En occultant les autres douleurs du monde.

En plus un manque à gagner pour chacun de nous deux ?

Je ne comprends pas.

Ni toi ni moi ne pouvons convaincre nos partisans de changer d’avis.

Rire double.

On se piquait nos partisans. C’était le bon temps. Comme une espèce de jeu.

Moins facile pour celle ou celui qui changeait d’avis.

Sûr que tu étais qualifié de traître et tu t’en prenais plein la gueule.

En tout cas, toi et moi ça nous obligeait à nous remettre en question.

Tout ça, c’est fini. Nos followers, comme on dit maintenant, ne savent plus ce que c’est le contradictoire.

Doit-on pour autant ne pas se voir ?

Non.

         Pour et Contre se voyaient donc en cachette. Une fois par semaine. Excepté la discrétion, ils n’avaient rien changé sur leur habitude. Dont celle de polémiquer. Ils ont toujours adoré ça. Chercher le dernier mot sans pour cela empêcher le prochain. Une fois, l’un repartait en vainqueur. L’autre bien sûr attristé et en colère d’avoir perdu dans le frottement des idées. La fois d’après ou une autre, la victoire changeait de camp. Sans vouloir réduire l’autre au mutisme soumis.

        Jusqu’à ce jour de printemps. Pour et Contre déjeunaient dans l’arrière-salle d’un café. Un lieu choisi dans un bled paumé pour ne pas être repéré. Ils arrivaient toujours séparément. Avec à chaque fois une nouvelle enveloppe. En homme, en femme, en autre genre. Avec des perruques et autres panoplies de camouflage. Rivalisant d’imagination pour étonner l’autre. Pour rien au monde, tous les deux auraient renoncé à leurs rencontres. Pour frotter leurs idées. Certes toujours en désaccord de nombreux points. Mais capables de passer un bon moment ensemble.

         Un regard s’arrêta sur le seuil de l’arrière-salle. Comment le client avait-il réussi à les reconnaître ? En les écoutant un long moment. Des échanges très rugueux. L’homme avait choisi dans le duo qui serait son représentant. En l’occurrence Pour qui, ce jour-là, était dans son enveloppe de Femme. Alors que Contre avait opté pour une chair d’homme. Le client s’éloigna discrètement. Pour prévenir sa tablée de Pour comme lui. Plusieurs regards se mirent à les observer. Incrédules.

       D’autres regards. Cette fois une tablée de Contre. Très vite, ils ont pris fait et cause pour Contre. Entièrement d’accord avec ses idées. La tablée prête à le suivre partout où il demanderait de les suivre. Entièrement acquis à leur nouveau chef. Néanmoins avec elles et eux aussi la même stupéfaction ressentie les Contre. stupéfaits de ce qu’ils voyaient. Pourquoi Pour et Contre ne s’insultaient pas ? Ni même une menace d’un coup-de-poing ou même de mort. Rien de tout ça. Les Pour et les Contre oscillaient entre tristesse et colère. Avec un profond sentiment de trahison. Et d’incompréhension. Persuadés que Pour et Contre ne pouvaient dîner ensemble.

On y va !

Nous aussi !

      Les deux tablées s’approchèrent d’un même pas pour demander des comptes. Pour et Contre affichèrent une mine surprise d’être reconnus. D’abord on dit Bonjour, lâcha Contre. Et pas le regard d’un pitbull écumant de rage, rajouta Contre. Ce préambule au dialogue posé, l’un et l’autre acceptèrent le débat. Chacun répondant à son camp adverse. Mais, même si ce n’était pas facile, Pour et Contre parvenaient à dérouler leur argumentaire. Où se trouvait alors la difficulté ? C’était de calmer les tablées de leur bord plus Pour que pour et plus Contre que Contre.

Raciste !

Antisémite !

Sexiste !

Homophobe !

         Très vite, ça dégénéra. D’abord des mots, les insultes -cloue le bec les plus en vogue. Même si Pour et Contre ne se jetaient pas ce genre d’insultes à la gueule, le duo constata que le vol dans l’air de certains noms d’oiseaux pouvait être justifié. Tout en condamnant en duo les coups de bec et d’ongles. À plusieurs reprises, les insultes n’étaient qu’un déficit d’argumentation et la volonté de garder la main sur la polémique. Les mots ne tardèrent pas à être suivis de coups.

Ça suffit !

          Le cri de la patronne les calma.

Qu’est-ce que c’est que ce bordel ! Vous êtes pires que des gosses. Chacun retourne à sa place

       Penauds, les regards, les bouches, et les poings, regagnèrent leur table respective.

          Elle se tourna vers Pour et Contre.

Je ferme la porte pour que vous soyez peinards. Loin des bas du front et du cœur. Ils pensent tous avoir raison. Pour qui se prennent-ils ? Des génies, peut-être ? Juste des bornés qui pensent pas plus haut que leur QI.

      Elle se retourna et croisa les bras.

Vous savez à quoi on reconnaît les cons, vous là-bas ?

         Silence gêné des deux tables.

Ça ose-tout, répondit une voix.

         La patronne hocha la tête.

Y en a qui suive.

Elle se frotta la joue.

Et vous savez à quoi on reconnaît les génies du cerveau et du cœur ?

     Elle promena son regard sur ces clients.

C’est plus dur, hein, à reconnaître.

Elle se tourna vers Pour et Contre.

Et vous, vous savez ?

Non, dit Pour.

Pareil pour moi, abonda Contre.

        La patronne leva les yeux.

À quoi on reconnaît les génies du cœur et du cerveau ?

       Elle sourit :

On les reconnaît à la trace de leur doute.

Applaudissement des deux tables.

Ça suffit ! On n'est pas dans une émission avec chauffeur de salle et éteigneur de cerveaux. Au lieu de perdre votre temps à applaudir, apprenez à penser sans écran ni fil à la patte. Juste avec votre tête et ça là-dedans.

        Elle se frappa la poitrine.

Pas facile de rester intelligente comme moi dans ce monde.

        Son index tournoya dans l’air.

C’est la patronne qui régale. Tournée générale de doute.

       Elle a un petit rire.

Je rigole. Vous aurez tous le droit à un p’tit réchauffe-vie.

         Elle se retourna vers Contre et Pour.

Un dessert ou un digestif pour faire passer notre humanité indigeste ?

        Pour et Contre échangèrent un regard.

          Les deux !

        Quelques semaines plus tard, Contre mourait. On l’a retrouvé inanimé sur un trottoir. Attaqué par un groupe de Pour ? Une vengeance d’un groupe de Contre mécontent que leur représentant puisse entretenir des relations avec le chef de la partie adverse ? Un arrêt cardiaque ? Contre fumait et buvait beaucoup. Faut bien prendre un peu plaisir en notre époque où les idées ne prennent même plus de plaisir de se frotter. Au moins, il y a nos deux cerveaux qui continuent de le faire, lui répondait Pour. Personne n’a eu de réponse sur les circonstances de la mort de Contre. À peine disparu que déjà son camp se déchirait son camp pour le remplacer. Beaucoup du camp des Pour ne pleurèrent pas sa mort. Tout en respectant le deuil. Quelques-uns fêtèrent la mort de Contre. Tandis que Pour s’effondrait en larmes.

         Excepté ses proches, personne d’autres à l’enterrement. Aucun de ses amis et followers ; les êtres virtuels dont on a jamais senti l’odeur ni touché la main ou la joue. À une cinquantaine de mètres à l’écart se tenait Pour. Il avait assisté à la cérémonie à distance. Attendant qu’il n’y ait plus personne. Pour murmurer le petit texte écrit dans la nuit.

          Mon Cher Contre,

       Ta voix contradictoire va me manquer. Ainsi que ta mauvaise foi, la mienne, nos manœuvres pour tenter de choper le dernier mot, nos larmes de crocodile sur les plateaux télé pour faire pleurer dans les chaumières numériques… Tout ça va me manquer. Et le reste. Nos rires, nos plaisanteries, riant d’abord de soi avant de rire de tout, nos longues conversations sur la beauté, le temps qui passe et fait jamais demi-tour pour nous refiler du rabe, nos larmes aussi quand on se sentait impuissant sous le poids de la folie humaine, nos silences complices, verres à la main sous un ciel étoilé… Tout ça va me manquer. Et bien plus encore.

      Mais, ni toi ni moi, sommes irremplaçables. Je vais partir en quête d’un Contre toi. Aussi combatif et à l’écoute. Ça va être dur d’en trouver un comme toi. Mais je vais partir en quête de mon âme contradictoire.

    Si Dieu existe (qu’est-ce qu’on pu s’engueuler sur ce sujet, dis-lui de venir faire un petit tour sur terre. Qu’il assure un peu le service après-vente des cerveaux de certains de ses croyants. Et s’il n’existe pas, salue qui tu veux. Et laisse moi une place dans l’arrière-salle. Avec une bonne bande. Des humains mortels et imparfaits qui ne détiennent pas la vérité. Bref, de bons camarades de polémiques. Et de beauté à vivre ensemble. Ou en solitude.

       Bon voyage mon très Cher Contre

         Pour ne lui survécut pas longtemps. Mort lui aussi dans des circonstances étranges. On a l'a retrouvé noyé dans un lac où il avait pied. Avec bien sûr les mêmes questions que celles entourant la fin de Contre. Très peu de personnes à ses obsèques. Derrière un bosquet, une ombre s’impatientait. Après avoir hésité, elle avait opté pour une enveloppe de femme. C’était la nouvelle représentante des Contre. Elle avait préparé un mot. Rédigé sur son mobile. Quand la cérémonie s’acheva, Contre s’approcha. Pour rendre un dernier hommage à Pour. Quelques mots en héritage dans le vent. Le témoignage d'une parole contradictoire et néanmoins amie.

          Mon cher Pour, ...

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.