France a besoin de désirer. Et d'être désirée. Pour chaque matin avoir envie de se rêver. S’imaginer au quotidien. Et ce n’est plus du tout le cas. Surtout depuis quelque temps. France est plongée dans un profond désarroi. Elle se lève et se couche triste. Une tristesse qui pèse très lourd sur son quotidien. Elle n'arrive pas à s'en débarrasser. Comme un chagrin d’amour national. France est en errance. Elle perd un peu la tête. Guère un hasard qu’elle veuille se jeter dans les bras d’hommes et de femmes qui vont la détruire. Une destruction inéluctable.
Elle est de plus en plus souvent ivre. Comme nombre d’êtres qui boivent pour oublier. Une ivresse de tristesse. Celle qui peut pousser à se jeter dans un lit comme une envie de crever. S’éteindre dans n’importe quelle étreinte. Tel le cas de Brésil et d’autres désespérés. Certains emploient de l’alcool ou d’autres produits pour parvenir à leurs fins ; profiter du corps de l'autre à son insu. Mais France n'est pas ivre à cause de l'alcool. Elle ne boit jamais trop. Qu'est-ce qui la rend ivre alors ? Des mots. Très bien choisis. Des mots enivrants. Une sorte de drogue très forte, pour oublier la réalité. Des mots faisant du bien là où France à mal. Une vraie souffrance. De réels maux. Mais un faux remède. Juste une anesthésie. Pour l’opérer.
Modifier le visage de France. Lui offrir une nouvelle face. Un masque grimaçant de haine. Exfiltrer toutes les lumières de ses yeux. Poser un voile sombre sur son beau regard. Empêcher ses bras accueillants de s’ouvrir à l’autre. Et au monde. Lui transplanter un cœur sélectif. Pour n’aimer que ceux qui se ressemblent. Ne plus vivre qu’au milieu de miroirs. Que des êtres sur le même modèle. Tout ce qui est différent du « miroir national » sera évacué. France ne croisera que des gens comme elle. L’équipe chirurgicale la transformera des pieds à la tête. Pour qu’elle ne soit plus France. Celle qui pensait, doutait, rêvait, se contredisait…. Toutefois ne pas oublier qu'elle a été parfois agressive et tueuse. Même de ses enfants. Des exemples ?
Plusieurs. Dont l'un des plus terribles se déroula au siècle dernier. Une équipe chirurgicale avait lobotomisé France. Vidé son cœur et son cerveau. Elle n'était plus qu'une marionnette. Manipulable. Au point de la pousser à imposer le port d’étoiles jaunes sur des poitrines, envoyer des femmes, des enfants, des hommes dans les camps de la mort, tuer des résistants... France complice d'une des pires nuits. Une période qui dura plusieurs années. France avait réussi à s’en sortir. Se secouer. Sauvé par sa part de résistance. Son irréductible instinct de survie. Se relevant comme à d’autres moments très sombres de son histoire. chaque fois, elle a toujours su se relever. Et en plus capable de reconnaître ses erreurs. En réparer certaines. Pas toutes. France est imparfaite. Donc perfectible. Si l’équipe actuelle de chirurgiens - héritiers de ceux du siècle dernier - la lobotomise, elle réussira quand même à s’en sortir. Mais à quel prix ?
Entre temps, France sera devenue une petite vieille en accéléré. Pas une belle vieillesse. Comme on aimerait vivre. Et la souhaiter à ses proches. Ce ne sera pas le cas de France après le scalpel des « tueurs de beauté ». Elle ne portera pas un de ces beaux vieux visages, tannés par le bonheur d’avoir bien vécu. Et voulant encore vivre. Les yeux lumineux et plein de curiosité. Avec toujours du désir en soi. Non. Elle sera le contraire. Une vieille haineuse crachant sur tout ce qu’elle voit. Constamment derrière sa fenêtre à surveiller les voisins. Une caméra sur deux pattes. Pour dénoncer à la police tous ceux et celles qui commettent la moindre infraction. Le règlement, que le règlement. Pour elle, ce sera toujours mieux avant. Rien ne devra bouger. Et l’oiseau dans le ciel ? Un intrus. D’où vient-il ? Si elle pouvait, cette vieille France Fanée, l’empêcherait de passer au-dessus de son histoire. Prête à lui tirer dessus. Plus rien ne doit venir d’ailleurs. Naître, vivre, mourir entre clones. Munir chaque oiseau d’une puce à identité ?
France sanglote. Elle ne veut surtout pas finir dans cet état. Pourquoi avoir tant bu et se retrouver ivre morte dans la nuit du dimanche 30 juin. Pour se retrouver avec une grosse gueule de bois le lundi matin. Sans savoir où elle se trouvait. Ni avec qui elle avait passé tant de temps. Après la stupeur, elle s’était levée. D’abord pour gerber dans les chiottes. Le ventre en feu. Besoin d'une bonne douche pour se réveiller. Elle est restée immobile, incapable du moindre geste. Complètement sonnée. Son visage s’était transformé. Celui d’une autre France. Un visage qu’elle a tout de suite détesté. Plus du tout le reflet de son cerveau et de son corps. Pas le visage lumineux de France.
Une nouvelle invitation samedi 6 juillet. Avec un after le dimanche. S’y rendre ? France aime la fête et rencontrer des gens. Croiser des êtres qu’elle connaît et faire de nouvelles rencontres. Dialoguer avec toutes sortes de femmes, d’hommes, et d’autres genres. Elle aime aussi beaucoup les gosses. France est très sociable. Même si la solitude ne lui pèse pas du tout. Elle apprécie aussi le silence solitaire. Loin du bruit et de la foule. Mais France a perdu le goût d'elle. Se sentant très mal toute seule. Peur même de son ombre. Inquiète de son avenir. Plus aucune confiance en qui que ce soit. Elle a déjà donné… Beaucoup de soi. Qu'est-ce qu'elle y a cru à Liberté Égalité Fraternité ! Pas des mots creux pour elle. France ne veut plus redonner. Ni pardonner et recommencer à perdre. Elle a déjà donné… On ne la lui refera plus. Sa solitude percluse de désillusions.
Des décennies qu’elle fait confiance à des femmes et des hommes. Pour ne vivre en retour quasiment que des trahisons. Chaque fois, elle est indulgente. Les croyant quand ils et elles lui disent avoir changé. Cette fois, c’est sûr, ce ne sera plus du tout pareil. Les promesses seront tenues. Paroles, Paroles… Chaque fois, France se fait avoir. Les aidant même pour se débarrasser de leurs adversaires - créés et alimentés par eux-mêmes pour continuer d’occuper le pouvoir. Jusqu’à y a quelques semaines où elle a craqué. Décidé d’aller voir ailleurs. Des hommes et des femmes que France ne connaît pas. Une rencontre sans arrogance ni mépris. France est contre le « délit de sale vote ». Elle leur a parlé, tenté de les apaiser. Les oreilles en colère l’ont écouté. Puis ils lui ont parlé. France accepta d’écouter toutes ces voix, même celles qui lui font mal. Très mal. Ils ont échangé longuement. Elle a aussi parlé de sa tristesse. Ses cuites et trous noirs. Les oreilles l'ont écouté jusqu'au bout de sa douleur. Sans la juger.
Puis les bouches en colère lui ont parlé avec douceur. Si longtemps que ça ne lui était pas arrivé. Essayer de nouveaux bras ? Elle l’a fait le week-end du 9. Dans une fête européenne. Et elle l’a refait le week-end dernier. Cette fois, à domicile. Et à nouveau « soûle de mot anesthésiant »». Et encore un trou noir le lendemain. Alors qu'elle s'était jurée de ne plus se mettre minable. Son beau visage de France dévasté encore plus à chaque fois. Mais sa face est encore réparable. Retrouver le beau visage de France. C’est tout à fait possible. À une seule condition. De ne pas offrir une nouvelle fois son corps à la même équipe de chirurgiens. Des escrocs du scalpel. Juste de grands anesthésistes.
Pour ça qu’elle hésite à répondre positivement à l’invitation. France se sent fragile. Sans cesse entre colère et larmes. Le poing fermé. Prêts à cogner. Et l’instant d’après, les bras ballants. Complètement abattue. Sa colère est dirigée contre tous ceux et celles qui, depuis des décennies, l’ont bien mené en bateau. Ces anciens chirurgiens. Elle les connaît bien depuis le temps. Toujours les mêmes, issus des mêmes quartiers. Des dynasties de vendeurs de mots anesthésiants. Elle ne se fera plus avoir. Hors de question de leur accorder sa confiance. Pourtant, tu es retombée sur d’autres anesthésistes, peut être pire, se dit France. Elle s’en veut de s’être à nouveau faite avoir. Si désemparée. Trop de questions dans la tête. Très troublée dans une époque d’une grande confusion. Elle a du mal à penser. France est fatiguée. Usée d’avoir trop cru. Chaque fois, la chute est beaucoup plus brutale. Jusqu’à complètement la sonner. Elle et KO debout.
France a perdu la confiance en elle. Se sentant bête et moche. Son cœur comme un paillasson. Si longtemps que des semelles d’hommes et des femmes lui passent et repassent dessus. Pour aller où ? Vers les hauteurs. Toujours plus haut. Au début, elle les suit du regard. Pour un jour ne plus les voir. Jusqu’au jour où ses semelles aux dents longues auront besoin d’elle. Son cerveau aussi leur sert de paillasson. À force, ses deux organes principaux ont été écrasés. Comment encore aimer ? À quelle pensée s’accrocher pour ne pas s’effondrer d’un seul coup ? Elle ne sait plus. Son histoire chaloupant dans le brouillard. Une sorte de gouffre sous sa poitrine et son crâne. S’aimer, aimer, penser, rêver, construire… Elle est persuadée ne plus pouvoir y arriver. Dépouillée de ses outils. Depuis que France a perdu le désir.
Guère un hasard qu’on ne m’aime plus, soupire France devant son miroir républicain. En colère contre elle. Pourquoi avoir laissé si longtemps son cœur et son cerveau se faire piétiner ? En s’en veut. Comment en est-elle arrivée là ? Un tel reflet dans le miroir. Tout à fait normal de ne plus être désirée. Ce n’est plus le visage de France qui parlait de liberté, d’égalité, de fraternité. Prête à rajouter sororité pour ne pas oublier la moitié de la population. Elle ne faisait pas qu’en parler. À plusieurs reprises, certains et certains se sont battus pour les plus écrasés. Pas pour prendre des places. Une bataille sincère. Et avec quelques réussites.
Mais France n'est pas dupe. Lucide. Elle sait que pour les plus pauvres (un spectre de plus en plus large) ce ne sont souvent que les miettes. Néanmoins, toutes les semelles ne pas « toutes pourries ». Parmi elles, des individus voulant du bien à France. Très attristés de son nouveau visage. Mais que pourront-ils contre son manque de désir ? En fait, elle en a un. De plus en plus pressant. Le désir de se mettre encore minable. Offrir à nouveau son corps à l’équipe chirurgicale de la semaine dernière. Pour achever de défigurer France. Fermer les yeux, cesser d’avoir mal, ne plus penser... Jusqu’à s’éteindre définitivement.
Se remettre une bonne cuite de mots samedi soir ? France a très envie. Tellement déçu de tout, qu’elle préfère être plus rien. Quitte à perdre, le faire totalement. S’anéantir. Tu peux y aller à cette soirée sans te mettre la tête à l’envers, lui conseille une voix. France soupire. Elle en a marre des conseilleurs. Les mêmes qui se sont foutus d’elle depuis tant de temps. Elle ne veut plus les écouter. Faire comme bon lui semble. Après tout, France n’est plus une gamine. La preuve par son visage. Désormais, c’est France qui décide pour France. Fini d’écouter la voix de ses maîtres. Pourtant, tu vas en chercher d’autres. France blêmit. Elle ne reconnaît pas cette voix.
Vous êtes qui ? Un silence succède à sa question. Votre sauveur. Comment ça ? Celui qui vous a déjà sauvé. J’espère que vous en trouverez des nouveaux sauveurs. Pourquoi ? Pour vous sauver si vous retournez vous faire charcuter chez les chirurgiens dévastateurs de France. Je ne crains rien. Et puis eux, je les ai jamais essayés. Peut-être qu’ils finiront par me redonner un beau visage. Et m’aider à retrouver confiance en moi. Vous les avez déjà essayés, Chère France. Faites fonctionner un peu votre mémoire. Nous avons dû prendre le maquis pour vous sauver. Et ça a pris des années. Avec des millions de morts. Et nous... C’est vrai, je reconnais votre voix. Derrière elle, tous mes sauveurs. Vous avez raison. Je les ai déjà essayés ces escrocs de la chirurgie. On va vous rendre plus belle. Et voilà, le... Le sale visage de moi, France. Désolée mais je suis émue. Je... En fait, il... Juste merci d'être venu me secouer. Pour me réveiller. Je vais redevenir la France que j'étais. Forte, belle, généreuse, empathique, drôle, imaginative... J'ai beaucoup de boulot mais je vais y arriver. Chère France, quel est alors votre programme de demain, dimanche ?
D’abord éviter une très grosse gueule de bois lundi 8 juillet. J’ai déjà beaucoup donné. On se sent penaude après. En se disant « plus jamais ça ». Et je vais aussi éviter un très long trou noir. Comme par le passé dans l’histoire de notre pays. Ce sera donc un dimanche sans anesthésie. Ni perte de mémoire. Et vous ferez quoi après ? France réfléchit. Elle affiche un large sourire. Je lancerai un avis de recherche. Pour quoi ?
Retrouver le désir de France.