Premier de tablée

Le raté de la famille. Comme ça qu’on le qualifie. Le repas mensuel est désormais une corvée. Un moment qu’il avait pourtant tellement apprécié. A écouter les conversations des « grands ». Suffisait d’ouvrir les oreilles pour se nourrir. Jusqu’au jour où il est devenu un de ces grands. Avec toujours la même joie d’écoute. Mais désormais le raté. Et trop fragile pour être indifférent

   

            Le raté de la famille. Comme ça qu’on le qualifie. Sans jamais le dire. Raté ricoche sur certains silences et entre les mots. Parfois de regard en regard. Le repas familial, chaque mois, est devenu une corvée. Un moment qu’il avait tellement apprécié. A écouter les conversations des « grands». La plupart très cultivés et intéressants. Suffisait pour lui d’ouvrir les oreilles et se nourrir. Jusqu’au jour où il est devenu un de ces grands. Avec toujours la joie d’écouter. Mais il se sent comme disqualifié. Son silence au cœur d'une guerre de table. Sans grand intérêt. Plus une bonne nourriture pour ses oreilles.

      Le seul de la famille à ne pas avoir fait d’études. Tous ses frères et sœurs, ses cousins, occupent de bons postes. Pareil pour les oncles et les tantes. Des conversations de haute volée à table. Avec une course au plus érudit. « Magasinier à 42 ans. Il aurait pu au moins gravir les échelons. Ou ouvrir une boîte. Je connais des autodidactes qui ont arrêté l’école comme lui en troisième et qui sont chef d’entreprise. Une feignasse qui ne veut pas faire d’efforts. Même pas capable d’acheter un toit pour sa femme et ses filles. Je les plains de vivre avec un….». Il avait ouvert la porte à ce moment-là. « J’ai apporté le dessert.». Son sourire-grimace adressé à son jeune frère. Celui qui venait de l’exécuter en direct. Le même qui réclamait sans cesse du fric à la famille.Il en doit à son raté d’aîné.

      Au fil du temps, il s’est fait sa place à table. Au bout. Chaque fois une vingtaine à manger chez sa mère. Elle est veuve depuis trois ans. Personne n’aurait osé mettre fin le rituel imposé par le patriarche trônant sur le manteau de la cheminée. Un père brillant et autoritaire. Écrasant de son savoir toute la famille. Chacun cherchait à briller plus que les autres pour sortir du lot et avoir un bon point paternel. Sauf lui déjà silencieux. Il a grandi, vieilli, et continue d’écouter les grands. Sans les interrompre. Une écoute sans la joie du passé. Avec même une irrépressible tristesse.

   « Pourquoi tu persistes à y aller si ça te brise à chaque fois  ? Tu vois bien que la plupart te méprisent. Surtout ton jeune frère. Si tu y vas chaque mois, ne te plains pas après. ». Sa compagne n’avait assisté qu’à un seul de ses repas mensuels. Elle limite les autres rencontres au strict calendrier d’un membre rapporté. Un effort surtout pour leurs enfants. Cesser le rituel ? Il y a pensé. Sans jamais le rompre. Se foutre de ce que la majorité de sa famille pense de lui ? Trop fragile pour être indifférent. Chaque fois, il était touché par leur mépris, les petites et grandes humiliations souvent enrobées dans des piques souriantes. S’en rendent-ils compte ? Sans doute qu’au fil du temps leur vision est devenue une habitude. Un réflexe naturel de le voir dans le rôle du raté. Parano ? Toute la famille ne porte pas un regard méprisant lui. Il le sait bien. Sûrement qu’il a pris aussi l’habitude d’occuper ce rôle de dernier de tablée. Peut-être même d’en rajouter pour se conforter dans cette place. Malgré sa situation, il aime encore ce moment. Comme une rallonge de sa belle enfance.

      Le raté a fini par changer de statut. Grâce à son IPhone. Google s’est immiscé dans leur guerre à celui  qui aura la plus grosse érudition. C’était à la main qui dégainerait le plus vite et obtiendrait la réponse. Le premier de tablée a donner l’information. Il était le plus rapide. Ses doigts plus vifs que ceux du reste de la famille. Au début, il se contentait de lire la définition. Sans essayer de la placer et gagner. Jusqu’au déjeuner  où sa voix a résonné en bout de table. Le silence et tous les regards sur lui. Comme s’ils venaient de découvrir son existence. Depuis ce moment-là, pas un repas sans le son de sa voix. Toujours premier à livrer l’info. À chaque difficulté sur tel ou tel sujet, un oubli, la plupart des yeux se dirigent sur lui. Désormais détenteur d’un nouveau condiment aux repas. L’intelligence de table.

     Déjà un an qu’il était le premier de tablée. Tous prenaient l’apéro dans le jardin. Lui aussi. « Je ne vais plus y retourner à la réunion de famille. Maman sera triste. Mais tant pis. Je veux plus me retrouver dans cette situation. Faut que ça s’arrête. ». Sa compagne n’y croyait guère. Pas la première fois qu’il le lui disait. Persuadée que son compagnon était englué dans une toile invisible. Elle lui avait * balancé une fois: «Tu cultives ta part de masochisme à continuer de subir le mépris familial.Surtout de ton jeune frère.». Son verre à la main, il a quitté le jardin. La table était dressée. Il a déposé le gros paquet au centre, devant l'assiette de sa mère. Avec un mot dessus.

     « Vous pouvez compter un couvert de moins chaque mois. Je ne reviendrai plus à cette réunion. Ne me posez pas de question. Je ne répondrai pas. C’est comme ça. Mais rien, en tout cas pour ma part, ne changera vis-à-vis de vous tous. Mais je ne supporte plus ce rituel mensuel. Sans doute pas le seul à penser comme moi. Je ne vais pas citer qui génère ce concours de nombrils et ego à table. Les intéressés se reconnaîtront. Les autres aussi. Le magasinier, que locataire, vous laisse donc toute la table pour vous. Avec un petit cadeau. Sans réponse à tout et tout de suite.».

       Tous se sont assis. Sa chaise restée vide. L’une de ses sœurs s’est levée et l’a appelé. En vain. Elle s’est rassise. Ils ont échangé des regards. La mère a lu le mot à haute voix. Un silence après sa lecture. Nouvel échange de regards. La mère a dépiauté le paquet cadeau.

     Un téléphone à cadran.

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.