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Billet de blog 7 mars 2024

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Siècle sur le bord

La majorité de l'humanité est encore debout. Le corps à la verticale. Contrairement au cœur et au cerveau. Deux organes atteints de dégâts collatéraux. Surtout pour les verticalités les plus précaires. Le Rester debout de nos «vieux » ne semble plus à l’ordre du jour. Surtout pour toutes les verticalités précaires. Notre siècle en cours de chute ?

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                                               Pour toutes les Escales de la beauté...

               Rester debout. Une formule souvent entendue lors de mon adolescence. Souvent de la bouche d’anciens du quartier. Les mâles du vieux monde philosophant au bord d’un comptoir. Clope au bec et pastis comme leurre pour semer le temps qui passe et casse les dos et les rêves. Debout mais souvent rentrant titubant jusqu'à la case sommeil. Les anciennes employait aussi la formule. Pour elle, rester debout était un double combat : sur le ring social et intime. Nos mères et frangines ont plus trinqué que nous les hommes. Et tout le monde logé à la même mauvaise enseigne. Des hommes et des femmes au combat du matin au soir. Leur corps craquelaient jour après jour, des fissures des pieds à la tête. Colmater ? Plus tard. Jusqu’ au craquement ultime. La plupart du temps, c’étaient des taiseux et des taiseuses. Se méfiant des mots ; pas leur outil. Rares leurs échanges avec plus que les phrases de première nécessité. Nous, les gosses, on les entendait sans écouter. Une sorte d’écoute flottante de proximité. Sous le même toit, sur une autre rive. Rester : surtout pas. Beaucoup de rêves d’ailleurs. Debout ? C’était déjà fait. Rester debout est l’ histoire de « nos vieux » comme on disait à l’époque. Le cadet de notre souci.

           Et tant mieux. Notre pays ce n’était pas le leur. Séparés par une frontière vieille comme l’espèce humaine. Pareille division chez les jeunes et vieux animaux. Nous vivions en Jeunesse. Comme tous ceux et celles de notre âge. Ville, village trou du cul du monde, bord de mer, désert… Les jeunes du monde entier habitent le même pays. Enfin, presque. Pas tous les mêmes conditions. Ici et là, souvent les mêmes lieux de la planète depuis des décennies, des jeunes chercheront à rester en vie. Leur crise d’adolescence se fera après avoir réussi à sortir des gravats de son immeuble détruit par un missile. Leur urgence n’est pas du tout celle de tel auteur-autrice, telle actrice-acteur – pourtant des êtres pouvant aussi souffrir et dans une forme d’urgence plus ou moins vitale. Toutefois, je dois reconnaître que mon cœur, mon indignation, ma colère, ma compassion, se mobilisent plus pour une femme au cœur des décombres, les yeux en ruines, tenant son enfant – vivant ou mort - contre sa poitrine . Stupide hiérarchie ? L’empathie peut être multiprise. C’est vrai. Néanmoins, on choisit plus ou moins consciemment l’ordre des branchements. Revenons à ces jeunes dévastés par notre connerie humaine. Malgré l’horreur et la souffrance, ils ont un pays de plus que leurs aînés. Où ils peuvent se réfugier. Une sorte d’ abri. Certes ne résistant à aucune bombe ni balle. Mais un lieu inatteignable.

          L’immortalité.  Que les « vieux » qui meurent. Pas la jeunesse. Sinon pas de «  Fureur de vivre » et autre excès de vitesse sur le plancher des anciens contraints de se garer pour ne pas être percutés par des bolides nouvelle génération. Jeunesse et immortalité marchent bras-dessus bras dessous. Guère un scoop. Même si, n’importe où sur la planète, la mort risque à tout moment d’emporter un fétu de chair à peine sorti d’un ventre. Pourtant, il y a ce lieu de protection. Où se trouve-t-il ? Dans le regard d’un enfant aux prises avec le pire de l’abomination humaine. La douleur présente au fond des yeux souvent en pénurie de larmes. Un regard sec et froid posé sur le monde -celui que notre humanité leur offre au menu du siècle. On peut aussi y lire la peur, l’inquiétude. Souvent la résignation. Parfois la colère. Mais jamais la mort. Pourtant présente en force autour de lui. Du sol au ciel. La mort ne peut habiter le regard de l’enfance. Ni de la jeunesse. Les crocs du temps ne laissent pas les mêmes traces selon les âges. Que du verbiage tout ça, rappelle la mort. Je suis même dans les yeux d’un gosse dans le ventre de sa mère fuyant les bombes. Moi, la mort, cher m’sieur le poète, je suis partout. Incontournable. Tu m’appartiens aussi. Elle a raison. Du blabla de clavier. Même les plus belles phrases du livre de notre espèce sont perdantes. La mort a toujours le dernier mot.

             Revenons à nos zones plus calmes. Ici, le ciel n’est qu’un souci de météo. Comment je vais m’habiller aujourd’hui ? Putain de pluie. Ce temps fout le moral dans les chaussettes. Super ce soleil. Rares les individus mourant de soif et de faim par chez nous. Quoi que nombre de ventres se trouvent en dessous du seuil de Liberté Égalité Fraternité. La preuve par les yeux dans la rue et les autres espaces publics. Sans même évoquer les nouveaux quartiers de bois et de tôles ondulées poussant sous les ponts et aux abords des grandes villes. En France et des pays du même genre, tout n’est pas rose non plus. Néanmoins l’urgence – encore une histoire de multiprise ? - n’est pas la même. En tout cas, un autre genre de guerre ici. Les armes sont différentes. Pas les mêmes dégâts sur les corps humains, la faune, la flore. Toutefois, le but est semblable: écraser l’autre. Un écrasement visible ou invisible. À Paris, dans d’autres métropoles de France et d’ailleurs, dans des villages ; pas de ruines où ponctuation de trous d’obus sur les routes, ni de milliers individuels en exode fuyant, avec en héritage quelques traces de leur histoire dans des bagages de fortune, pour tenter de survivre plus ou moins loin. Ici, l’écrasement a changé. Il est de moins en moins invisible.

           Surtout dans les regards. Pas uniquement les yeux des corps déjà tombés. Souvent, les  « être chutés » sont sans regard, juste une paume comme passeport quotidien pour voyager jusqu’au bout de la journée. Qui sont les autres ? Les doigts accrochés à la barre du métro ou TER, le coude à un comptoir, la main posée sur son bureau de prof de collège, refaisant le monde avec des collègues autour du distributeur de boissons, courant en jogging sur le trottoir… Aujourd’hui, la majorité de l'humanité est encore debout. Le corps à la verticale. Contrairement au cœur et au cerveau. Deux organes atteints de dégâts collatéraux ; visibles, surtout, quand tout s’écroule : direction les urgences d’un hôpital, lui aussi en cours de chute. Le Rester debout de « nos vieux » ne semble plus du tout à l’ordre du jour. Surtout pour toutes les verticalités précaires. Pas que les sans dents, illettrés, refusant de traverser la rue pour trouver un boulot. Nombre de verticalités précaires semblent bien debout. Juste en apparence. Qui sont ces verticalités cachant bien leur chute en cours ? la majorité de la population de ce pays. Et de la planète. L’ effondrement sous la peau ?

           Usés par le temps et notre époque.Leur histoire difficile paraît chavirer sous leurs pieds vieillissants. Plus la même résistance aux sirènes. Prêts à se jeter dans les bras de n’importe quel bonimenteur ou bonimenteuse leur promettant de les remettre d’aplomb. Se redresser à tout prix, pour ne pas finir sans regard, une main tendue. Je les regarde. Ventre noué. Que dire ? Les secouer ? Inutile. L’amitié est impuissante quand l’effondrement du dehors s’est immiscé sous la peau d’un ou une vieille pote. Que soi - ou un spécialiste du relèvement - pour pouvoir aider à se redresser ? Je n’en sais rien. Vaut mieux ne rien faire quand on ne sait pas quoi faire. Ça évite de rajouter une couche de confusion. Les regards de vieux enfants se posent aussi sur moi. Notre vieux pote le « touriste de ses premiers pas » a l’air complètement paumé. Coincé dans son impuissance pathétique. Il radote les mêmes mots dans sa bouche et ses textes. Une mécanique bien huilée par des formules choc mais tournant à vide. Aussi perdant que perdu. Pensent-ils que je penche ?          

         Un grand poète est tombé. Après avoir longtemps penché. Son nom : Thierry Metz. Pourquoi s'est-il mis à pencher ? Écrasé surtout par la perte d’un fils. Et sûrement d’autres poids de son intime que seuls ses proches connaissent. Son histoire me fait penser à notre pays et à la planète. Le jeune siècle qui penche. Vers quel abîme de l’histoire  ? Le précédent a chuté à l’âge de 14 ans. La tête dans la boue des tranchées. Deux décennies plus tard, il rechutait dans les camps de la mort. Notre siècle penche à nouveau. Certes différemment. Mais l’inclination est du même ordre. Celui notamment de la quête d’un ordre nouveau. On sait où ça a mené l’Europe et le monde entier. Bien sûr, le 20e siècle s’est relevé. Mais à quel prix ? Celui des gueules et histoires cassées. Quelle boucherie, disait-on à l’époque. En se promettant de ne plus tomber. Plus jamais ça !

           Cent ans plus tard, on rejoue la même partition.  Un opéra sanglant. . Avec l’envoi possible de troupes dans les «  tranchées d’Ukraine ».  Le sang de quels individus qui sera versé ? Pas celui des va-t-en guerres cathodiques et numériques  se croyant sur un jeu de plateau ou sur écran. Sale impression de replonger dans la boue et dans le sang d’un futur «  Plus jamais ça ». Munichois ! Va-t-en guerre ? La paix d'abord ! Qui a raison ? Qui a tort ? Je ne suis pas un géo-politico-stratège avec cartes et réponse à tout. Ni un journaliste ou essayiste spécialisé dans les conflits internationaux. Juste un commentateur au regard imparfait posé sur le spectacle de notre monde et de nos histoires passagères. Toutefois, une chose est sûre : si le sang coule, ce ne sera pas celui des «  coqs et poules » du clapier médiatique. Ni de la plupart de nos politiques, nos artistes, nos footballers, nos animateurs télé ou radio… Pas mon sang non plus qui sera versé. Quels corps seront vidés de leur sève ?  La chair de gosses aux noms déjà gravés sur les stèles d’ancienne guerre. Du jeune sang figé dans la fleur de l’âge. L’humanité a-t-elle un penchant pour avancer penché ? Même en sachant qu’elle tombe à chaque siècle. De chute en chute. De relevage en relevage. Jusqu’à la chute finale ?

        Pour conclure, laissons la parole à un autre grand poète. De plus en plus, j’ai l’impression que ce sont eux – et d’autres artistes - qui relèveront le monde. Ou au moins ralentiront sa chute. Peut-être même la rendront-ils belle. Une chute en beauté de notre espèce grâce à la poésie ? Désormais pour certains êtres, il n’y a plus l’abri de la jeunesse. Devenus en partie «  nos vieux ». Pas avec les mêmes mots et silences. Mais avec le désir de rester… Ne pas tomber. Alors que tout se casse la gueule de plus en plus autour de nous. Nos histoires flageolantes sur le socle de notre enfance venant nous rappeler tel ou tel rêve inabouti et nos idéaux rognés par la réalité. Comment ne pas perdre la tête et le cœur pendant l’effondrement ? Dieu a perdu. Tous les iste aussi. Même le libéralisme est en train de crever gavé de sa suffisance cynique et aveugle. Que nous reste-t-il pour tomber moins vite ?

La poésie verticale.

Une écriture qui supporte l'intempérie,

Qui puisse se lire sous le soleil ou la pluie,
Sous la nuit ou le cri,
Sous le temps dénudé.
Une écriture qui supporte l'infini,
Les crevasses qui s'étoilent comme le pollen,
La lecture sans pitié des dieux,
La lecture illettrée du désert.
Une écriture qui résiste
A l'intempérie totale
Une écriture qui puisse se lire
Jusque dans la mort.

Roberto Juarroz


NB :  Ce billet est inspiré de nombreuses conversations. Dont celles avec Erick Auguste. Vous trouverez ses textes ici. Un billet inspiré aussi de silences. De qui ? Les silences des êtres refusant de tomber. Même à terre.

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