Légitime défense

Un braconnier tué par un éléphant et bouffé par des lions. Sûrement la blague d’un compte parodique du genre «Le Gorafi». Je continue ma route numérique. L’info revient. S’arrêter dessus pour faire une pause humour dans le flux de nouvelles sombres ? Je lis l’article. Pas du tout une blague.

 

                Un braconnier tué par un éléphant et bouffé par des lions. Sûrement encore la blague du jour d’un compte parodique du genre «Le Gorafi». Je continue ma route numérique. L’info revient plusieurs fois. S’arrêter dessus pour faire une pause humour dans le flux de nouvelles sombres ? Certains articles de ce site sont très drôles et bien écrits. Je n'arrête pas pour autant ma virée sur la toile. « Un braconnier tué par un éléphant et mangé par des lions dans un parc naturel protégé. ». Je lis le billet. Pas du tout une plaisanterie. Triste mais nulle envie de m'apitoyer sur le sort de ce braconnier. Venu avec ses collègues scier la corne d’un rhinocéros. Amputer un animal juste pour qu’un abruti d’homme riche puisse espérer bander plus. Des tueurs sans pitié. Légitime défense de ces animaux, pourrait-on sourire. Une fin en effet pathético-comique. Mais aussi profondément tragique et triste. On en a ri alors qu’on aurait dû en parler, disait-on de Molière. Pareil pour la mort de ce braconnier. Finir son existence au menu des fauves d’un parc naturel.

     Comment réagirait son fils ou sa fille en apprenant sa mort ? Sa famille était-elle au courant de son activité de braconnier ? Tout le quartier, la ville, le monde entier, connaît déjà la nouvelle. Dont ses copains de la rue et de l’école. Il sait qu’ils lui en parleront. Certains tristes et compatissants. D’autres vont penser que ce «salaud de braco» a eu que ce qu’il méritait. Puis il y a les autres qui vont se foutre de lui. Imiter en le croisant le piétinement rageur d’un éléphant ou rugir comme un lion. Moqueries dans la cour ou par page FB et comptes instagram interposés. Exagération ? Les gosses sont cruels entre eux. Plusieurs d’entre eux continueront d’ailleurs de l’être en vieillissant. Ce gosse, enfant de braconnier, sait tout ça. Il appréhende son retour à l’école. Baissera-t-il les yeux en rentrant dans le cour de son collège ?

      Le fric. Sans aucun doute la motivation de ce braconnier. Pareil course au fric pour ses collègues ayant échappé à la vengeance animale. Sûrement pas des imposés sur la fortune. Ni de grands penseurs. S’ils avaient eu un compte bien fourni ou, en étant pauvre, un cerveau les poussant à voir plus loin que leur porte monnaie; ils ne seraient pas aller braconner des cornes de rhinocéros dans un parc naturel. Bref: pauvres et bas du front et du cœur. Malheureusement, dans de nombreux cas, nécessité et misère font loi. Chercher à remplir un frigo trop souvent vide peut pousser à de tels d'actes. Les dédouaner de leurs saloperies ? Nullement mon intention. Leurs actes sont horribles et ne doivent pas être minimisés. Mais ça n'empêche pas de déplorer ce gâchis. Sur tous les plans. Quel être rêve de finir écrasé par un pachyderme puis dispersé dans l’estomac de félins ? Tout ça pour quelques billets.

       Comme de très nombreux autres passagers de la planète. Sans doute la course la mieux partagée du monde. Du sous-sol aux sphères les plus hautes de la société. Certains plus ou moins addict au fric. Toujours plus. D’autres ayant des centres d’intérêts plus important que le nombre de zéros sur leur compte. D’autres, malgré leur course, n’ayant que des zéros et moins dès le début du mois. Rien de nouveau sous le ciel d’un monde dominé en grande partie par l’argent. Qu’on le déplore ou pas, c’est un fait. Une réalité dans laquelle nous sommes tous baignés. La majorité gagne honnêtement sa vie. Pauvres et riches dans la légalité. Et il y a les autres remplissant leurs poches hors des règles des lois en vigueur. Du pickpocket ou braqueur de banques en passant par le cambrioleur d’appartements ou voleur à la tire. Plus tous les petits forfaits alimentant les mains courantes des commissariats. La liste est longue des vols et délits. Sans oublier les incivilités et nos petits contournements ordinaires de la loi. Excès de vitesse, ne pas tout déclarer sur sa feuille d’imposition, trafiquer le compteur d’électricité, grignoter un paquet de gâteaux dans un supermarché, ne pas rendre toute la monnaie… Rares les citoyennes et citoyens 100 % honnêtes. Mais tout n’est pas à mettre dans le même sac. Certains actes délictueux ayant plus de conséquences.

      Le braconnage ne se pratique pas uniquement dans les parcs naturels. Parfois une des activités en cours dans les jungles urbaines. Plus exactement dans les quartiers d’affaires ou entre deux portes d’appartements cossus de centre-ville de grande métropole. Avec une poignée de braconniers de la haute finance. Nul risque pour eux d’être écrasés par un éléphant ou dévorés par un tigre. De rares fois embastillés en France ou au pays du soleil levant. Grand écart casse-gueule de mettre des voleurs d’ivoire et des financiers véreux sur le même plan ? Pas tant de différences que ça entre eux. Ils ont les mêmes motivations de départ. Juste pas les mêmes armes et moyens à disposition. Leur but, avec une scie dans un parc ou une souris de PC, est identique. Gagner le plus de pognon possible en un temps record. Se souciant peu ou pas du tout des dégâts collatéraux qu'ils provoquent. Que ce soient des victimes humaines ou animales. Pareil pour la flore et la couche d’ozone. Business is business.

     Le braconnier du bas de l’échelle sera plus rapidement montré du doigt. Son acte dégueulasse est d’emblée visible. Rien de plus horrible que la vue de ces rhinocéros ou éléphants massacrés pour quelques dollars. Horreur aussi pour ces lions, girafes, etc, confinés dans des sortes de « boîte à ciel ouvert», qui sont tués eux légalement par de riches touristes. Des salauds visibles. Leurs méfaits rapidement identifiés. Contrairement à ceux des braconniers planqués derrière une forêt d’avocats et certains politiques. Qui fait le plus de dégâts sur la planète ? Celui qui mutilent des rhinocéros et des éléphants pour récupérer cornes et défenses ? Ou l’industriel, sans foi ni loi, polluant et déforestant à tout va ? La réponse est le second. Élu braconnier le plus dangereux du siècle. Laissant dans le sillage de sa course au profit express du chômage, des implosions de famille, des suicides… De la dépression sociale. Plus la dévastation de la faune et flore. Mais l’autre braconnier, à sa petite échelle dans les parcs et zoos, participe aussi au pillage de ce monde. Petit bras mais pilleur quand même. Sans doute préférerait-il fréquenter le haut du panier des braconniers. Plus de fric et beaucoup plus vite qu’avec la vente de cornes et défenses. Les deux catégories de pilleurs sont à mettre dans le même sac. Mais à ne pas jeter aux lions. Laissons la justice s’en occuper. En sachant que «le puissant ou misérable» de la fable de La Fontaine ne pèsent pas le même poids sur la balance. Les animaux malades du profit sans scrupules ?

       Préférable que ce soit une blague made in «Le Gorafi». Un homme est quand même mort dans cette sale histoire. Même la pire des ordures ne mérite pas ce genre de fin. Pourtant d’autres en ce moment, partout sur la planète, meurent aussi dans des conditions horribles. Piétinés par des chars ou noyés de bombes. Massacrés dans des attentats d’intégristes. Affamés ou contraints à l’exil par des dictateurs assoiffés de sang et pouvoir. Mais aussi entre autre à cause d’un réchauffement climatique à mettre sur l’ardoise de quelques grosses multinationales crachant leurs fumées bancables et tueuses sur toute la planète. Où se trouvent la plupart de ces victimes disséminés sur le globe ? Loin du Fouquet's et des studios radio et télé où notamment d’anciens libertaires, sûrement ex-antimilitaristes peut-être réformés, se rêvent général d’une armée sponsorisée par Coca et SFR. Toutes ces victimes du couple fric et géostratégie vivent loin, tentent de survivre très loin, derrière nos écrans plasma. Elles crèvent ou sont éclopées. Pourquoi ? Parce qu’elles ont eu la malchance de naître au cœur de ressources sonnantes et trébuchantes extraites de leur sous-sol. Des gosses, des femmes, des enfants, n’ayant pas la chance de vivre dans des sites protégés. Leurs braconniers plus cruels que ceux des parcs d’Afrique ?

   «On parle parfois de la cruauté de l'homme, et on la compare à celle des fauves : que c'est injuste pour ceux-ci ! Les fauves n'ont pas la cruauté artistique des hommes.». Une citation très appropriée pour résumer la connerie humaine. Une connerie à tous les étages du monde. Celle d'une humanité capable de se scier la branche sur laquelle elle est assise en équilibre précaire au bord de l’univers. Plus stupide et vénale qu’a l’époque ou Fédor Dostoïevski écrivait ces phrases ? Je ne sais pas. En tout cas les moyens de cruauté et de destruction sont désormais nettement plus développés. Et les braconniers du XXI ième siècle mieux équipés. Sale temps pour la planète et tous ses habitants. Avec ou sans défense.

    Ne lire désormais que «Le Gorafi» ?

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.