Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

1801 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 avril 2024

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

Passagers de sable

Mes mains tremblent trop pour tenir un stylo. Le vieil homme était assis devant la poste. Je venais de fermer le rideau métallique. Il s’était levé en s’appuyant sur sa canne. Je lui avais proposé de l’aide. Refus d'un hochement de tête. Un sourire s’afficha sur son visage froissé par les années et le vent. Mes mains tremblent, pas ma mémoire. Que me voulait ce vieux bédouin ?

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Marianne A

                   Mes mains tremblent trop pour tenir un stylo. Le vieil homme était assis devant la poste. Je venais de fermer le rideau métallique. Il s’était levé en s’appuyant sur sa canne. Je lui avais proposé de l’aide. Refus d'un hochement de tête. Un sourire s’afficha sur son visage froissé par les années et le vent. Quelques étoiles encore accrochées entre ses paupières. Mes mains tremblent,  pas ma mémoire. Comme tous les vieux bédouins, il devait sans doute être analphabète. Cachant sa honte dans le tremblement de ses mains. Tu es postière, tu dois savoir écrire. Il m’a tendu une grosse enveloppe. Ouvre-la. J’ai tout de suite reconnu l’homme sur les coupures de presse. Il a repris l’enveloppe. Avant de me fixer droit dans les yeux.

          Personne dans ma famille me croit, soupira le vieil homme. Il se racla la gorge et cracha au sol. Tous pensent que je suis un vieux fou. C’est vrai que je le suis un peu. Mais pas sur tout. Personne veut écrire cette histoire. La mienne. Moi, j’ai connu cet homme sur la photo. Il était deux. Je me souviens comme si c’était hier. Si je veux que quelqu’un écrive cette histoire, c’est pas pour moi. Elle est dedans. (Il tapota son front). Je vais l’emporter avec moi quand je vais passer de l’autre côté. Mais elle disparaîtra avec moi. C’est pour ça que je veux qu’elle soit écrite, pour que les autres s’en souviennent. Même si c’est pas grand-chose. Qu’une rencontre d’homme sous le regard des étoiles. Y a que les mots écrits que le vent n’efface pas. Je veux qu’elle soit écrite aussi pour les descendants de ces deux hommes. Qu’ils aient l’autre regard de ce qui s’est passé ce jour-là dans le désert. Pas que la moitié de l’histoire.

         J’ai jeté un coup d’œil à ma montre. Ce temps que tu lis, il est faux. Il posa la main sur sa poitrine. Le vrai temps est là-dessous. Il plissa le front. Tu es postière, tu sais écrire. Je voudrais que tu me dises oui ou non. Rien d’autre. Si c’est non, je reprendrai mon chemin. Pour trouver une autre plume. Si tu me dis oui, il faudra que tu ailles jusqu’au bout. À mon tour de le dévisager. Il attendait ma réponse. J’ai hoché la tête. D’accord, mais là, il faut que je parte. Demain, à midi, ici, on l’écrira pendant ma pause repas. Il a acquiescé. J’ai grimpé dans ma voiture. Il s’est éloigné. Je l’ai regardé s’éloigner. D’où pouvait-il venir ? J’avais l’impression d’avoir rêvé. Peut-être un fou. De loin en loin, on croisait un vieux bédouin seul. Sorti de nulle part. Mais marchant avec détermination. Leur GPS brillant dans le ciel.

       Le lendemain, il était revenu à l’ouverture de la poste. Assis sur un banc. J’ai appris par la suite qu’il avait dormi à la belle étoile. Avait-il de quoi boire et manger ? Une question inutile à ce genre d’homme qui a toujours vécu de très peu. De derrière mon guichet, je le voyais. Il n’a pas bougé de sa place. Le soleil fort, on rentre dedans. Il m’a suivi à l’intérieur. Visiblement pas l’aise entre quatre murs sans ciel apparent. Il m’a tendu l’enveloppe. Nous avons commencé l’écriture. A la fin de la première séance, il m’a donné une poignée de dattes. Le lendemain, un caillou pour me remercier. Nous sommes vus pendant une semaine. Je voulais l’enregistrer. Il préférait voir son histoire sur du papier. Le dernier jour, je lui ai dit que j’allais taper tout le texte sur un ordinateur. Tu garderas un exemplaire pou toi. Et je reviendrai prendre le mien quand tu auras fini. Nous sommes donnés rendez-vous trois jours après. Je ne l’ai plus jamais revu. Son histoire toujours entre mes mains. Que faire de ses mots nés d'une rencontre ? L'histoire d'un homme qui n'a pas dit son nom.

          Chaque fois que j’entends un témoignage de sauvetage, je pense à ce vieil homme. Se remémorant les deux hommes venus d’un autre continent. Leurs yeux étaient des trous noirs, expliquait-il avec un tremblement dans la voix. Ils ne bougeaient plus. Tout leur corps couvert de sable. Leur regard avait la couleur de la nuit. Plus rien dedans. Tout en parlant, il regardait droit devant lui. Comme s’ils étaient revenus face à lui. En les voyant, je pensais avoir croisé la mort. Deux fantômes de sable. Ils ne savaient même plus comment on buvait l’eau. Jamais vu ça de ma vie. Je leur ai donné à boire comme à des enfants. Ils ont commencé à parler. Je leur ai répondu. Pas la même langue. Nos gestes ont remplacé les mots. Il avait haussé les épaules avant de continuer. Un récit précis. Sans aucune hésitation. Il les avait rebaptisés : les passagers de sable. J'espère que je parle pas trop vite ? Je lui répondais que c’était parfait. Il semblait gêné de me prendre du temps. Pas une fois, il n’est venu sans m’apporter quelque chose pour en quelque sorte me payer. De temps en temps, il interrompait son récit et fixait le cahier. Avec un sourire édenté.

            Les passagers de sable ont été sauvés. Grâce à un jeune homme venu leur porter secours. Sans les connaître. Ni se demander s’il pouvait s’agir d’ennemis. D’abord arroser l’intérieur de leur corps. Pour que la vie puisse repousser sous leur peau. Tenter de les sortir des griffes de la mort. Sans se poser de questions. Jamais, il ne les a revus. Avant cet article poussé par le vent jusque chez lui. Le papier journal servirait pour le feu. La photo avait attiré son regard. C’est un signe du passé, s’était dit le vieil homme. Trois jours après, il en parlait à son petit-fils. Toi qui vas en ville, trouve moi des photos de ces deux hommes. Je peux pas, avait répondu son petit-fils. Fouille dans la mémoire de la ville là-bas, je suis sûr que tu vas trouver. La fille de la voisine, étudiante, avait entendu la conversation. Je vais le faire, moi. Une jeune fille aux yeux pétillants. Prête à bouffer le monde. Elle lui avait trouvé plusieurs coupures de presse. La seule à le croire. Mais elle avait quitté le pays. Entassée avec d’autres sur un bateau. Ses yeux devenus couleur de nuit ? Pourvu qu’elle trouve une main, disait-il. Le vieil homme me parlait parfois d’elle. Une prière muette dans son regard.

           Les deux hommes égarés étaient retournés dans leur pays. Il avait repris son existence dans le désert. Avec ses compagnons de traversée quotidienne. Sans aucun doute, les deux rescapés ne purent oublier ce jeune bédouin. Sorti de nulle part au seuil de leur dernier souffle en suspens. Il les avait ramenés sur la rive des vivants. L’un d’entre eux a transformé cette rencontre en mots. La parole écrite d’un homme qui n’a jamais oublié ces gouttes d’eau dans le désert. Elles se sont transformées en phrases tendues telles des mains. Pour ne jamais laisser tomber l’humanité. Comme le geste d'un Bédouin. Des instants extraits du sable pour être inscrits sur des pages. Et la mémoire du monde. Des millions de lecteurs et de lectrices les ont on lus. Quelques années après cette rencontre dans le désert, un enfant de papier est né. Il continue de faire le tour du monde.

          Un petit Prince de 81 ans.

NB: Une fiction inspirée de ce billet. Sur ce site, vous pouvez aussi trouver des références au jeune bédouin qui sauva Antoine de Saint-Exupéry  et son mécanicien André Prévot.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.