Sauveur de femmes

Ça commence toujours par des reproches. Elle se défend. Ne pas se laisser rabaisser. Sa voix est étouffée. Trop petite et si peu sûre d'elle pour traverser la cloison. Que celle du père qui résonne de pièce en pièce. Des insultes de plus en plus fortes. Puis le silence. Pas longtemps. Une dernière salve d'injures avant les coups. Et lui comme seul témoin.

 

Bruise Automat - The photo booth against domestic violence © TERREDESFEMMES

    La guerre s’arrêtera souvent avant le lever du soleil. Ça commence toujours par des reproches. Des critiques liées à un fait récent ou loin dans le passé. Elle tente de se défendre. Ne pas se laisser rabaisser sans rien dire. Sa voix à elle est étouffée. Trop petite et si peu sûre d'elle pour traverser la cloison. Que celle du père, forte, qui résonne de chambre en chambre. Comme si ses mots, des insultes sur un disque rayé, allaient détruire tous les murs. Puis le silence. Pas longtemps. Une dernière salve d'injures avant les coups. Cette fois la voix de sa mère prend toute la place. Des hurlements, ponctués de supplications, rebondissent de pièce en pièce, pour venir au fond de ses oreilles. Celle d’un gosse de neuf ans enfoui sous sa couette. Le plus loin possible pour ne pas entendre.Les yeux et les poings fermés. Impuissant dans ce qu'il appelle la guerre. Une guerre à domicile.

   Chaque fois à se demander s’il reverra sa mère vivante. Surtout depuis qu’il a entendu une émission à la télé sur les femmes tuées par leur conjoint. Chaque fois à la fin de la guerre, il se lève quand l’appartement est redevenu silencieux. Le chat a repris sa place sur le canapé. Une maison est de nouveau comme toutes les autres. Il ouvre la porte de leur chambre. Respire-t-elle ? La même question que son père se posait quand il avait quelques mois ? Debout comme lui sur le seuil de la chambre d’un bébé. Maman, respire s'il te plaît. Endormi ou morte ? Il referme sans bruit et retourner à son lit. Rassuré. Elle n’est pas la morte des deux jours et demi.

   Depuis l’émission, il regarde différemment les femmes. Ses tantes, les voisines, les filles de l’école, sa maîtresse, des inconnues dans la rue… Pour lui, elles sont toutes en danger. Se rêvant super-héros pour toutes les sauver. Plus le même regard non plus sur les hommes. Pour lui ce sont tous des tueurs de femmes. Même si la femme de la télé a dit que tous les hommes ne tuent pas leur compagne. Ne pouvant s’empêcher de voir dans leurs yeux le reflet de son père. Pas le super papa venant le chercher à l’école avec un énorme pain au chocolat. Ni celui qui lui a appris à faire du vélo, nager, faire du surf, jouer aux échecs, offert le déguisement de Batman… Un papa poule toujours inquiet dès que son fils tousse ou a de la fièvre. Plus cet homme qu'il voit. Désormais que l’autre. Celui qui frappe jusqu’au silence d’une femme. Un silence qui peut ne jamais s'arrêter.

    Pourquoi ne réagit-elle pas ? Il ne comprend pas. Surtout qu’ils ont regardé ensemble l’émission. Il lui jetait des petits coups d’œil en coin. Elle avait l’air concentré sur ce que les gens de la télé disaient. Avec de la colère dans son regard embué. Il avait déjà vu les larmes de sa mère. Même si elle les cachait vite derrière un sourire crispé ou en lui tournant le dos. Un dos qu’il savait lire par cœur. Il avait souri. SI heureux de la voir pour la première fois en colère.

    Un médecin a raconté le quotidien d’une femme battue. Le gosse, assis en tailleur sur le canapé, ouvrait des yeux ronds. L’homme racontait ce qui se passait chez eux. Exactement. Comme s’il avait assisté invisible à la guerre contre sa mère. Une femme a pris le relais pour expliquer qu'il fallait porter plainte et comment faire. Maman on aurait dit que c'était de notre maison que le monsieur parlait… Il n’a pas eu le temps de le dire. Elle était sortie du salon. Sans doute assise sur le bord de la baignoire, les yeux sur le carrelage. À se dire que ça irait mieux demain. Chaque fois croyant encore que le cauchemar allait s'arrêter. Que l'homme qu'elle avait aimé redeviendrait comme avant. Il s’était excuse, avait promis… Cette fois c’est la bonne, pas de prochaine fois. Elle effacera les traces de ses larmes. Une spécialiste du camouflage.

     La maîtresse l’a puni. Il a mis un coup de poing à un autre enfant dans la cour. «Si j’étais Batman, je ferai le tour du monde.» « Moi j’irai partout dans l’univers. Jusqu’aux étoiles. ». La question est arrivée à lui. « Moi je serai sauveur des femme.». Tous se sont mis à rire. Même celle dont il est amoureux. Mais personne le sait. C’est comme pour la guerre chez lui. Il sait camoufler comme sa mère. « Les super-héros font pas ces trucs. c’est nul.». Son ventre est devenu très dur. Et il lui a sauté dessus. Enragé. Il a cogné jusqu’à que son nez saigne. La maîtresse l’a emmené dans le bureau de la directrice. « Je ne comprends pas ce qui s’est passé. C’est un élève si tranquille.». Il était assis dans le couloir et entendait la conversation. « Faut convoquer les parents. Un tel accès de violence c’est pas possible. Il faut absolument le diriger sur un psy.». C’est rien un nez qui saigne, se dit-il. Pas la vraie guerre.

    Ses parents sont venus. « C’est l’influence du grand fils de nos voisin. On le laisse de temps en temps chez eux quand on sort. Il lui fait regarder des vidéos violentes. On va lui interdire d’aller chez lui. Je suis sûr que ça ira mieux.». Son père les a mis dans sa poche. Il est très fort pour parler. Son métier c’est commercial. Sa mère n’a presque rien dit. « Tu nous a mis la honte, fils. Mais je suis fier de toi. Comme ça qu’on se fait respecter. T’es déjà un petit homme. Allez, on se fait un resto en famille ce soir.». Il était heureux de les voir tous les deux à la même table du Chinois. Comme trois ans avant. Il s’en souvient très bien quand tout a basculé. C’était au retour d’une soirée chez sa grand-mère maternelle. Elle avait énervé son père. Encore plus que d’habitude. « T’es comme ta mère. Arrête de la défendre. ». Les premiers mots de la guerre. Sa mère mangeait sans un mot, les yeux dans le vague. Son père parlait beaucoup. Lui regardait les poissons dans l’aquarium. Il imaginait des couples et des familles. Comment sont leurs guerres ? Peu avant la fin du repas, sa mère lui a pris le bras. Comme des griffes. Il l’a regardée. Elle avait le visage fermé. Il a toussé pour qu’elle le voit. Elle a esquissé un sourire. Le sourire d’une prisonnière.

   Quand sera-t-il Batman ? Comment le devient-on ? Faut-il faire de longues études ? Il s’est souvent demandé s’il y avait une école de super-héros. Comme pour les maîtres et les docteurs. Il ne se pose plus ces questions. Sa décision est prise. Debout en habit de Batman sur le balcon de sa chambre. Ses parents dorment. Toute la ville aussi. Plein de lumière dans la nuit.« Va jamais sur le balcon de ta chambre, sans ta mère ou moi.». Son père ne cesse de lui répéter. Leur appartement est au douzième étage. Batman n'a pas peur. Il a une mission à mener. 70 femmes mortes depuis le début de l’année a compté la femme à la télé. Il va d’abord sauver sa mère. La prendre avec lui dans le ciel et l’emmener loin, très loin de la guerre de la maison. Même si elle ne veut pas. C’est lui Batman. Il l’installera là où ça ira mieux tout de suite. Pas au pays de ça ira mieux demain. Puis il ira sauver toutes les femmes en danger du monde. IL les sortira de leur prison invisible pour les sauver. Ses copains d'école verront bien qu'il est capable. Son amoureuse sera aussi très fière de lui. Mais, pour ça, il faut commencer à s’entraîner. Pour de vrai. D'abord apprendre à voler comme Batman.

      Le flic a la gorge nouée. Il pousse un soupir. Pourquoi cette histoire lui arrive à lui ? Il aurait voulu être ailleurs. Même sur un gros braquage. Mais pas ça. Rarement, en vingt huit ans de carrière, il n’a eu les tripes aussi essorées. Incapable de parler. Pourtant, Nounours comme le surnomme ses collègues, en a vu des saloperies. Surtout dans les brigades de nuit. Un flic blindé face au pire de l’homme. Fais ton job et ne pense pas est sa devise. Jamais il n’aurait pensé être aussi touché. Devant un gosse de neuf ans en habit de Batman. Ses petits pieds nus pleine nuit au cœur de la ville. Nounours, sourcils froncés, regarde le gosse. Son déguisement est trop large. Le monde éteint dans les yeux du gosse. Nounours a envie de chialer. Première fois que ça lui arrive. Des larmes d’espoir grâce au gosse dans son bureau.

   Un super-héros venu porter plainte.

NB: Une fiction inspirée du terrible témoignage d’une femme entendu à la radio. Son père a tué sa mère devant ses yeux d’ado. Rares les témoignages des enfants témoins de cette violence. Gosse d’une mère morte et d’un père assassin. Des vies détruites.La fiction n'arrête pas les coups. Ni les assassinats de femmes par leur conjoint. Une morte tous les deux ou trois jours.

Voici le lien  ( vidéo en illustration du billet) détaillant l"opération du photomaton en Allemagne.

 

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