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Hors d’atteinte. Pour elle, c'est un dimanche comme les autres. Ni meilleur, ni moins bon. Et lundi sera semblable à un autre jour. Sa seule mémoire est celle de ses gestes. Ce qu’elle fait au quotidien. Ni plus, ni moins. Comme aujourd’hui. Sans se soucier des nombreuses allées et venues dans le village. Imperméable. Elle regarde toujours de haut. Loin de cette agitation. Même si c’est inhabituel en un dimanche. Excepté pour les mariages à la salle des fêtes. Et les kermesses de l’école. De toute façon, peu lui importe. Ce n’est pas son affaire. Elle ne changera rien à ses habitudes. Hier, comme aujourd’hui.
Le monde peut s’écrouler. Elle continuera de vivre à son rythme. Imperturbable. Toute l’humanité peut s’entretuer. Elle restera dans son sillon à elle. Sa journée sera toujours rythmée par les mêmes tâches. Que la météo pouvant l’inquiéter. Surtout les grosses pluies et le vent très fort. L’automne et l’hiver sont ses saisons détestées. Chaque déplacement devient plus compliqué. Surtout en vieillissant. Contrairement à l’été et le printemps. Elle est toujours très heureuse au dernier souffle de l’hiver. Quand la nuit maigrit de plus en plus. Elle se sent alors revivre. Son corps se rouvre au monde. Heureuse.
Qu’est-ce que tout ce bruit ? Son silence dominical est pollué. Claquement de portières et bruit de moteur. Quelques éclats de voix. Elle se trouve juste en face de l’école. Contrairement à l’habitude, de rares enfants dans la cour et le préau. Des hommes et des femmes sont installés derrière des tables. D’autres entrent et sortent. Ils ramassent des papiers sur des tables et vont derrière un rideau. Que font ces hommes et ses femmes s’isolant des autres ? Essayer une nouvelle vie ? Ce n’est pas son souci. Elle a sa vie à elle. Celles des autres ne l’intéressent pas. Depuis que son dernier a quitté le nid. Sans jamais revenir. Parfois, elle regarde dans le vide. Attend-elle le retour de sa progéniture ? Non. Elle sait qu’ils ne reviendront pas. Qu’attend-elle alors ?
Rien. Se laissant glisser d’un jour à l’autre. Sans un grand éloignement. Sortir de sa zone de vie depuis onze ans? Elle ne se sent pas la force. Pour aller où ? Partout, ce serait pareil pour elle. Les mêmes gestes sur le fil du temps qui passe. Autant rester ici, là où elle connaît. Avec sa vue sur l’école. Elle est trop vieille pour partir. Même pour un village pas loin. Faudrait tout recommencer. Inutile d’essayer. Elle sait qu’elle finira ici. Dans ce village sous un ciel de France.
Tous les habitants ont l’air très tendu. Depuis le temps, elle sait lire leur visage. Changeant d’une saison à l’autre. Pas les mêmes traits selon la couleur du ciel. Et la présence du soleil. Le bleu du ciel leur va bien au teint et au moral. Aujourd’hui, ce n’est pas le temps maussade qui les rend sombres. Quoi alors ? Elle ne peut pas répondre. C’est juste du ressenti. Même le couple chez qui elle a élu domicile n’est pas comme d’habitude. Depuis leur réveil, ils semblent tourner en rond. Confinés dans une attente fébrile. Elle les a vu partir main dans la main. Leur dos inquiet. Ils marchaient à petits pas. Direction l’école.
À quoi s’est-elle rendu compte qu’ils n’étaient pas comme tous les jours? L’homme ne lui a pas donné sa ration de graines. Certes pas que pour elle. De nombreux oiseaux viennent se nourrir. Sans doute la meilleure cantine du village. Et elle toujours la première à se servir. Le privilège de se trouver à domicile. Nichée dans l’un des murs de la maison donnant sur un jardin. Excepté les chats, elle se sent bien ici. En sécurité. Sans la moindre obligation. Si ce n’est de chanter de temps en temps. Pour faire plaisir au couple de retraités. Un beau voisinage. Tous les deux dans la même dernière saison qu'elle. Un jour, ils ne marcheront plus. Et elle cessera de voler. La fin de ses jours dans ce jardin.
La mésange charbonnière se pose sur le rebord de la fenêtre. Le couple est assis sur le canapé du salon. Collés l’un à l’autre comme pour se protéger. Leurs visages sont tendus. Tous les deux sont immobiles. Les yeux rivés sur l’écran de télé. Des hommes et des femmes parlent. Des courbes et des chiffres s’affichent souvent. Elle les observe avec inquiétude. Rarement, elle les a vus dans un tel état d’abattement. Comment les rassurer ? Elle a envie de les aider à son tour. Que faire pour leur rendre la monnaie de leurs graines ? Impossible. Une mésange - même de fiction - ne peut pas aider des humains. Elle va donc se contenter de les regarder. Tenter de traduire leurs visages. Et la terrible inquiétude de ce dimanche 7 juillet 2024.
Bonne ou mauvaise nouvelle de demain ?