Le buzz du poète

Amertume dans ses derniers vers ? Une légère pointe. Comme un subtil rehausseur de goût. Ou épices sur dégoût ? Le cuisinier n'est plus là pour nous dévoiler ou pas sa recette. En tout cas de la grande amertume. Très grande. Celle de ceux qui savent tout transformer en beauté sans fin. Recyclage de la boue du quotidien et de la pépite invisible. Transformateurs des jours sans et avec.

la-langue-chienne

 

« Tout est dit 

toute idée

née de la plume

ou née du plomb

légère enclume

lourd papillon »

Hervé Prudon

 

         Amertume dans ses derniers vers ? Une légère pointe. Comme un subtil rehausseur de goût.  Ou épices sur dégoût ? Le cuisinier plus là pour nous dévoiler ou pas sa recette. En tout cas de la grande amertume. Très grande. Celle de ceux qui savent tout transformer en beauté sans fin. Recyclage de la boue du quotidien et de la pépite invisible. Transformateurs des jours sans et avec. Moudre le bitume en encre rouge, noire, grise... Rares les femmes et les hommes capables d’orpailler le temps qui file entre les doigts du jour et des nuits.  Pourtant il, elle, est là. Pas loin. Derrière la cloison. En terrasse. Présent, avec ou sans e, au monde. Solitaire ou dans une foule. Penché sur une feuille ou un clavier. Œuvrant malgré les tempêtes et coups de grisou. Semblables à d'autres, sueur différente, sur une plate-forme pétrolière ou au fond d’une mine. Corps-métier penchés sur l'ouvrage. Se chargeant de remonter les ressources enfouies dans notre époque et au fond de chacun. Le carburant poétique nécessaire à de nombreuses existences. L’essence du temps mobile.

        Des ouvriers de l’ombre souvent ignorés. Certains préfèrent sans doute rester dans ce retrait. Phare invisible au cœur de la tourmente. Volonté ? Résignation dans une époque plus sensible à la licence pugilistique des nervis de luxe qu’aux vers des poètes ? Aigreur planqué derrière une fausse distance ? Nul statistique sur le sujet. Mais ont sent beaucoup d’usure. Pas une usure due à l’âge. Une forme d’inquiétude parfois mâtinée de colère. Avec l’impression d’une connerie humaine plus forte qu’avant. Est-elle à son summum depuis la nuit des temps ? Peut-être une connerie juste à diffusion plus rapide sur les boulevards numériques. « J’écris dans un coin de chez moi, en langue vernaculaire, des poésies absconses et indirectes, à l’usage inutile de gens qui n’en ont rien à foutre. Et je crois être au centre du monde, l’universel prophète.» Comme un ultime coup de griffe de Hervé Prudon avant son dernier souffle. Un chat qui avait mal au monde. Griffant le vent, les sons et silences de ses contemporains... Griffure jusqu’au sens. Dernier souffle d’un grand auteur.

      Envie de lui répondre. Un écho à ses derniers mots lus avec élégance et sincérité par Jacques Bonnaffé. Entamer un débat d’ici bas à ailleurs. Même si ça ne l’intéressera sûrement pas. Quand on est mort, on a sans doute d’autres préoccupations que de lire son courrier des lecteurs. Et si la poésie c’était, pour paraphraser la phrase de Lacan sur l’amour: donner quelque chose que tu n’as pas à quelqu’un qui n’en veut pas. La magie d’un objet irréel, proposé et refusé sans cesse, toujours dans l' entre deux. Impossible à s’accaparer. Il est passé par ici, il repassera par là… Toujours en mouvement. Trop agité pour être mis en bocal étiqueté. Même s’il y a des traces de son passage dans des rayons de bibliothèque ou derrière un écran. Mais l’objet, ce lien entre le poète et sa victime consentante ou pas, ne peut-être catalogué. Impossible à géolocaliser. Hors de toute garde à vue.

     Que restera-t-il de Hervé Prudon ? Ces poèmes et romans noirs. Quelques preuves de son immense talent pour nous ces lecteurs. Le reste, son pire et meilleur, sera lu et relu uniquement par ses proches. Ça ne nous regarde pas. Combien de poètes à étaler leur chemise ou culotte sale sur papier glacé ? Sans doute trop pudiques ou orgueilleux pour offrir leur nombril à des chasseurs de buzz. Pourtant les poètes ne cesse de nous livrer de l’intime. Semant ce qui ne nous regarde pas de leur être pour trouver ce qui nous regarde en nous sans jamais le voir. Étrange et belle contradiction du chantier poétique. Un chantier qui continue même après le passage des vers ou des flammes.  Le buzz des très bons poètes. Un éclairage à perpétuité. Mais peut-être que Hervé Prudon et d’autres artistes auraient préféré un frigo rempli à un buzz post mortem. Le poète a-t-il un estomac ? Règle-t-il un loyer ? Mais vous êtes extrêmement vénal cher monsieur. Ne souillons pas la beauté avec du si banal. Pourquoi remuer l’avis d'échéance dans la plaie de nombreux artistes ? Inutile et pleurnich-art. En plus trop tard pour lui. Le poète a quitté la table.

     En nous laissant sa superbe ardoise griffée.

     

 

 

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