Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

1799 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 mars 2024

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

La journée de la frangine

Les frangines.C’est mon mot pour dire les femmes.Je sais que ça peut déplaire. Mais c'est comme ça. Nous, les frangines, on le tient a bout de bras ce monde. Avec notre tête, nos mains, notre cœur. Nous ne sommes pas qu’un ventre. Ni qu’une machine à vous faire jouir, les frangins.Un jour, on va le faire péter ce putain de monde. C'est sûr. Et tout le monde va y gagner.

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© ND

              "Le féminisme ne se résume pas à une revendication de justice, parfois rageuse, ni à telle ou telle manifestation scandaleuse ; c'est aussi à la promesse, ou du moins l'espoir, d'un monde différent et qui pourrait être meilleur." Benoîte Groult

             
           Les frangines. C’est mon mot pour dire les femmes. Je sais que ça peut déplaire. C'est comme ça. Frangine : un mot des anciens qui me plaît bien. Mais pas là pour faire de l’étymologie de bac à sable. Aujourd'hui, c'est un jour important. Hier et demain aussi. Nous, les frangines, c'est jour et nuit qu'on le tient à bout de bras ce monde. Avec notre tête, nos mains, notre cœur. Nous ne sommes pas qu’un ventre. Ni qu’une machine à vous faire jouir. Un jour, on va le faire péter ce putain de monde. Et c’est sûr que vous, les frangins, vous allez trinquer. On ne fait pas une omelette sans casser des œufs (petit rire). Je ris mais je suis sérieuse. Même très sérieuse. Les frangins, vous allez payer même si vous n’êtes pas responsable de millénaires d’habitudes. La vengeance est un plat qui se venge froid. Ça va cogner, les frangins. Des millénaires que le plat de nos humiliations et violence est au congélo de l’espèce humaine. Tout se passera pas dans la bonne humeur entre les frangins et frangines. Encore plus dur avec les darons qui tiennent les clefs du monde et veulent pas perdre leur pouvoir. Mais pour ma part, je ne vous en veux pas à vous les...

           Faites la taire !

           Nous ne sommes pas venus écouter des inepties.

           C'est une honte.

           Vous pouvez gueuler, ça ne m'impressionne pas. Je vais aller jusqu'au bout de ma parole. Même si ma langue n'est pas la vôtre. Je reviens à ce que je disais sur les frangins.  En tout cas, je n’en veux pas à tous les hommes. Un fils de violeur n’est pas responsable de l’acte de son père. Ils ont juste des liens de parenté. Pareil pour un fils de tueur, un fils d’esclavagiste, un fils de colon, un fils de nazi, un fils de terroriste, le fils du type qui largue une bombe sur des populations civiles… On peut aussi dire fille de. Mais désolé, aujourd’hui, ce sont les fils qui sont à l’honneur. Parce qu’en fait, tout est une question d’éducation. Là où nous, les frangines, on doit mettre le paquet. Pour mettre autre chose dans les têtes des gosses. Mais pas sans vous, les frangins. Vous êtes aussi responsables de ce qui entre dans les têtes de vos gosses. Fini de faire n’importe quoi. Va falloir oublier vos couilles. Et remettre le cerveau à la bonne place. Sous votre crâne. 

            Cette crétine va va nous faire foirer la rencontre, soupire l’une des organisatrices. Coupez lui le micro. Non, c'est impossible techniquement.  Jamais personne n’aurait imaginé qu’une  femme de ménage du théâtre aurait pris la parole. Avec l’aide du régisseur et d’un autre technicien, la complicité des vigiles, elle s’est enfermée dans une salle. Son micro est connecté sur des haut-parleurs. À tout moment, elle peut intervenir. Une invitée en distanciel parmi les autres. Que du beau linge des médias, du monde culturel, de l’université, et une députée. Le débat est relayé sur les ondes d’une radio publique. Dans la salle, quelques journalistes.

         Ça suffit, s’énerve la directrice du théâtre. Ce que vous faites est inadmissible. C'est un procédé antidémocratique. Je vous préviens que vous en payerez les conséquences. Vous aurez de mes nouvelles !

        Pas d’inquiétude. Je sais me tenir, Chère Madame. Je ne vais pas du tout empiéter sur le temps de parole des autres invité. Pourquoi avec les frangins et les frangines, on a organisé ce petit… Pas vraiment un sketch. Je ne suis pas une frangine très drôle. Même si j’aime me marrer. Pourquoi on a organisé ça ? Parce que vous ne parlez jamais de nous. Ou très peu. Alors que nous avons aussi notre mot à dire. Pas que sur le harcèlement et le viol. À vrai dire, ça ne m’est jamais arrivé. Le seul mec qui m’a mis une main au cul a eu un shoot direct dans les couilles. Ce con doit s’en souvenir. J’espère que ça lui aura servi de leçon. Mon cul c’est moi qui décide à qui je veux le prêter. Ce n’est pas un don à vie ni un acquis. J’ai parfois de faux ongles mais toujours de vrais gifles. Bref... Je voudrais vous dire que..

         Faites la taire !

        Quelle vulgarité.

        Un cul, c'est pas un gros mot. Qu'il soit petit, gros, moche, beau... C'est qu'un cul. Vous en avez  un, j'espère pour vous, Cher monsieur. Vous avez peur des mots ou quoi ?

        S’il vous plaît, intervient la modératrice en haussant le ton. Nous devons commencer les échanges. Toute la salle attend que ça commence et…

        Je vais aller vite. Sauf si on m'interrompt.

          D’accord, on vous laisse vous exprimer, intervient une des organisatrices, mais faites vite.

            Merci. Je me sens ici comme une sorte d’ambassadrice. De qui ? Des femmes et des hommes jamais ou rarement invités sur ce genre de plateau. Ni dans la salle. J’ai vu à l’écran de contrôle toutes les entrées de ce soir. Personne ce soir qui ressemble à mes copines qui souffrent. Et j’en connais un paquet qui aurait des choses à dire sur le sujet. Vos visages sont différents de ceux de mon milieu. Votre parole est différente. Même si chaque visage de frangine qui souffre est le miroir de toutes les habitantes du globe. Chaque douleur est importante. Peu importe de quel milieu où est issue sa souffrance. J’espère juste  que vous ne vous vous réparerez pas dans votre entre-soi en oubliant très vite toutes les autres frangines pas de votre monde. Mais en vous écoutant et vous lisant, je ne crois pas que ce sera le cas. Vous êtes l’avant-garde d’un mouvement qui va vous dépasser. Un raz de marée de frangines pour changer ce monde de merde.

         Elle dit n’importe quoi !

         Arrêtez ce verbiage merdique !

         Cette femme nous fait honte à nous, femmes.

         Pas que nous les frangines sur cette galère. On est huit milliards dessus. Je pense aussi aux frangins. On a besoin d’eux. Les frangins invités à parler et dans la salle ressemblent pas du tout aux frangins que je connais et côtoie souvent. Voilà pourquoi je me suis invitée à l’arrache. Comme ambassadrice. Pour vous dire de ne pas oublier les autres frangines sans micro ni vos mots qui ont beaucoup d’écho. Et tant mieux que votre voix porte. Elle va servir à toutes les frangines. Merci d'avoir défoncé la porte. Mais n'en reconstruisez pas une nouvelle avec des codes d'entrée. Laissez cette porte ouverte pour les autres frangines comme nous. Espérons que vous serez à la hauteur de l'espoir en cours.  Nous sommes très nombreuses sur le seuil de cette porte. Dossier à suivre, comme disait Maman. Bon, j’ai assez trop  blablaté. Je vais me taire et écouter. A tout moment, vous pouvez me poser une question. Mon micro reste ouvert. Merci de m'avoir laissé la parole.  Sans la couper.À moi d'écouter votre parole.

        La modératrice présente chaque invité. Très vite, le débat s’engage. La directrice du théâtre s'inquiète. Pour rien. Aucune intervention de l’invitée surprise. Pas une fois, elle n’a été sollicité par les intervenantes et intervenants. Bon, nous allons conclure en donnant la parole à…

       Moi, par exemple. J’ai bien écouté votre débat. C'était fort intéressant. J'ai appris des choses que je ne connaissais pas. D'accord quasiment avec l'ensemble de vos propos. Mais j'ai juste envie de rajouter quelque chose. Quand vous parlez d’égalité des salaires hommes-femmes, ne regardez pas uniquement dans le haut du panier. Ça craint aussi aux étages inférieurs. Même dans ce théâtre. Un dernier truc avant de finir pour de vrai. Penchez-vous aussi sur le troussage des soubrettes comme on dit. Pas uniquement quand ça se passe avec un président de la République potentiel. Certes, chez nous, on ne se fait pas violer par des journalistes, des réalisateurs, ou d’autres people. Mais la douleur est la même. Pourtant nos viols si je puis dire sont rarement mis en une des journaux. Marie ou Fatima violée par son chef de rayon dans un supermarché, Julie ou Sarah harcelée par le patron de la boulangerie de votre rue… c’est évident que ça ne fera pas le buzz. Mais votre combat, beau et fort, ne gagnera pas si… Si vous nous oubliez, nous, les frangines. Ce combat ne doit pas rester celui de l’entre-soi. On doit toutes se serrer les coudes. Du bas en haut de l’échelle. Et dans tous les milieux. Ne gardez pas ce combat pour vous les people ou les gens des médias. Les frangines du peuple souffrent aussi. Mais toujours loin des caméras et des micros. Regardez-nous. Écoutez-nous. Surtout, donnez-nous la parole. Avec nos mots. Et notre colère.

           Quelques applaudissements.

           Et par delà nous les frangines, nous les femmes si vous préférez, par delà notre combat, cette révolution doit profiter à tous les écrasés de la terre. Avec ou sans perte de couilles. Battons contre le patriarcat. Et la fin du pouvoir de quelques-uns sur la majorité des passagers de cette planète. Faut le foutre en l’air le vieux monde. C’est qui a pourri notre planète. Faut libérer toutes les frangines. Où qu’elles se trouvent. Mais si toutes frangines sont libérées et qu’il y a un ou plusieurs hommes encore écrasés, c’est que le vieux monde est encore là. Avec de nouveaux visages. Battons-nous contre l’écrasement. Pour qu’il n’y ait plus aucun damné sur cette terre. Quel que soit son sexe ou son genre. Bref : une bagarre pour tous les vivants de cette planète. N’oublions pas non plus nos frangins et frangines animaux. Ni la flore. Quel boulot ce chantier. Bon… Merci de m’avoir écoutée jusqu’au bout. Avant de sortir, n’oubliez pas de ramasser vos papiers. Demain, ce sont les frangines qui les ramassent.

            Une partie de la salle se lève et applaudit.

           Merci !

           Nous sommes avec vous !

           Merci et bravo !

        Salle d’un bistrot près du théâtre. Le régisseur et le technicien la rejoignent. Ça va, les frangins ? Putain, ça gueule au théâtre, fait le technicien. Elle fronce les sourcils. J’espère que je ne vous ai pas trop foutu dans la merde. Pas du tout, fait le régisseur. Nous, on ne craint rien. On est intermittent du spectacle et nos potes des syndicats nous lâcheront. La patronne va nous faire chier, mais elle peut pas nous jeter. Il se gratte la joue et rajoute : C’est plutôt pour toi qu’on s’inquiète. Elle grignote une pistache. Pas de panique, les frangins. Si elle me vide, je prends ça pour un cadeau. Pour m’obliger à me bouger le cul et à aller voir ailleurs. Elle boit une gorgée de vin. Tu vas faire quoi, lui demande le technicien. Elle esquisse un sourire. Chauffeur poids lourd ou grutière. Tous les deux ouvrent des yeux ronds. Tu déconnes ou quoi ? Elle secoue la tête. C’est mon rêve de gosse. Tailler la route. Ou voler au-dessus d’une ville. Tous deux la dévisagent. C'est des conneries, les frangins. J'ai pas vraiment d'idée de ce que je veux faire.  Mais faut que je bouge mon histoire avant qu'elle soit trop lourde à déplacer. Elle a un petit rire. Le régisseur toussote. Ouais, on voulait te dire… T’as vraiment assuré. Elle sourit. J’aime quand on me fait du sujet verbe compliment. Ça fait briller mon p’tit égo. Elle se lève. Pas que je me fais chier avec vous les frangins, mais je me lève aux aurores demain. Elle agite la main et sort. Pour revenir très vite. C’est moi qui vous invite, les frangins. Le technicien secoue l’index. Non, c’est pour nous. Elle prend le ticket sur le guéridon. Trois verres pour mon quart d’heure de gloire, c’est pas cher payé. Elle va régler au comptoir et sort.    

        La nuit est froide. Elle marche à pas lents. Pourquoi tu fais toujours des histoires ? Arrête un peu avec ta politique. Tu as 28 ans, faut penser à toi, ton avenir. Elle s’arrête et lève les yeux au ciel. Son regard se pose sur un point précis. La seule à le voir. Maman, je l’ai fait en pensant à moi. Et à mon avenir. Je l’ai fait aussi pour toi. Et toutes les femmes écrasées depuis la nuit des temps par les hommes. Non, pas par les hommes. Par des hommes et un système à détruire pour changer ce putain de monde. Certains n’ont pas été des écraseurs. Ni des violeurs. Tous les hommes ne peuvent pas êtres des ordures. Ce serait trop simple. Le monde divisé en deux avec les femmes bien d'un côté. Et de l'autre, les salauds d'hommes. Facile comme de dire tous les métèques sont des terroristes ou des voleurs. J'ai plein de contre-exemples d'homme bien. Comme Papa qui te pleure tous les jours. Ses potes de l’usine l’aident vachement. Mais il se fout en rogne quand l’un d’entre eux lui conseille de refaire sa vie. J’ai pris la parole aussi pour Papa. Et tous les frangins écrasés depuis des millénaires. Ces hommes qu’on essore jusqu’ à l’os pour un salaire de misère avant de les jeter pour engraisser les actionnaires. Les écrasés ont tous les mêmes traces sur le visage. Le sceau de l’écrasement. Même si c’est toujours double peine pour les femmes. Elle baisse la tête et ouvre son sachet de tabac. Quand est-ce que tu vas arrêter ce poison, ma fille. Elle sourit et roule sa clope. Tu peux me rendre un service, ma fille ? Quoi, Maman ? Regarde-moi un peu, comme ça je suis moins morte. Elle lève les yeux. Embrasse mon homme. D’accord. Mais depuis, ton départ, il ne se rase plus. Engueule mon homme. Dis-lui qu'il pique. La mère et la fille éclatent de rire.

    La directrice du théâtre est attablée dans sa cuisine. L’air soucieux. Elle pianote nerveusement sur son clavier. Sans cesse à supprimer et recommencer sa lettre. Elle a guère l’habitude d’écrire ce genre courrier. Par quoi commencer ? Son mari lui masse les épaules. Laisse tomber, tu la feras demain ta lettre. Elle secoue la tête. Hors de question ! Faut que je m’en débarrasse maintenant. Sinon, je ne vais pas dormir de la nuit. Il l’embrasse sur le front. Je vais me coucher. Fais simple, rajoute-t-il avant de sortir. Elle se frotte les paupières. Éreintée par sa rude journée. Elle recommence la lettre.

         Ma chère frangine,

NB : Cette fiction est inspirée de plusieurs femmes rencontrées ici et là. Notamment certaines dans mon quartier d'enfance populaire. Elles parlent comme le personnage de cette nouvelle. Parfois plus durement et crûment. Ce qui n'empêche pas qu'elles ont des choses intéressantes  à dire. Notamment sur la violence subie par les femmes. Ne négligeons pas leur voix sans carnet d'adresses.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.