Mouloud Akkouche
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Billet de blog 8 avr. 2015

Racoleuse de rue, escorteuse de salon

Sourire en coin, Jean-Paul passe sa main dans mes cheveux. Pour fêter les dix ans de sa boîte de pub, il a invité ses parents, certains membres de son équipe, et  quelques clients de l'agence triés sur le volet. Nous sommes tous attablés près d’une piscine. Des lampions donnent un air de  guinguette à sa vaste maison. Que des gens de bonne compagnie.

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© manu chao

Sourire en coin, Jean-Paul passe sa main dans mes cheveux. Pour fêter les dix ans de sa boîte de pub, il a invité ses parents, certains membres de son équipe, et  quelques clients de l'agence triés sur le volet. Nous sommes tous attablés près d’une piscine. Des lampions donnent un air de  guinguette à sa vaste maison. Que des gens de bonne compagnie. Quelques têtes cathodiques. Sa mère, visiblement intriguée par la copine de son fils, ne cesse de  me détailler des pieds à la tête. Sans doute pas une belle-mère facile. Je suis épuisée mais je dois attendre le départ du dernier invité pour rentrer chez moi. Le départ de sa fiancée éphémère. Une escort à 250 euros de l’heure.

Sept ans que j’exerce ce métier. Sophie, une amie, employée dans un lycée, m’en parla un soir où je lui racontais mes déboires financiers. Avec mes rares cours de dessin, j’avais du mal à joindre les deux bouts. Surtout depuis que mon aîné avait eu le bac et s’était installé dans une autre ville. Plein de frais en plus. Et aucune envie de redemander à mes parents qui ne manqueraient pas de me reprocher d’avoir quitté mon poste d’enseignante et d’avoir suivi un musicien. Un batteur qui m’a plaqué depuis. Mon père me tanne pour que je trouve un nouveau mari. Sûr que ce serait plus simple côté fric. Mais hors de question de perdre ma liberté. Même si ce choix est au prix de la prostitution. Je préfère dire travailleuse du sexe.

Après quelques verres de blanc, Sophie  m’avait montré une photo d’elle sur son I-Pad. Huit ans qu’elle était escort girl. Elle me vantait sa nouvelle existence.  Je l'avais envoyée paître. Jamais je ne tomberai dans ce genre de piège. J’ai toujours été farouchement contre le proxénétisme et la prostitution. La plus vieille exploitation du monde.

Et bientôt quatre ans que je vis comme une double vie. Je continue de donner des cours de dessin. Et, à un rythme que je décide, je m’habille et accompagne des hommes. Faire la potiche cultivée et bien foutue dans des cocktails où plus rarement dans des réunions de famille. Parfaite comme épouse express très présentable. Pas des mecs toujours  futés, ni très beaux. Quelques-uns tentent d’aller plus loin mais je les refroidis. Parfois, quand le client me plaît, je me fais aussi plaisir. Joindre l’utile à l’agréable.

              Faut que je me barre d’ici. Hier, Ninja, mon proxo, m’a encore foutu une rouste.  Sûr qu’il se doute que je l’arnaque. Le tarif de la  pipe c’est 20 €  et l’amour c’est 30 €. Je 15 ou 20  € de plus qui passent pas dans la poche de Ninja. Il veut pas que je monte avec des sans capote mais je le fais et je double ou triple selon le client. Moins d’or pour les couilles de Ninja et plus pour mes poches. J’ai une bonne somme pour pouvoir me tirer. Je fais ma dernière nuit et je prends le train. Une copine m’a dit qu’elle m’hébergerait à Lisbonne. 

 Pas envie de finir comme Sabrina. On bosse toutes les deux pour Ninja.  Une vraie amie sur qui je pouvais compter. Pas beaucoup les gens en qui avoir confiance sur la rue. Sabrina se laissait pas marcher dessus, une de ces gueules. Un jour, elle a dérouillé un mec qui voulait pas la raquer. Une battante. Elle voulait continuer le taf en indépendante. J’ai toujours bien aimé jouer à la marchande, riait-elle, mais à mon compte. Pas parce qu’on est déjà enterrées qu’il faut faire des têtes d’enterrement, disait-elle souvent avant de se rouler un pétard. Même dans les pires galères, elle se marrait.

 Mais Ninja et ses frangins lui ont mis la pression. Elle s’est barrée quand même. Elle a pas voulu me dire où elle créchait. Ils l’ont retrouvée une nuit. Le plus jeune des frangins de Ninja, une teigne celui-là, lui a pété toutes les dents et lacéré le visage. Ils l’ont enfermé un mois et ils l’ont collé sur le pérife, du côté des hangars. On appelle-ça l’usine. Je l’ai croisée une fois. Elle a deux piges de plus que moi mais on dirait que c’est déjà une vieille. Complètement défigurée et elle boîte. Plus qu’une lumière dans les yeux : le crack. Elle est accro jusqu’aux os. Plus qu’un fantôme. Une tête d’enterrée.

 Je l’ai fait aussi l’usine. Pas aussi pourri que là où ils ont collé Sabrina mais c’était déjà l’horreur. Les passes n’arrêtaient jamais. Pas un hasard qu’on appelle ça l’usine. Tu montes dans la bagnole du client et tu vas plus loin sous un pont. Ninja, un de ses frangins ou leur potes, sont jamais loin. Tu peux à peine fumer une clope. Les mecs, je voyais, même pas leurs yeux. Je balançais les tarifs et faisais ça à la chaine. Plus que des mains,une bouche,un cul, une chatte,des seins… Leur secouer la queue jusqu’à ce qu’ils balancent le plus vite possible leur putain de jus et retournent dans leur histoire. Devenue une machine à faire jouir des inconnus. Je devenais folle. Surtout leurs odeurs et leurs souffles. Aucune douche m’enlèvera cette odeur, mon parfum de merde à vie. Un jour, j’ai eu un malaise. Et les pompiers m'ont embarquée à l'hosto.

Une assistante sociale a pris mon dossier en mains. Une femme très sympa qui me lâchait plus. La seule travailleuse sociale que j’écoutais sans l'envoyer chier.  Qu'est-ce qu'elle m'engueulait. Mais elle me faisait jamais la morale.Ninja m’a changé de coin. Un cadeau pour ma p’tite fragile, m’avait-il dit. Je lui aurais embrassé les pieds.

 Ici, chez les riches, on est mieux. Leurs belles baraques sont juste de l’autre côté du boulevard, dans une espèce de grande résidence avec un parc surveillée. Avec même des tennis et golf. On les voit juste entrer et sortir.  Les nuits d’été, on les entend faire la fête. Des vigiles tournent en boucle. Pas intérêt de traverser. Mais Ninja m’avait expliqué qu’ici, on était pas sur du routier ou sans thunes de pérife, et qu’il fallait être plus discrète. Et il avait raison. On a moins de clients ici, mais y font jamais de problème pour raquer. Pas du tout envie de retourner à l’usine. Y a que Sabrina qui manque.

 Moi, ça fait deux ans que j’ai ma place sous un abribus. J’ai mes habitués. Souvent des cadres ou des mecs  qui ont un peu de caillasse et qui veulent se faire une p’tite gâterie avant de rentrer chez bobone. Le seul truc qui me met un peu mal à l’aise c’est quand je vois le siège bébé. J’ai même un jeune toubib. Sympa. Mais, depuis quelque temps, il préfère se faire mettre pas les collègues traves. Ils ont une très bonne clientèle.

 Quand  Ninja vient relever les compteur, je tend  la liasse de  billets. Il compte et, selon l' humeur du jour, il me donne ce qu’il veut. Des fois, rien du tout. Quand ça lui prend, il vide mon sac  par terre et me demande de me foutre entièrement à poil. Il me fout le doigt dans le cul et la chatte pour voir si je planque pas un billet. Puis il mate tout mon scooter. Le naze. Ma planque est dans un soldat sur la place, là à deux cents mètres. Qui irait chercher du fric dans une sculpture sur la guerre ? Demain, je serai à Lisbonne.

        Visiblement, ils n’ont pas envie de partir. Même ses parents sont encore là. Sa mère, genre rombière refaite de partout, ne cesse de me titiller. On sent qu’elle a peur que je vienne croquer l’héritage familiale. Son mari, plus jovial, se contente de picoler et de rire. Jean-Paul dans plusieurs années ?

 Jean-Paul, plutôt beau gosse et très brillant, fréquente plusieurs femmes. Mais pas de celles qu’il veut emmener dîner au restaurant avec des clients. Encore moins présenter à ses parents qui vivent à l’étranger. Plutôt lui qui leur rendait visite. Pour cet anniversaire, ils avaient tenu à venir chez lui et rencontrer sa compagne dont il leur parlait souvent. En les voyant, surtout sa mère, j’ai tout de suite compris pourquoi il n’avait pas envie de leur présenter son officiel. Vraiment pas le même monde.

 Alors que la mère, à part la différence d’âge et sans doute de milieu social, me ressemble sur de nombreux points. Apprenant mon intérêt pour la peinture, son regard sur moi a soudain changé. Plus l’aspiratrice d’héritage. Entre artiste on peut se comprendre, me dit-elle en m’entraînant à l’écart. Très vite, j’apprends qu’elle avait été comédienne mais que, contrainte d’accompagner son mari dans ses déplacements attaché d’ambassade, elle avait dû y mettre un terme. Aujourd’hui, elle s’occupe d’une troupe d’amateurs. Une vraie pipelette. Le mari de cette madame Bovary rhabillé pour plusieurs hivers. 

 Quelle gueule ferait-elle si je lui disais que j’étais la pute de luxe de son fils. Son escort pour faire plus chic. Que son cher et tendre fils adoré n’aime bien que des filles au coefficient intellectuel qui ne collait pas avec certaines de ses relations professionnelles, et encore moins avec sa mère. Et que pour ne pas faire de peine à sa maman adorée, il a décidé de lui faire croire qu’il avait trouvé une « vraie femme ».  Quelle  tristesse pour ce mec. Quelqu’un de vraiment bien, incapable de sortir des jupes de sa mère. Bouffée par cette vampire de luxe. Après tout, ce n’est pas mon problème. Des soucis de riches. Je suis juste là pour le décor. Et m’offrir ma liberté.

 La plupart des gens de cette soirée doivent avoir une opinion négative de la prostitution. Sans doute beaucoup d’abolitionnistes. Souvent plus les femmes que les hommes. Pourtant, je ne me sens pas plus pute que certaines d’entre elles qui ont épousé des mecs pour leur fric ou leur situation sociale. Comme d’autres  qui, dans les sphères dirigeantes, n’hésitent pas à passer par la promotion canapé. Guère un hasard que des mecs, pas Brad Pitt ou Steve McQueen( mon genre), s’envoient de très jolies nanas. Des mecs grimpent aussi les échelons en couchant avec de bons plans professionnels. Et eux tous ne sont pas des putes ? Non, juste des ambitieux. En réalité, des putes de mon genre. Des putes policées.

 Loin de celles qui trinquent dans la rue où les immenses bordels où elles sont parquées comme du bétail. Personne ne choisit d’être pute ou escort, c’est la nécessité qui décide. Sauf que, celles comme moi, ne pratiquent pas cette activité sous contrainte. Aucun proxénète sur le dos. Et pas traités comme du bétail par des proxénètes. Nous, les escort avons le beau rôle. Une minorité privilégiée. En réalité, la majorité des putes sont comme des bagnardes du sexe.

  Et des abrutis ont décidé que ces femmes, déjà détruites, seraient en plus passibles de poursuites.  Remettre le "délit de racolage" est vraiment ignoble. Alors qu'il faudrait s'attaquer encore plus au proxénétisme, détruire cette saloperie traitant les femmes comme de la "chair marchandise" qu'ils massacrent. Apparemment, les politiciens de gauche et de droite, quand ils sont au pouvoir, ont toujours dû mal à toucher ce qui génère du fric... Comme pour le trafic de came, on attaque plus facilement les p'tits dealers que les gros bonnets de la drogue. Pareil pour les clandestins, on reconduit à tour de bras les immigrés à la frontière mais les gros pontes du BTP, de la restauration, du textile, et d'autres domaines, ne sont jamais inquiétés. Le «Dîner du siècle» truffé de proxénètes bon teint ?

Tous ces messieurs- surtout des hommes – ont de bonnes idées pour les autres. De grands humanistes avec le cœur sur la main. Ces chers ennemis de la finance et conférence à 100 000 € qui accentuent la misère dans ce pays et en Europe -une aubaine pour ces barbares de proxénètes – devraient éviter de donner des leçons d’humanisme.  La fermer.

Comme pour cette histoire de voile. Je suis totalement contre cette prison de tissu qui enferment les femmes.  Ne pas l'interdire que dans les lieux publics.  Si ça ne tenait qu'à moi,  toutes les femmes de la planète l'enlèveraient en même temps; debout les voilées de la terre. Mais qui suis-je pour penser que ma vision de femme occidentale, de la classe moyenne, cultivée et ouverte sur le monde est la meilleure. Pas tous «je suis Charlie ».

Qu’est-ce qui m’arrive ? Peut-être la réunion d’hier pour préparer la manif qui me met dans cet état là ? Avec d’autres Escort de la mouvance Morgane Merteuil, nous préparons une riposte contre le «  délit de racolage ». Une saloperie de plus qui tombe sur le dos des filles de la rue. Faut pas laisser faire ça.

Pour le « délit de pénalisation des clients », nous ne sommes pas toutes d’accord. Ca polémique sec dans nos réunions. Moi, je suis plutôt contre. Quel client vont-ils toucher avec cette disposition ? Pas mes clients. Ni les mecs qui fréquentent les hôtels de luxe et tous les ors privés ou de la République. Un Dodo la Saumure et DSK cachent la forêt du cul 4 étoiles. Comme dans " le délit de racolage", on  s’attaquera  à la même catégorie de population. Celui qu’on peut choper facilement.

             Maintenant que j’ai un peu de fric de côté, faut que je trouve autre chose à faire. Sinon, je vais juste changer de trottoir et de proxo. En plus, ça va sans doute chauffer pour nous. Comme sous l’autre abruti, on va se taper des amendes et être obligé de se planquer pour bosser. Et être complètement à la merci des Ninja et les barges du même genre. Pas les députés, les sénateurs et les ministres qui les ont toutes les nuits sur le dos. Ceux qui croient nous faire du bien, nous foutent encore plus dans la merde. Rien de plus urgent que de courir après des mecs au futal sur les chevilles ? N'importe quoi ! 

Même chose pour le vote. Les politiques sont dans la merde avec les abstentionnistes et veulent rendre le vote obligatoire. Pareil pour le racisme, ils pondent sans cesse des loin. Et jamais le racisme et antisémitisme ont été aussi forts. Idem avec nos clients. Comme ils peuvent pas ou veulent pas toucher les gros poissons, ils nous tombent dessus à nous et sur nos clients. J'ai pas fait d'études mais je vois bien que c'est pas comme ça que ça va changer. Les lois ça empêchera pas une femme ou un homme de vendre son cul pour de la caillasse. Et que quelqu'un l'achète. Dans ce cas là, faudrait aussi interdire tous les films pornos. Et toutes les pubs avec des mecs et des nanas qui vivent avec leur corps. Pas sorti de l'auberge comme me disait ma tante.

De toute façon, chacun sa merde. Moi je vais pas aller aux manifs. Ni écouter tous ces gens parler de nous. Des conneries, tout ça. On va voir encore quelques gonzesses, surtout des Escort s’exprimant bien, parler encore de notre cas. Je les déteste celle-là. Elles sont comme les députés et tous les autres là-haut à parler au nom des autres. J’ai pas besoin d’eux. Jamais aimé la compassion. En plus de notre merde, il faut qu’on supporte le regard de ces «  aristos du cul » dégoulinant de compréhension pour nous. Leur compassion, on  s’en branle. Pas parce qu’on bosse avec notre corps qu’on fait le même métier. Comme le diamantaire et le mineur de fond. Je veux pas qu’on m’aide, encore moins qu’on m’aime. Les promesses pas tenues font aussi mal que les coups. Rien à foutre de vos débats. Foutez moi la paix !

  La seule chose que je sais et que, si j’ai une gosse, jamais elle fera ce boulot de merde. Je préfère qu’elle termine femme de ménage comme ma mère et ma sœur. Surtout pas qu’elle vive cette saloperie. J'ai eu ma part d'enfer pour mes futurs gosses et pour des générations derrière.  Pas de putes heureuses comme pensent certains mecs, juste des femmes obligés d'écarter les cuisses pour survivre. Le romantisme c'est pour le cinéma et les livres. Circulez, y a rien à me dire. Mes oreilles sont aussi usées que mon cul.

V’là un client. Jamais vu celui-là. Vu sa bagnole et comment il est sapé, ce mec là doit avoir de la caillasse. J’espère juste qu’il vient pas pour un trans. Il fait son choix. Pas pressé le lascar.

 Il se gare devant moi.

        Mon faux-beau père me propose une coupe. Je crois que j’ai assez bu. Il insiste. Je la prends et l’écoute en buvant de petites gorgées. Une conversation sans grand intérêt. Du name dropping et des banalités de gens riches. Les pauvres ont d’autres banalités. Peut-être le lot de chacun d’enfiler les mêmes perles sur le fil de son quotidien. En tout cas, à l’écouter, je comprends que leur fils, comme il me l’a avouée, se soit toujours emmerdé avec ses parents. Des beaufs de luxe. Sa femme l’appelle pour lui présenter sans doute quelqu’un d’extrêmement important. Un autre nom à ajouter à sa collection.

Mes parents, d’un niveau social inférieur à l’assemblée de ce soir, rêvaient d’en être. Je me souviens comment ils faisaient des pieds et des mains pour se faire inviter dans les cocktails de notre petite ville de province. Prêt même à faire des photocopies d’invitations. Pathétique. Ado, j’ai vu mes parents être les cons d’un dîner. Une humiliation que je n’oublierai jamais.

Jean-Paul ne cesse de lever les yeux au ciel. Il a aussi l’air pressé que toute cette mascarade s’arrête. Redevenir celui qu’il cache à sa famille. Un type qui claque son fric au casino et dans des boîtes. Rejoindre l’une de ses «  régulières » du moment. Il m’en avait présentée une. Elle était très sympa. Jamais compris pourquoi il avait honte d’elle. Trop loin de sa mère ?

              Je monte dans la bagnole. Le mec remonte l’avenue qui donne sur le parc. Il se gare derrière des bosquets à une trentaine de mètres de la grille qui entoure la résidence surveillé. Ma place préférée, près d’un lac artificiel. Je lui dégrafe sa braguette.

 A ce moment là, une bagnole pile derrière nous. Je me retourne. Encore me faire embarquer par les poulets. Non, c’est pire pour moi : Ninja et l’autre teigne. Qu’est-ce qu’ils foutent là ? Mon client se marre et sort. Ils parlent tous les trois à voix basse. La teigne arrête pas de me regarder. Ce mec me fout une de ces trouilles. Je vais me tirer avec la bagnole. Le fumier a pris les clefs.

Ninja et la teigne  s’assoient à l’arrière. Ils ne disent pas un mot. Ninja jouent avec son Smart Phone. Mon soi-disant client s’assoit à côté de moi et pianote sur le smartphone. « La pipe à 35, l’amour à 50 ». Ma voix est reconnaissable. Je comprends pourquoi il m’avait fait répété trois fois. Ninja trouve qu’avec ma voix j’ai mes chances à the Voice. Les trois se marrent.

Je me retourne et leur balance qu’à cause des roumaines et des autres des pays de l’Est qui cassent les prix, j’ai perdu plein de  clients, et que je suis obligée de monter les tarifs. J’évite les yeux de la teigne et regard Ninja en lui disant que je leur donne chaque nuit toute la recette. Ma voix tremble un peu. J’espère qu’ils s’en rendent pas compte. Les deux frangins me matent sans parler. Ninja me demande de jurer sur la tête de mon petit frère. Le salaud à quel point je tiens à lui. Si je jure et qu’il lui arrive quelque chose… Impossible de faire autrement. Je jure sur l’être qui compte le plus pour moi.

Ninja me fait un clin d’œil et me caresse la tête. Mon baratin est passé. Son frangin me tapote sur l’épaule et me demande de continuer ce que j’avais commencé. Gratos ma p’tite fragile pour notre ami, me prévient-il en me  pinçant les seins. Tous les deux remontent dans leur bagnole et repartent. Leur collègue me colle violemment la tête entre ses cuisses.

 Ma dernière pipe pour Ninja.

            Enfin tous partis. Jean-Paul referme la porte et pousse un soupir de soulagement. C’est la quatrième fois que je joue le rôle de sa compagne. Mais première fois avec des membres de sa famille. Le chèque est posé sur la table basse. Je jette un rapide coup d’œil dessus et le range dans mon sac. Une très belle somme pour quelques heures à discuter. Jamais, contrairement à d’autres, il n’a marchandé. Il s’affale sur le canapé du salon me sert une coupe. Je réponds d’un hochement de tête négatif. Il insiste. Je sens qu’il a envie de parler. Bon, la dernière clope. Je m’assois en face de lui.

Sourire en coin, il m’explique que sa mère m’a trouvée très bien. A vrai dire, elle m’a aussi séduite. Une femme qui a joué le rôle de belle plante intelligente trimballée dans ses bagages par son mari. Un peu le rôle que je joue avec son fils, contre du fric. Son regard éméché n’avait pas quitté les rives de l’enfance. Un regard attachant. J’ai passé une grande partie de la soirée avec elle. Pas désagréable du tout. Il se racle la gorge et ajoute qu’elle aimerait bien qu’on se marie. J’ouvre des yeux ronds. Il éclate de rire. Tous les deux partis dans un fou rire.

 Déjà donné côté belle-mère, lui-dis-je en enfilant mon blouson. Il me propose d’aller avec lui  en taxi rejoindre sa vraie copine en boîte. Je refuse. Ma prestation est terminée. Hâte de retrouver mon lit. En plus, j’ai rendez-vous tôt avec le prof principal de mon fils. Il ne fout rien en cours. Le changer encore de collège privé ?

Le ciel, très étoilé, préface une belle journée. Je sors de sa propriété et rejoins ma voiture. La tête un peu embrumé par le champ. D’habitude, je ne bois pas autant. A la diète dès demain. Je démarre et sors de l’allée.

 Merde ! Plusieurs voitures de flics garées, gyrophares allumés. S’ils me font souffler, je suis bonne. Quelle conne ! Je sais bien qu’ils contrôlent souvent le week-end. Je ralentis. Qu’une solution : jouer la franchise. J’espère qu’ils ne vont pas me sucrer le permis. Un type en civil avec un brassard «  Police » me demande de me garer sur le bas-côté. Un Samu remonte le boulevard toutes sirènes hurlantes. Un scooter est renversé sur la route. Sans doute un accident.

Une jeune fille est allongée au pied de la sculpture métallique du poilu. Deux flics sont penchés sur elle. Son visage voilé par la pénombre.

              Paroles de la chanson "Me_Llaman" de Manu Chao

 {On m appelle la rue}
On m'appelle la rue, moi qui bats le pavé
La rebelle, la paumée
On m'appelle la rue, la rue la nuit, la rue la journée
On m'appelle la rue, aujourd'hui si fatiguée,
aujourd'hui si vidée
comme une petite automate dans la grande cité
On m'appelle la rue, je monte dans ta voiture
On m'appelle la rue de la "mallégresse", la rue blessée
La rue fatiguée de tant aimer
La rue je la descends , la rue je la remonte 
je ne me rabaisse jamais même pour vivre
on m'appelle la rue, et c'est ça ma fierté.
Moi je sais qu'un jour, ma chance aura sonné
Moi je sais qu'un jour, après ma journée
un homme bon viendra me chercher
pour toute la vie et sans payer...
Mon coeur n'est pas à louer.
On m'appelle la rue, on m'appelle la rue 
une rue de souffrance, une rue si triste 
de tant aimer
On m'appelle la rue , la rue, toujours la rue
On m'appelle la rue, toujours insolente
On m'appelle la rue, à tous les coins de rues
On m'appelle la rue, 
comme une balle perdue tirée par la vie.
On m'appellent la rue de la déception, 
la rue de l'échec et la rue perdue
On m'appelle la rue sans futur
On m'appelle la rue sans issue
On m'appelle la rue, la rue, toujours la rue 
Celle que les femmes de la nuit
ne savent plus si elles montent ou descendent
comme de petites automates dans la grande cité
On m'appelle la rue, on m'appelle la rue 
une rue de souffrance, une rue si triste 
de tant aimer
On m'appelle la rue, la rue, toujours la rue 
On m'appelle toujours à n'importe quelle heure
On m'appelle "ma Belle" toujours à pas d'heure
On m'appelle "la pute", mais aussi "Princesse" 
On m'appelle la rue, mon titre de noblesse
On m'appelle la rue, une rue de souffrance, 
une rue paumée de tant aimer
On m'appelle la rue, une rue de souffrance, 
une rue si triste de tant aimer
A la Puri, à la Carmen, Carolina, Bibiana, Nereida, Magda, Marga, Heidi, Marcela, Jenny, Tatiana, Rudy, Mónica, María, ... María
On m'appelle la rue, une rue de souffrance, 
une rue si triste de tant aimer (x 4)

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