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Billet de blog 8 mai 2024

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Langue de mur

Des murs parlent aux murs. Plus que le camp du mien. Oreilles verrouillées, je suis bien en place contre le camp du tien. Installant des mots sacs de sable pour protéger sa position. Et des miradors tout autour de sa pensée. Pendant que des snipers, armés de fusil à formules choc, détruisent les positions adverses. Guerre des mots sans issue. Un dialogue de murs.

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Illustration 1
Tv Rodin (Le Penseur) de Nam June Paik © ADAGP

« L'aveugle garde le regard comme le muet la parole - l'un et l'autre dépositaires de l'invisible, de l'indicible... gardiens infirmes du rien. »Edmond Jabès

           Des murs parlent aux murs. C’est l’impression que je ressens parfois à l’écoute de certaines conversations dans la famille ou entre copains. Un ressenti semblable avec nombre de débats à la radio, télé, ou sur la toile. De moins en moins à les écouter, l’oreille sur France Musique ou le son du vent, les yeux sur le vol d’un oiseau qui n’ as de commentaire à laisser ; juste de passage entre deux points. Il m’arrive aussi d’être un de ces murs. Buté et capable de mauvaise foi pour ne pas perdre la face. Et à ce moment précis, je perds un des essentiels de l’espèce humaine : l’écoute de l’autre. Plus que le camp du mien. Oreilles verrouillées, je suis bien en place contre le camp du tien. Circulez, il n'y a plus de parole. Sauf la mienne. Non, c’est ma parole qui, est prioritaire. Tu n’es qu’un… Et toi, espèce de… Un dialogue de murs.  

  Quelle perte de temps et d'énergie. D’abord, pour les deux murs qui ne bougeront pas et resteront les fenêtres closes. Sans avoir réussi à sortir de la stratégie de l’échec commun à court ou long terme. Comme on dit, les deux mâchoires du même pièges à haine aveugle. C’est aussi une perte de temps pour les oreilles qui assistent à cet échange:  le spectacle pathétique de l'agitation de deux nombrils sur leurs ergots, incapables d’échanger. Chaque  voix installant des mots sacs de sable pour protéger sa position. Avec des miradors placés tout autour de sa pensée. Pendant que des snipers, armés de fusils à formules choc,  détruisent une à une les positions de l’adversaire - recyclé en ennemi pour pouvoir le réduire à une cible à abattre. Guerre des mots sans issue. Ni le moindre sens. La parole en impasse.

        Tu es pour qui ? Je vais d’abord rester silencieux, me laisser le temps de digérer la terrible info, m’extraire de l’émotion pour entrer dans la pensée, avant d’essayer de parler ou , n’ayant pas les mots utiles et pertinents, de continuer de me taire et observer. C’est de la lâcheté. Non, faut que tu réagisses tout de suite, dire pour qui tu es : contre ou pour nous. L’injonction de ce début de siècle très binaire. Même si la demande de prise de position ne date pas d’aujourd’hui. Tu préfères Papa ou Maman ? Ton frère ou ta sœur ? Ton voisin ou ta voisine ? Ta gauche à ta droite ? Depuis, la plus tendre enfance, on nous demande de choisir. Un réflexe naturel de toujours savoir où se positionne l’autre. Mais, de nos jours, j’ai l’impression que ça s’est accentué. Avec un durcissement du positionnement.

       De moins en moins d’espace libre pour accepter de se laisser convaincre. Et donc de reconnaître s’être trompé. Toutefois, il y a certaines urgences. Notamment de réagir face à l’horreur et l’abominable (deux marronniers sanglants de notre humanité très imaginative pour détruire son prochain). Mais la réaction n’est pas nécessairement par la prise de la parole. Un hurlement sous la peau. Des silences sont parfois beaucoup plus forts que des indignations et colères ostentatoires pour occuper le centre – si possible face caméra et micro. Il n’y a pas de règle. Chaque être fait comme il peut et veut face à l’indicible. Le plus souvent, la plupart d'entre nous sommes figés devant nos écrans dégoulinant de boue et de haine. Avec des manipulateur de tout bord pour rajouter du brouillard à la confusion. Et nous témoins impuissants de notre époque emmurée. 

       De plus en plus, j’ai tendance à fuir certaines conversations polémiques. Pas à cause de la polémique ; elle est nécessaire au débat. Malgré les échanges qui peuvent être rugueux et plus que troublants, il est toujours enrichissant de se frotter - quand c’est possible - à des idées aux antipodes des siennes. Ça nous sort la tête de notre entre-soi écoutant les mêmes radios, lisant les mêmes bouquins, regardant les mêmes films… Toujours à être d’accord et penser dans la même direction. Revigorant l’apport d’un peu d'air nouveau à nos neurones. Toutefois, la polémique ne doit pas uniquement servir à mesurer la taille de son ego. Ce qui me semble - à tort ? - être la grande tendance actuelle. L’ère du dialogue avec moi moi moi ?

      Désormais, même avec certains amis avec qui je pouvais parler, rire de soi et de tout, ça devient extrêmement compliqué. Une idée émise, une vanne qui passe mal, une interrogation sur tel ou tel sujet, et ça peut-être la fin d’une amitié. Guère solide, me dira-t-on. En effet, une amitié qui casse à cause d’une divergence de point de vue est-elle réellement une vraie amitié ? Sans doute, mais, depuis un certain nombre d’années, j’assiste à des amitiés , qui même sans imploser, se distende à cause d’une vision différente de l’actualité. En France, une des lignes de fracture a été l’attentat contre Charlie.  Pour ou contre. La fracture élargie depuis par de nombreux autres sujets d’actualité. Avec assignation à penser dans les clous de BFM, de Cnews, de France Inter, de France Culture, de Europe 1,de  Libération, de Mediapart, de Télérama, du Monde, du Figaro, du Monde Diplomatique, TF 1, Arte, tel ou tel site sur la toile, etc. Toute pensée «  non-alignée » à la norme devenant suspecte. Très sale temps pour le débat d’idées. Et l’amitié qui perd de ses belles plumes.

        Rien. Ne plus évoquer tel ou tel sujet. Opter pour le camp du « penser et ne rien dire ». Se contenter d'alimenter la conversation que de sujets sans grand risque d’escalade verbale. De plus en en plus avec des proches trop à fleur de peau de l’actualité, j’opte souvent pour cette posture de «  polissage » des échanges. Pour ne pas risquer une montée dans les tours ou carrément la fin brutale ou de mort lente d’une amitié. Sans doute que je ne suis pas le seul dans ce cas. Ménager chaque susceptibilité de niche polluant les échanges dans notre époque. Chacun, chacune, cherchant les poux dans les phrases de l’autre. C’est très facile de trouver ce qu’on a déjà construit en soi. Tout propos est interprétable. Ce qui est normal. La différence est l’interprétation de bonne ou de mauvaise foi. Bref ; pour faire chier ou débattre ? Avec comme pensum pour celui ou celle, sur le gril, de devoir se justifier. Je ne suis pas ci, je ne suis pas ça… Fatigue de la parole. Au fil du dialogue de murs, elle s'est éloignée du centre pour rejoindre le bout de la table. Loin de la vanité à forte voix - souvent de mâles qui ne doutent pas - qui a pris le pouvoir sur la table. La parole regarde par la fenêtre. Abasourdie par la connerie humaine.

        Toute cette tension et crispation communautaire aura une fin. Les échanges redeviendront des échanges. Et non des règlements de compte. Le vrai dialogue, les frottements des idées, reprendront du service. Pourquoi un tel optimisme ? Parce qu’il n’y a pas d’autres solutions. Que la langue qui va nous sortir de cette nuit où même les mots ont peur. Nulle autre sortie de secours que la parole tournante. L'urgence, c’est elle. Pour nous débarrasser notamment de la langue des communicants ( les étouffeurs de toute pensée et d’émotion non codebarisables? ). Déjà trop longtemps qu’ils détournent les mots pour en faire des outils de commercialisation. La bonne nouvelle est que l’escroquerie fonctionne de moins en moins. Guère un hasard si des individus, de tout bord, ont décidé de leur échapper pour parler autrement. Même hors de la toile. Une langue hors du champ des communicants a commencé à fleurir dans de très nombreuses têtes. Reprendre la parole pour rester debout. Et unique. Ne plus accepter d'être confiné dans le rôle de chair à médias et cabinet de consultants. S’exfiltrer de la pensée en meute. Difficile mais pas impossible. C’est le travail de chaque individu équipé d’un cerveau.

         Un certain nombre d’êtres continuent d’œuvrer dans le sens de la reconquête de la parole. Pour entre autres l’arracher aux mains des communicants (les intégristes d’une nouvelle religion, en mission prosélyte, pour convaincre toute la planète de prier dans les mêmes rayons d’un supermarché sans frontières ?). Qui sont ces femmes, ces hommes, et autre genre, qui veulent récupérer ce que des « algorithmes sur deux pattes » ont voulu détruire pour quelques dividendes de plus ? C’est vous, c’est moi, c’est nous, etc. Œuvrant en groupe ou en solitaire dans son coin, sous le ciel du siècle. Une œuvre dans l’ombre, loin des écrans récupérateurs. Un travail de reconquête de la parole avec quels outils ? Nous en avons tous et toutes des différents. Pour essayer d’agir à son petit ou grand niveau. Avec quel objectif ?

       Libérer la parole des griffes des communicants. Ne leur laisser que celle nécessaire à leurs activités commerciales. Faut bien que tout le monde vive... La parole de la communication n’est pas que négative et polluante ; elle sert aussi à promouvoir de beaux gestes et la beauté de notre humanité. Mais elle ne doit pas empiéter sur notre intime universel. Impératif donc de reprendre notre parole - engluée  dans leurs tablettes - pour qu’elle revienne dans nos bouches, sur nos claviers et écrans, sur nos feuilles de papier, dans nos silences... Juste récupérer ce qui nous appartient. Et que nous avons trop longtemps laissé entre les mains des communicants et autres commerciaux. Récupérer notre parole. Encore vivante car elle a été protégée ici et là. Par qui ?

        Nombre de poètes. Et d’autres artistes (connus ou inconnus du grand public) qui privilégient le sens sur la com, pour s’interroger et questionner le monde. Fouillant dans notre époque sans se servir d’une mécanique fabriquée dans telle ou telle grande école formant des machines « à avoir le dernier mot » et engranger les pouces levés. À quoi reconnaît -on les libérateurs de la parole de cette « gangue de communication » en train de l’étouffer ? C’est très facile de les repérer. Des individus non-repérables. Puisque ne cherchant pas à tous prix - même le pire - à communiquer et imposer leur point de vue. Il faut tendre plus l’oreille pour les entendre et les écouter, ouvrir plus grand les yeux pour les lire ou les regarder. Guère facile d'accès, mais une parole présente. Elle n’a rien à communiquer ni à vendre. Sans injonction à être pour ou contre. Même si elle peut être une parole engagée. Mais elle ne fera pas pression. Laissant ( le plus possible) in fine le libre arbitre. Quel est alors son « plan com » ? Proposer son point de vue. Sans vérité unique.

         D’autres trajectoires font autrement pour échapper au rouleau compresseur de l’uniformisation du verbe. Encore plus difficile à repérer que les autres. Très peu sont présents dans les débats publics. Trop occupés à se consacrer à leur tâche quotidienne. Encore des artistes ? Fort heureusement pas que cette minorité à avoir pris conscience de la «  parole confisquée ». Une grande majorité d’individus est sur le pont du siècle. Leur ouvrage journalier est la parole de leur présence au monde. Le travail au quotidien de petites et de grandes mains. Sur toute la surface du globe.

           Chacun de leur acte est un mot. Des êtres actifs qui, dans l’ombre, rendent la parole vivante. Chaque jour et nuit, ils parlent. Sans caméras, ni micros. Avec leurs mains sur un container à poubelle, dans les entrailles d’un corps sur une table d’opération, sur le clavier du chantier d’un poème, sur un volant de bus… Et il y a  aussi une autre parole. Invisible et universelle. Celle qui n' a pas besoin de prendre la parole pour dire. Loin de notre pathologie contemporaine à tout vouloir commenter. Quelle est cette parole vitale ?

        Notre intime universel.

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