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Mouloud Akkouche

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Billet de blog 9 juin 2016

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Le plus beau jour de ma vie. Impossible d'oublier. Ma vie a changé ce jour là. Après un match, notre entraîneur est venu me voir avec un mec que je connaissais pas. Habillé en costard super classe. Il m'a dit qu'il bossait pour la fédération française de foot.

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L'Institut National du Football (INF) de Clairefontaine © BaptisteLaigleJRI

          Le plus beau jour de ma vie. Impossible d'oublier. Ma vie a changé ce jour là. Après un match, notre entraîneur est venu me voir avec un mec que je connaissais pas. Habillé en costard super classe. Il m'a dit qu'il bossait pour la fédération française de foot.« Toi, tu as de l'avenir. Ça te dirait d'intégrer un centre de formation ?». J'étais sûr qu'il vannait. Mon entraîneur me posa la main sur l'épaule. « Bien sûr que ça lui dit.». Pas une blague . Voila comment commença mon rêve

Tout se passa comme dans un film en accéléré. Que des supers scènes. Plein de bonnes surprises. Très vite, j'ai été repéré par plusieurs équipes. On me conseilla de prendre un agent. C'est lui qui décida de l'équipe la plus intéressante Pour mon début de carrière pro. Mieux qu'un rêve. A vingt piges, je portais déjà les couleurs du PSG. En plus, au deuxième match, je plantais un but. Une reprise de volée qui tourna en boucle sur le Net et à la télé. On m'en parle encore.Ma photo en première page de « l’Équipe ». Que du bonheur!

Chaque fois que je reviens dans mon quartier, ma famille et mes potes me font la fête. Certains sourient mais tirent la gueule à l'intérieur. Normal car ils auraient aimé être à ma place. Peut-être qu'à leur place je serais jaloux moi aussi. Débarquer avec le 4X4 de chez 4X4 dernier modèle, claquer de la caillasse sans compter, sortir mes darons de la cité pérave pour leur acheter un pavillon en centre-ville, toutes les belles meufs à tes pieds…. Même le maire m'a invité chez lui. J'étais un peu déçu. Tout petit chez lui. Même sa télé est super minuscule.Je te parle même de sa bagnole.Même pas de piscine. Bizarre qu'un maire vive comme ça. On aurait dit un pauvre.

Une fois, dans la cité, plein de p'tits jeunes sont venus me voir. Y en a un que j’avais jamais vu, un grand black, quatorze-quinze piges, pas plus, qui arrêtait pas de toucher ma veste de costard. Je sentais qu'il bavait. Ça m'a foutu vraiment les boules. Je lui ai dit de m'attendre et je suis monté chez mon pote Momo. Le jeunot a pas compris quand je suis descendu. «C'est pour toi. Un costard de bonhomme. »J'avais emprunté un survête à Momo. Le gosse en revenait pas. Il a mis tout de suite la veste. Un putain de sourire qui m'a fait plaisir.Et je l'ai emmené faire un tour avec trois autres. Tous avaient la banane. Super heureux. On a pas arrêté de faire des selfies dans les rues. Tout le monde nous parlait dans la rue principale de la ville.Je leur ai filé un billet à chacun et je les ai laissés devant le Quick du centre commercial. Avant de repartir à Paname.

Incroyable ! J'étais pris à l'Euro. Mon agent avait reçu un coup de fil du staff des Bleus. Des journalistes voulaient absolument me voir pour des interview. Fou de joie, je disais oui à tout. « On va pas se précipiter. Faut pas aller dans tous les sens. Important de choisir les meilleurs médias pour ta carrière. On descend plus vite qu'on ne monte. ». Ce mec a de la bouteille. Il a coaché de très grands joueurs. Je l'ai écouté, fait tout ce qu'il m'a dit de faire. A chaque fois que je passais à la télé, mes potes m'envoyaient des textos. Tout le monde super heureux pour moi. Très fiers. Qui aurait pu croire qu' un gars de la cité qui jouerait en Euro ?  Mon rêve montait en puissance.

Tout ce que je raconte est vrai. Jusqu'à la fin du premier chapitre. Le rêve commença vraiment comme ça. «Désolé, on peut pas te garder au centre de formation. Surtout après ce que tu as fait. ». C'était deux mois après mon arrivée. Tout était foutu. Ce que je rêvais arriverait jamais. Tout ça parce que j'avais craché sur une prof et mis un coup de boule à un gars. Quel naze je suis. Au lieu de me la fermer et faire comme tout le monde. J'ai appelé le mec de la fédé qui était venu me chercher dans mon club. « Je t'ai donné ta chance. C'était ton entraîneur qui m'avait appelé pour que je vienne te voir jouer.T'as eu tort de te la jouer racaille. T'es plus dans la cité, mon gars. Mais persiste et tu...J'ai un double appel… Tiens moi au courant. ». Qu'est-ce que j'allais devenir ? Sans logement, ni une thune. Plus qu'a redescendre au quartier. Reprendre ma place dans l'équipe de la ville. Trouver un jour un taf à la mairie et entraîner les jeunes. La photocopie de la vie de mon entraîneur. Lui aussi sera déçu de mon échec. Il était sûr que j'allais devenir un grand pro. Tout ça pour finir comme un blaireau.

Mon sac à la main, j'étais sorti du centre. Où aller ?Je m'étais assis dans un square. Personne que je connaissais autour de moi. Pas un regard de pote pour me soutenir. Ni celui de ma daronne, sa main sur mes cheveux. Je me sentais seul. Tout mon corps tendu. J'arrêtais pas de secouer mon pied. Vraiment tout seul pour de vrai. Une solitude comme une grenade sous la poitrine. L'impression que tout le monde me regardait. Les passants savaient que j'avais pas assuré. Le monde entier me matait en se marrant. La honte grave. Jamais je serai Zidane ni Messi. Même pas en CFA. «On fera jamais rien de toi.». Mon instite de CM2 avait raison de me dire ça. Dire que j'ai vraiment cru que j'allais devenir un dieu du ballon. Juste un naze. Et j'ai chialé comme un gosse. Paumé dans une ville inconnue.

Pas question de redescendre au quartier. J'ai fait croire à ma famille et aux potes que j'avais été pris dans une équipe à l'étranger. Le nom du club devait rester pour l'instant top secret.Des semaines que je les baratine. Le père d'un de mes potes du centre de formation m'a passé une piaule pour trois mois. Le temps de trouver un taf ou de dégager. Heureusement que j'avais un peu de thunes pour bouffer. Plus que 20 euros dans ma poche. Pas que le premier chapitre qui est vrai.

Le titre aussi. J'ai été sélectionné pour un deuxième entretien chez Quick. Si ça marche, je commence la semaine prochaine. Ça me fout les boules mais impossible de faire autrement. Je croise les doigts pour avoir ce taf. Mettre de la caillasse de côté pour me tirer à l'étranger. Loin, très loin de ma honte. Plutôt crever que de redescendre à la cité. Dire que la mairie avait organisé une fête au local du quartier pour mon départ au centre de formation. Avec ma photo dans le journal de la ville. Je peux pas revenir en leur disant à tous que je me suis fait vider pour des conneries. Je préfère me planquer. Disparaître complètement.

Cinq ans après mon échec, la colère et la honte sont complètement sortis de ma tête. J'ai joué au con et j'ai perdu. C'est la vie. Qu'à moi que je dois en prendre. Trop tard pour remettre le film au début. Mais je sais que le foot restera ma vie. Demain, je vais regarder le premier match de l'Euro. Celui où je croyais pouvoir porter le maillot bleu. Pour que tout le quartier me voit à la télé. Devenir la star de ma ville. En fait, mes potes me voient chaque semaine. Une star sur le terrain municipal. C'est moi qui entraîne les jeunes. J'en ai repéré d'ailleurs un qui ira loin. Un gosse avec un gros potentiel. Le hic est que c'est une boule de nerfs. A la moindre remarque, il dégaine les poings. Faut que j'arrive à lui apprendre à se maîtriser. Un match ça se gagne aussi avec du jus de crâne. Les footeux pensent pas qu'avec leurs pieds. Je vais pas le lâcher ce gosse. Bien le former.

Former aussi tous les autres gosses qui me sont confiés. Contrairement à ce que je croyais, ça me plaît vachement de faire ça. L'impression de servir directement à quelque chose. Pour le foot et notre société qui pense plus qu'à la caillasse ou niquer le cerveaux de gosses avec des conneries à la télé, des jeux vidéo, ou de la religion de contrefaçon. On sait en France,et partout dans le monde, où tout ça mène. Même si les gosses sont pas obligés de jouer les moutons des marques ou des dealeurs de faux paradis. Aussi manipulés que moi à une époque. J'ai mieux comme cadeau qu'un costard ou faire faire un tour de bagnole. Mon rêve de gosse a été taclé par la réalité. Un rêve auto-détruit.Mais je suis toujours debout. Et si fier de mon maillot d'éducateur.

Place au rêve sur crampons  !

NB) Une fiction inspirée du boulot de milliers d'éducateurs mouillant le maillot tous les jours. Et de tous les gosses, filles et garçons, plantant leurs crampons anonymes sur des pelouses, partout sur la planète. Pas uniquement des milliardaires et des sponsors sur les terrains.

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