Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

1808 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 mars 2024

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

Voyage en élégance

Des scènes vues ces derniers jours. Sur écran ou en direct-réalité. Bien sûr, elles sont plus ou moins fictionnées. Même la mémoire se raconte des histoires. Pourquoi décliner ces scènes ? Pour évoquer ce qui sauve notre espèce. La rend même belle. Et nous empêche de sombrer dans la morosité et le défaitisme. Elle peut sauver le monde.

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

               Une vieille femme glisse un billet de 50 euros dans une main. Un geste discret. Pour l’anniversaire de sa belle-fille. Inutile d'essayer de refuser.  La vieille femme est têtue. Elles se connaissent bien. Une très forte complicité entre les deux femmes. L’une, vieille femme au bord de son siècle. Fille de la terre, exilée en ville. Analphabète. Une retraite minimum. Malgré les difficultés, un sourire permanent. Face à une femme venant de fêter ses 61 ans. Fille de la bourgeoisie. Bibliothécaire. Deux femmes, deux mondes. Peu de mots communs comme passerelle. Priorité à la langue des regards. Deux femmes, double élégance. Tiens, c’est pour toi ma fille, murmure-t-elle. J’ai ramassé mes olives. Et je les ai données pour qu'on fasse de l’huile. Elle lui tend une bouteille en verre. Les deux femmes s’embrassent.

          La chanteuse refuse la main mise d’un homme de pouvoir. Elle vient de finir de chanter pour la cause des femmes. La main d’en haut a voulu se l’approprier. Persuadé qu’elle allait accepter sa domination. Croyant même qu’elle allait être flattée. Le remercier plus bas que terre qu’il lui ait accordé de l’attention. Pour lui et ses clones, l’autre est à consommer. Le posséder et passer à une autre proie. Grossière erreur avec elle. Ni achetable, ni impressionnable. La chanteuse le repousse. Ôte-toi de mon espace vital, aurait-elle pu lui lancer. La chanteuse s’éloigne sans se retourner. Dans son sillage rebelle, la puissance. Irréductible et insensible à l’anesthésie du pouvoir. Grande femme libre.

          Un homme pose son sac. Puis il avance à pas lents sur un pont. Des passants le suivent du regard. Il continue de progresser mètre par mètre. Sur le parapet, une mouette. Il prend son élan et lui saute dessus. Elle se débat. Il la plaque au sol. La mouette continue de se débattre. Il la maintient fermement. Elle ne bouge plus. Il la libère d’une cannette métallique qui coinçait son bec. L’oiseau ne pouvait plus du tout se nourrir. À peine relâchée, la mouette s’envole. Les témoins du sauvetage l'applaudissent. L’homme lève les yeux vers le ciel. Il affiche un large sourire. Le vol de l’oiseau en guise de merci.

          Une vieille femme pousse son déambulateur. Le feu vient de passer au rouge. Elle traverse au passage piéton. Le dos plié en deux. Plus d’une cinquantaine de mètres à marcher. Elle peine. Très inquiète que le vert repasse avant qu’elle n’atteigne l’autre rive. Deux jeunes sortent d’une voiture arrêtée au feu rouge. Ils se précipitent vers elle. L’un lui prend le bras. Il l’aide à rejoindre l’autre trottoir. Pendant ce temps, le deuxième lui rapporte le déambulateur de l’autre côté. Elle les serre tour à tour dans ses bras. Des coups de klaxon à cause du passage au vert. Ils rejoignent rapidement leur véhicule. Duo de jeunes qualifiés de grand remplacement par certaines voix.

           Chaque matin, il boit son café dans le même bar. Un bistrot de quartier. Le dernier de ce genre dans un quartier de plus en plus gentrifié. Ce client est le directeur d’une grosse société. Un homme qui pèse lourd, comme disent certains habitués. Il ne reste jamais longtemps et ne parle à personne. Ce gros friqué se la pète, pensent plusieurs clients. En effet, il a un air hautain. Son café coûte deux euros. Chaque matin, il laisse vingt euros. Le patron ne lui rend jamais la monnaie. Plus d’une année que ça dure. Sans le moindre échange. Sauf la première fois. « Les dix-huit euros sont pour les cafés suspendus. Ça doit rester entre nous. Le patron a tenu parole. Chaque jour, neuf clients sans le sou boivent un café sur son compte. Ils ne le connaissent pas. Lui non plus. Chaque jour, ils traversent son miroir.

          Pourquoi voulez-vous reprendre mon cabinet médical ? Le jeune cardiologue sourit. Par ce que vous êtes réputé. Un excellent chirurgien. Et vous avez une très bonne clientèle. Il le regarde, hoche la tête, et griffonne trois mots. Vous savez ce que ça veut dire, jeune homme ? Il secoue la tête. Primum non nocere. Vous ne connaissez pas cette expression ? Pas du tout, Monsieur. En français, c’est « en premier, ne pas nuire ». Une des devises du corps médical. Le jeune cardiologue esquisse un sourire. C’est beau. Mais je n’avais jamais entendu cette expression. Le futur retraité regarde son successeur. Un jeune médecin brillant recommandé par plusieurs confrères. Je pense qu’avec votre état d’esprit, vous allez nuire. J’ai changé d’avis. Vous n’aurez pas ce cabinet. Il se lève et le raccompagne à la porte.

         Sortie d’un concert tard la nuit. Un couple gagne sa voiture garée sur le parking d’une cité. Tous les volets des immeubles sont baissés. Et merde ! Le conducteur a oublié d’éteindre les phares. Il tourne plusieurs fois la clef. En vain. Impossible de démarrer. Une patrouille de police municipale passe sans s’arrêter. Deux autres véhicules les ignorent aussi. Un homme, pyjama sous son blouson, s’approche d’eux. Je reviens avec des câbles et des pinces. Il les dépanne. Le couple le remercie chaleureusement. Ce qui vous arrive m’est arrivé aussi en pleine nuit. Un homme est descendu de son appartement pour me dépanner. Pour me remercier, faites la même chose à votre tour. Bon retour. Il est allé se coucher. Le couple est reparti. Avec un contrat.

        Des scènes vues ces derniers jours. Sur écran ou en direct-réalité. L’une d’entre elle m’a été rapportée ce jour par des copains. Bien sûr, elles sont plus ou moins fictionnées. Même la mémoire se raconte des histoires. Seules deux  de ces scènes sont entièrement fictives. Pourquoi les décliner dans un billet ? Pour évoquer ce qui sauve notre espèce. La rend même belle. Qu’est-ce qui peut nous sauver ? L’élégance. C’est elle qui sauve le monde chaque jour. Pas la poésie, comme je radote. L’intelligence peut tutoyer la bêtise, la mesquinerie, la violence ; le pire de ce que dont nous sommes capables. La culture et le savoir n’empêchent pas l’inélégance et d'humilier l'autre. Nous avons nombre d’exemples. Surtout en ce moment ou les egos et les nombrils ont bouffé les cerveaux et les cœurs. Fort heureusement pas de tous les individus. Des êtres résistent aux sirènes de la course à vouloir occuper le centre. Capable d’être sans avoir besoin de le prouver sans cesse et le montrer à l’autre. Ces individus viennent de tout milieu. Pourtant, l’élégance est une question de classe. Celle dont on n'hérite pas à la naissance. Mais qu’on peut s’accorder. Pas toujours facile à atteindre et à conserver. Imparfait, on peut la perdre. Je la perds de temps en temps. Mais elle n'est pas rancunière. On a la possibilité de la retrouver. C’est un chantier permanent. Celui de la classe humaine.

          Dorénavant, je picorerai ce genre de scènes dans la rue,  chez le boulanger, dans les transports, au supermarché, et d’autres espaces publics. Des gestes élégants d’inconnus ou de proches que je glisserai dans ce blog. Des perles de lumière dans la nuit contemporaine. Pas une belle nuit étoilée. Plutôt traversés de machines à détruire à distance. Une nuit qui plombe la planète entière. Nous et notre jeune siècle sommes englués dans une sorte de mélasse permanente. Samuel Paty, Dominique Bernard, Yémen, 7 octobre en Israël, Gaza en Palestine, Ukraine… La liste n’est pas exhaustive ni chronologique. Ce sont les premiers « pire » qui sont sortis de ma tête. La liste est à rallonges. Tout ce sang et cette merde traversent nos oreilles, nos yeux, puis un par un les pores de nos histoires individuelles. Certains d’entre nous sont plus perméables que d’autres. Radio, télé, toile ; jour après jour, les ordures et saloperies de notre espèce se glissent à l’intérieur de chaque être. La folie planétaire s’ancre au quotidien en nous. Rares les individus qui parviennent à y échapper. Surtout avec nos nouveaux moyens de capter les infos d’un simple mouvement de l’index. La folie du monde habite nos corps. Les théâtres des opérations de guerre se trouvent aussi dans notre chair. Sous sa peau, la carte des conflits. Avec des fantômes aux yeux hagards nous scrutant du fond de nos écrans. Le crabe mondial nous bouffe de l’intérieur. Comment y échapper le plus possible ?

          Chaque malade du monde trouvera ou non son antidote pour ne pas se laisser bouffer. Ou au moins ne pas trop souffrir. Depuis quelque temps, je pense de plus en plus à un remède naturel. Mais très difficile à trouver. Pourtant, il est gratuit et accessible à tout individu de l’espèce humaine. Vous aurez sans doute deviné qu'il s'agit de l’élégance. Comme la reconnaît-on ? Elle n’a pas besoin de micro ni de caméra. Elle ne comptabilise jamais les likes et autres pouces levés. On peut la trouver partout. Que faire quand on la croise ? L’applaudir à deux mains ou d’un regard. Ou ne rien faire ; elle n’agit pas pour être remercié. L’élégance se fait-elle de plus en plus rare ? Je ne sais pas. Difficilement quantifiable, car elle ne fait pas de bruit. Au contraire. Sa marque de fabrique est de s’efforcer d’être discrète. Que faire après l’avoir croisée ? Emporter une part d’elle pour la faire revivre un jour ou l’autre. Au coin de sa rue, sous son toit, à l’autre bout du monde… L’élégance a une sœur jumelle. Comment se nomme-t-elle ?

        Politique. Ça y est ; je vois des sourcils se froncer. Il va nous emmerder avec ça. On en bouffe déjà assez de ces « tous-toutes pourris ». Il va encore nous bassiner que tout est politique. Une formule devenue creuse à force d’être mise à toutes les sauces. Comme résilience, déconstruction… Tous ces termes qui finissent le plus souvent en agence de pub. Revenons à ce gros mot qu’est devenue la politique. Pourquoi une telle dégringolade de ce terme dans l’opinion publique ? À cause de certains comédiens et comédiennes pathétiques qui se le sont accaparé pour des ambitions personnelles. Pour ça que la majorité ne croit plus en la politique. Pourtant, on a besoin d’elle. Sans la politique, pas d’espèce humaine. Elle est partout. Dehors et à l’intérieur de notre corps social.Longtemps, je n’ai pas voté. Avant les dernières élections. Voter à nouveau ou non ? On verra...Mais déjà  ma candidate préférée.

          Élégance.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.