93 dents

«Mes dents ce sera mon dernier cadeau sur terre. Même si on pense que c'est du pognon foutu en l'air pour une femme de mon âge. La reine d’Angleterre,les vieilles stars…Elles ont le droit à toutes leurs dents dans la tombe. Moi aussi, je veux un beau sourire pour m’adresser à Dieu. S'il existe pour de vrai.Mon sourire c'est surtout pour mon mari là-haut.»

      

 © Marianne A © Marianne A

                                                                                                                                                                                  

                                                                                            Merci pour son accueil à Mamie Fleurs de Frontignan

 

              Le petit-fils de Mamie Pêche ouvrit des yeux ronds. « Je rigole pas. C’est vraiment très sérieux ce que je te raconte aujourd'hui. Et je vais le faire.». Il la fouilla du regard. « 93 dents comme cadeau d’anniversaire. C’est pas possible.». Mamie Pêche se resservit une tasse de café. « Sûr que ça me ferait plaisir une mâchoire avec 93 ratiches. Une par année de vie. Pour croquer ce qui me reste à vivre. Sans doute plus beaucoup. ». Il haussa les épaules. Papa a raison de dire qu’elle perde la tête, se dit-il. Son petit-fils, âgé de 25 ans, est l’un des derniers à passer la voir régulièrement. « Bien sûr que c’est des conneries. J’aurais pas assez avec ma mâchoire de moineaux. Mais y a un truc que je vais vraiment faire.». Elle ouvrit la bouche. « Refaire les sept dents qui me manquent devant. ». Il alluma une clope. « File m’en une aussi.». Il secoua la tête. « Mais Mamie...». Elle lui prit d’autorité et l’alluma. « Le cancer a perdu mon adresse depuis longtemps. ». Elle tira une bouffée. Un sourire de gosse aux lèvres.

     Elle toussota. « Pourquoi tu te les ai pas arrangés avant tes dents ? ». Elle frotta le pouce contre son index. « Une question de pognon. Pas avec ma minable paye que j’aurais pu. Y a toujours des priorités avant sa p’tite façade. Le loyer, l’électricité, le téléphone, remplir le caddie,… Et après, tu peux t’occuper de ta gueule. Je peux te dire que la mienne était super belle. La famille serait pas contente si je te dis ça. Tant pis… Mais y a un paquet de beaux mecs qui en rêvaient de ma gueule. Ton grand-père a été le seul a en profiter pendant trente-cinq ans. Et après, il n’a plu eu l’exclusivité de ma gueule. Et de mon cul qui était pas mal aussi. Pareil pour mes nichons attrape-regards. Bien carrossée ta Mamie quand elle était jeune.». Elle a un petit rire. Il détourna le regard avec un air gêné. « C’est la vérité mon p’tit gars. Revenons à mes ratiches. Mes nouvelles pour mon anniversaire dans quatre mois. ». Il dansa d’une pied sur l’autre. « Papa et Maman m’ont dit que… Qu’à ton âge, ça… ». Elle fronça les sourcils.

        La vieille femme lui saisit le bras. Elle le tira jusqu’à la fenêtre. « C’est à qui la bagnole bleue,  celle garée à côté de l’abri-bus ? ». Il bomba le torse. « C’est la mienne. ». Elle lui relâcha le bras. « Je le sais bien. ». Il a l’air surpris. Comment tu le sais ? ». Elle se frotta la joue. « Je passe mon temps à la fenêtre. C’est mon dernier voyage. ». Il jeta un coup d’œil à sa montre. « T’es heureux de l’avoir ta bagnole » ? ». Il afficha un air fier. « Bien sûr. C’est mon plus cadeau que je me suis fait.». Elle pointa l’index sur son poignet. « Ta montre, tu l’aimes bien ? ». Il hocha la tête. « Ouais grave ! ». Elle laissa passer quelques secondes. « Mes dents, c’est comme ta bagnole et ta montre. Ce sera mon plus dernier cadeau sur terre . Même si ta mère, ton père, le président de la République, le bon dieu, pense que c'est du pognon foutu en l'air pour une femme de mon âge. ». Elle reprit son souffle. « La reine d’Angleterre, les vieilles stars du cinéma qu’on voit à la télé… Elles auraient le droit à avoir toutes leurs dents dans la tombe. Moi aussi, je veux avoir un beau sourire pour m’adresser à Dieu s’il existe. Ce serait bien qu’il soit sans barbe et beau mec.». Elle pouffa. « Bon Mamie, faut que j’aille au taf.». Il lui tendit son coude. Et elle sa joue. Il haussa les épaules. « Tu sais bien que c’est pas… ». Elle désigna la porte. « File avant d’être en retard. Et sache que je t’aime. Tire-toi. ». Elle le regarda démarrer. Avant de s’installer à table pour lancer son projet.      

      Le seul dentiste qui a accepté de la recevoir. « Chère Madame,  suis bien sûr d’accord de le faire. Mais vous avez une bonne mutuelle ? ». Elle tritura son sac à mains. « Je vais vous la faire courte, Docteur. Toute ma vie, j’ai bossé sur les marchés. Pour ça qu'on m’appelle Mamie Pêche. À vendre des fruits et légumes en toutes saisons. La plupart du temps sans fiche de paye. J’ai donc que le minimum vieillesse. Pauvre mais pas clocharde. ». Elle s’arrêta soudain de parler. Mécontente de s’être étalée devant un inconnu. « Vous avez tout qui est pris normalement en charge par la sécu. Il suffit de...». Elle l’arrêta d’un geste. « Suffit d’aller pleurer. J’ai passé toute ma vie à pleurer. Pour le boulot, pour le logement, pour la cantine des gosses… Mais pas de retraite de pleureuse professionnelle. Je sais comment ça va se passer. Va falloir remplir des papiers, il en manquera toujours un, y aura toujours un mec ou une nana dans son bureau pour te regarder de haut, te rappeler que tu tends la main et… J’aurais un rendez-vous dans des plombes. En plus, maintenant avec le truc Internet c’est pire pour moi. Et tout ça pour avoir des dents de bas de gamme. Les plus pourris sur le marché. Un cache misère de visage. Moi, je veux des dents de riches ou rien. ». Il la dévisagea. « Combien c’est des dents de riches ? ». Il pianota sur un clavier. « Entre 12 et 15 000 euros. Après, tout dépend de la matière choisie pour… Vous êtes sûre que vous n’avez pas de mutuelle ? ». Elle se lève. « Je vais réfléchir et je vous rappelle. ». Elle ouvrit la bouche face au miroir de l’ascenseur. Loin, très loin la belle gueule qui leur faisait tous tourner la tête. Qu’est-ce qu’elle aimait plaire. « Tu racontes n’importe quoi. Pas que ton cul qui m’a intéressé. Tu avais aussi un beau QI. Je mentirai en disant que c’est ce que j’ai regardé d’abord. Mais dès que tu t’es mise à parler, je me suis dit : cette gonzesse, elle en a dedans. Et je le pense sincèrement. Tu serais née ailleurs et t’aurais pas rencontré un tocard comme moi t’aurais pu aller loin. Et en plus, t’as toujours eu de la répartie. Et en plus plein d’humour. J’ai bien fait d’être là quand on s’est rencontrés. ». Son mari lui avait dit ça en public, dans un bar où ils allaient danser le dimanche. Elle, si réactive, était restée muette. Un Niagara de larmes sous la peau. « Heureusement que l’amour c’est pas imposable. Parce que là ça t’aurais coûté une fortune.». Le patron leur avait offert une tournée. Elle sourit. Prête à tout faire séduire à Dieu. Un sourire contre une place au paradis ?     

       Sam s’approcha de Mamie Pêche. Un des anciens gros caïds du quartier âgé d’une cinquantaine d’années. Il a purgé une vingtaine d’années de prison pour braquage de banques. Jamais Sam n’a investi dans d’autres branches du banditisme. Plus sur le circuit, mais sa réputation et son extrême violence lui confèrent une grande aura dans tout le quartier. Depuis sa sortie, quatre ans auparavant, il passe parfois par la case HP. Un homme très souvent à la fenêtre. « Je suis comme toi Mamie Pêche. On fait la même chose, toi au 5 et moi au 9 de la rue. ». Il marche beaucoup. Jamais en bus ou voiture. Des heures à errer de rue en rue, les yeux au sol. « Ça ça va Mamie ? ». Elle a grimacé un sourire. « Ouais, ça va. Le maquillage débordant sur ses yeux gonflés de larmes. « Qu’est-ce qui t’arrive ?». Il s’est assis à côté d’elle sur le banc. Elle a essayé de botter en touche. Il a insisté et elle a raconté l’histoire des 93 dents. « C’est foutu. Je suis allée frapper à toutes les portes. Y avait des cons qui me regardaient comme si j’étais une merde. Et d’autres désolés de rien pouvoir faire. Sûre qu’avec toutes les merdes sociales et tout le reste aujourd’hui, les dents d’une Mamie ça pèse pas lourd. Tant pis. Dieu aura pas un sourire troué. Je ferai comme sur terre: fermer ma bouche et coller ma main devant pour parler. Je dois te faire chier avec mes trucs de vieille folle. Bien le droit de rêver un peu. Même à 92 ans et pas toutes ses dents.». Sam lui adresse un large sourire. Une dentition parfaite. La seule trace visible de tous le fric qui lui est passé entre les mains. Il ferme soudain la bouche. S’en voulant d’étaler sa richesse devant Mamie Pêche.

      Elle a secoué la tête. « Je veux pas de ton fric. Jamais d’argent sale. Je préfère rester sans dents.». Sam chercha ses mots. « Tu auras tes 12 mille euros avec du fric clean. Je te le promets, Mamie Pêche. ». Elle le regarda droit dans les yeux. Mensonge ou baratin ? « Et pourquoi tu ferais ça ? ». Lui dire ou pas ? « Quand j’étais gosse, je… On a lancé une sorte de sondage. Avec plusieurs catégories d’âge. Toi, tu as été mis Miss Daronne Du quartier. Pour tous les potes et moi, t’étais la plus belle des…». Elle esquissa un sourire. « Des vieilles.». Il leva les yeux au ciel. Désolé de te le dire mais quand t’as dix piges, même une fille de vingt-cinq est une vieille. ». Elle bâilla. « Je vais juste te demander un Selfie avec toi. ». Elle passa la main dans les cheveux. Inquiète. « Tu seras toujours la plus belle. Et… Tu m’autorises à faire ce que je veux de ta photo. ». Elle poussa un soupir. « T’en feras pas grand-chose de ma gueule. Me montre pas la photo. C'est parce que.... Je déteste me voir comme ça en photo. ». Sam leva son portable.      

       Une trentaine de jeunes autour de Sam dans le square. « Vous me connaissez tous ici. ». Il promena un regard sur eux. « Je sais ce que vous faites toute la journée. Du business. Pas moi qui vais vous faire la leçon après tout ce que j’ai fait. Je suis pas éduc ni psy. Mais si une balle croise pas votre corps, que la prison vous massacre pas la tête… Pas de cinoche les mecs, votre ticket de grattage à vous c’est prison ou cimetière. Certains aussi gagneront l’hôpital psy, l’OD ou le suicide. Et puis y a ceux qui vont se laisser bouffer le cerveau pour aller crever dans un désert ou massacrer des gens dans une salle de spectacle ou parce qu’ils font des dessins. Et tout ça pour des vierges qui existent que dans vos têtes. Et si elles existaient, vous croyez qu’elles voudraient d’un lascar en pièces détachées. Faut un peu faire travailler sa tête, les mecs. Mais pourquoi je vous dis ça ? Je suis très mal placé pour indiquer la voie à suivre. J’en étais où ? Si une balle croise pas votre route, vous reviendrez un jour ici et vous ferez comme moi. Vous devez vous dire que je suis complètement barge. Et vous avez raison. Mais pas plus que tout le monde qui survit dans ce monde barge. Le monde tourne mais comme nos tronches: pas rond.». Sam se met soudain à faire les cent pas, les yeux à ras du sol. « Qu’est-ce j’ai fait là ? ». Échange de regards dans le groupe. « Ben, tu marches.». Il secoua la tête. « Non, Man. Je cherche ma putain d’enfance perdue et les jours heureux. Comme vous le ferez un jour si vous continuez de vivre comme ça. ». Nouvel échange de regards. L’ancien a pété un câble, pensaient-ils sans oser parler. Le silence encore chargé de sa voix cassée.

        Sam alluma une clope et demanda qui connaissait Mamie Pêche. Tous lèvent le bras ou balancent un « moi ». « C’est une vieille connasse. Elle arrête pas de nous gueuler dessus. ». Il fixa celui qui venait de parler. « Elle te gueule dessus parce que tu la fait chier toute la nuit avec ton scoute. Comme les autres font chier tes parents de la même manière de l’autre coté de la rue.». Il écrasa son mégot. « Tu le sais pas ça ? Quand ton daron a toi était en cavale, c’est elle qui lui apportait à bouffer à la cave. Et ouais, mon pote. ». Il pointa l’index sur un grand avec deux têtes de plus que lui. « Et toi, pendant des années, tes darons y payaient à crédit les fruits et légumes sur le stand de Mamie Pêche. Mes parents avaient aussi une ardoise. Et plein d’autres gens ici. Une gonzesse, non pas une gonzesse, une grande dame qui a plus de couilles et cœur que moi et vous tous réunis. Alors respect et...». Il ralluma une clope. « On va lui rendre la monnaie de sa pièce à Mamie Pêche. Elle a besoin de nous. Et on va être tous des bonhommes. Tous avec elle. ». Il cogna du poing contre sa paume. Déterminé.

       Que deux ou trois réticents au début. Puis ils ont suivi la majorité de leurs potes. Mais tous très inquiets de ne pouvoir y parvenir. « Vous êtes tous des gros tchatcheurs. Et des vendeurs. Vous faites ça toute la journée. Suffira juste de démarcher avec la lettre que je vais vous imprimer. Il y aura aussi une photo de Mamie Pêche. Vous ferez pas ça dans notre ville. Elle est pas au courant. C’est une surprise.». Un obèse au crâne rasé se frotta les mains. « On ira chez les riches et ce sera vite fait ta collecte. ». Sam sourit. « Bouboule, faut faire ça dans tous les quartiers. Et pas sûr que ce soient les plus riches qui donnent pour le fauteuil roulant électrique et les soins d’une vieille femme qui va se faire amputer de la jambe.». Sam avait préféré leur mentir. Payer des dents neuves à une vieille de 93 ans n’aurait pas soulevé un tel enthousiasme. « Je compte sur vous. Et que de la thune propre. Vous allez y arriver. Et vos darons et daronnes seront fier de vous.». Il fronça les sourcils et s’éloigna. Le regard au sol.

     Deux mois après, une grosse partie de la somme était rassemblée. C’était devenu le défi à relever. « Toi Sam, t’es athée et moi musulman. Dieu a fait de place pour tout le monde. Faut juste pas se marcher sur les pieds. Je sais pas si cette dame croit en Dieu ou pas, mais… Pas besoin de le savoir pour tendre une main.». Même l’Imam en avait parlé à ses fidèles. Le quartier entier dans la course à celui qui rapporterait le plus de dons. « Avec ça, tu pourrais payer un acompte chez le dentiste. ». Mamie Pêche sourit, mains sur sa bouche, si heureuse de pouvoir finir sa vie avec son sourire. Quelques jours avant son anniversaire, Sam lui apporta l’intégrale. « Je comprends pas. Le dentiste a pas attaqué le chantier. Tu m’as dit que tu allais avoir un pivot. ». Elle baissa la tête. « Je voulais te dire...». Elle releva la tête. « Tu connais ceux qui sont installés au-dessus de la boulangerie.». Il acquiesça. « Ils ont une fille d’une vingtaine d’années. Me dis pas que tu l’as jamais vu. ». Il haussa les épaules. « On peut pas ne pas regarder un si beau cadeau de la nature. En plus, joyeuse et intelligente. Tout dans un seul corps. Mais...». Sam est tendu. « Cette gamine peut pas trouver de boulot. Elle cherche dans la vente. Une boutique de fringues. Elle aime ça. ». Il poussa un soupir. « Je suis pas l'agence d’intérim.». Elle ouvrit sa bouche. Très largement.

        Sam est mal à l’aise. « Cette gosse est comme moi. Pas de dents devant. Elle trouvera pas de boulot et… ». Sam bouillait intérieurement. « Les nouvelles dents c’est pour elle. Mieux que ce soit pour une jeune bouche.». Il se frappa le front. « Mamie Pêche, tu me fous dans la merde ! Qu’est-ce que tu veux que je dise aux gosses. Ils ont passé des heures à aller cogner à des portes et se battre pour ramener le pognon. Rien les obligeait à le faire. Ils ont sué pour que tu… Et t’as vu ce que tu fais ? ». Elle se leva du banc. « Je vais aller leur expliquer. Et j’ai d’autres choses à leur dire. ». Il se leva à son tour. « Ok Mamie Pêche mais… J’ai aussi quelque chose à te dire.». Elle tira sur sa veste. « Je suis présentable ? ». Sam lui rajusta le col. « Oui, je voulais te dire que… Le journal cramé avec de la merde sous votre paillasson, c’est moi et Kevin...». La gifle le surprit. Son poing se ferma par réflexe, son front prêt à jaillir. « Cette baffe a quarante ans. Et elle est aussi de la part de mon mari. ». Il posa la main sur sa joue brûlante. « L'ardoise est réglée, Sam. Les bons comptes font les bons amis. On va parler un peu avec ces p’tits jeunes. Elle s'éloigna à petits pas. La laisser se démerder avec eux ? Sam hésita et finit par la rejoindre.      

         Mamie Pêche s'accrocha à son bras.
 
NB: Cette fiction est inspirée de la réalité. Celle d’une femme de 93 ans ( pas Mamie Fleurs à qui est dédiée cette nouvelle) voulant absolument refaire ses dents. Déterminée à retrouver tout son sourire avant de finir sa vie. Sans-dents n’est pas qu’une formule dans certaines bouches et têtes.

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