Femme invisible

«Toutes les horreurs de l’Histoire commencent souvent par le mépris de l'autre. Qui que tu sois, tu mérites un sujet, verbe, compliment. Que ta valeur soit mise en avant. Le plus souvent possible. De l'utopie ? Sans doute. Mais je préfère être utopique que du côté du mépris. »

 


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              Le congrès des dix ans a commencé ce matin.  Branle bas de combat pendant toute une semaine. Avec bien sûr un regain de boulot pour moi. Et toutes celles de l’équipe. Une période en flux tendu du petit personnel aux grands dirigeants. Je travaille depuis sept ans pour cette association de défense des femmes. L’une des plus importantes d’Europe. Elle se bat contre toutes les violences subies par les femmes. Pas uniquement un combat localisé en France. Avec aussi des antennes très actives dans plusieurs pays dans le monde. L’association fête ses dix années d’existence». Un événement très médiatisé. Un studio radio télé est installé au dernier étage. Politiques, peoples, intellectuels… Un passage incessant. L’immeuble est bourrée à craquer, du matin jusqu’à la nuit. Ça parle dans toutes les langues. Comme dans une tour de Babel vitrée au bord de Paris. Nombre de militantes de différents pays sont présentes au tables rondes. Un foisonnement très intéressant et des expériences de vies de femmes de tous horizons. Je suis les premiers débats du bureau de la directrice de communication. Elle a accouché hier. Je lui ai emprunté son fauteuil pour assister aux rencontres. Sur l'écran de contrôle des caméras.

      Le couple, qui créé l’association et la dirige, monte à la tribune. Ils sont très applaudis. Elle est avocate de formation, lui chirurgien. Tous deux ont abandonné leur poste pour s’occuper de l’association. Elle s’approche du micro. « Merci à toutes et tous d’êtres venus à ce grand rendez-vous. Je vois des femmes mais aussi des hommes de tous pays qui se battent pour la condition des femmes. D’abord contre toutes les violences. Une femme meure tous les trois jours sous les coups de son conjoint dans notre pays. Je vous laisse faire le décompte de cette hécatombe quotidienne et annuelle. Encore pire dans d’autres pays où la femme est encore plus mal traitée que dans nos démocraties.» . Elle hoche la tête. « Très important de se battre contre cette violence. Mais il y en a une encore plus insidieuse qu’il ne faut pas oublier. L’inégalité salariale. Et aussi du mépris vis à vis des femmes du bas de l’échelle sociale. La femme invisible si souvent méprisée et humiliée parce qu’au milieu ou tout en bas de l’échelle. La femme invisible, contrairement à nous, bourgeoises, bobos, tout ce que vous voudrez, n’ont souvent pas les outils pour se défendre. Verbale. Juridique. Prêtes à tout accepter pour un salaire de misère. Ils ne faut pas les oublier. Elles sont là, autour de nous. Quasi sans visage. La femme invisible. Infirmière, femme de ménage, nounou, caissière… Il faut se battre aussi pour elle. Proche de nous mais si éloignée. Les urgences d’abord. Mais nulle raison de ne pas s’occuper de la femme invisible exploitée au quotidien. ». J’ai gardé les yeux sur l’écran. Soudain imperméable aux images et discours. Repartie en arrière. Dans l’appartement de ma grand-mère paternelle. Assise face à face sur les sièges de la cuisine.

       Une femme qui m’a élevée en grande partie. Ma mère et mon père ont passé leur temps à se séparer et se réconcilier. Maman est artiste-peintre, Papa gérant d’une agence de pub. Ils continuent leur histoire en pointillés. J’ai passé plus de temps avec ma grand-mère qu’avec mes parents. Aucun regret. Qu’est-ce que je me suis marrée avec elle. Sans compter nos voyages en France et à l’étranger. Cinémas, expos, théâtres, restos… Elle m’a transmis beaucoup de choses. Une femme de la grande bourgeoisie plaquée subitement par son mari. Avec quatre enfants. Finis le standing et les finances qui vont avec. Du jour au lendemain, elle fut contrainte de travailler. Et tenir à bout de bras toute une famille. Son ex ayant dilapidé sa fortune dans la course à tous les beaux petits culs qui passaient devant ses yeux. « Heureusement que j’avais des diplômes sinon je n’aurais pas pu trouver un emploi. N’oublie jamais que pour une femme soit libre, il faut qu’elle dispose de plusieurs cordes à son arc de femme : de la culture, des diplômes, un salaire, sa carte bleue et une voiture. N’oublie pas la voiture. Et un caractère en acier trempé. ». Mamie fut ma première prof de liberté. J’ai suivi tous ses conseils.

       Enseignante d’histoire en lycée puis à la fac. J’ai rencontré un homme et nous avons fait un enfant. Il a aujourd’hui douze ans. Une famille heureuse jusqu’à ce que je tombe sur elle. Un coup de foudre. Plaquant boulot, copain, enfant, pour la suivre. Une photographe travaillant pour des magasines de voyages. Nous étions toujours entre deux aéroports. Mon fils très souvent chez la mère de mon ex. Aucune culpabilité de ma part. Mon bonheur trop fort bouffait tout le reste. Jusqu’à ce soir ou, rentrant à l’hôtel, je l’ai découverte dans la baignoire. Les veines coupées. Elle s’était suicidée sans laisser le moindre mot. Pourquoi ? Jamais je ne le saurais. Ce jour là tout bascula pour moi. Un tunnel, long, très de long, d’alcool, médocs, et de psychiatrie. En vain. Ma nuit me collait à la peau de l’intérieur. Tentative de suicide en tentative de suicide. Plus le goût de vivre. Je serais encore dans le tunnel sans son intervention. Mamie encore présente pour me sauver.

     Elle m’a hébergée durant trois ans. « Écris, ma p’tite fille. Tu es faite pour ça. Je le sais depuis que tu es toute petite. Les mots c’est ton pays. Tu peux rester ici autant que tu veux. J’ai de quoi rajouter un couvert tous les jours. Pas ta présence qui va me ruiner. ». J’ai repris ma chambre de gosse. Passant mes jours et mes nuits à remplir des cahiers. Si heureuse de me retrouver avec elle. Toutes les deux comme avant. Je repris peu à peu du poil de la bête. Recevant de temps en temps mon fils. Sans jamais savoir quoi lui dire. Pareil à Maman avec moi. Heureusement que Mamie était là. Comme pour moi avec mes parents absents. Avant de partir en Ehpad. Son histoire bouffée par Alzheimer. Une petite fille de 87 ans me prenant pour sa petite sœur. Elle m’avait laissé son appartement en héritage. Mais je n’avais pas de revenus. Le carnet d’adresses de mes parents m’auraient ouvert de nombreuses portes. Mais j’ai refusé leur aide. Préférant dégoter par moi-même un boulot. Celui que j’occupe. Guère passionnant mais il ne me prend pas la tête. Ma tête prise par mes écrits.

      La patronne a cédé la parole à une féministe africaine. « Le mépris. Y a rien de pire ma p’tite fille. Nous les femmes on sait ce que c’est. Sans doute plus que les hommes. Le mépris et la violence contre les femmes ne datent pas d’aujourd’hui. Mais que tu sois une femme, un homme, un enfant; personne ne mérite d’être méprisé et humilié. La notion de sous-homme a commencé par le mépris. Mépriser puis humilier un individu permet de nier son humanité et d’aller plus loin. Guerres, camps de la mort, tortures, viols… Toutes ces saloperies ont commencé par le mépris de l’autre. Qui que tu sois, tu mérites au moins une fois par jour un sujet, verbe, et compliment. Que ta valeur soit mise en avant. Par un proche ou dans ton boulot. Car chaque être humain mérite d’être complimenté. Ce que j’ai fait avec mes enfants et tous les gens que j’ai aimés. Même ceux que j’ai dirigés pendant mes années professionnelles. Certes pas une tendre dans de nombreux domaines. Détestant même certains con et connes. Mais jamais je n’ai méprisé qui que ce soit. Même mon pire adversaire. Même mon salopard de mari. Le mépris c’est pire que tout. Toutes les horreurs de l’Histoire commencent par le mépris. Il faut combattre le mépris. Je sais que je suis utopique. Mais je préfère être utopique, naïve, que du côté du mépris. ». Elle m’avait dit ça un jour où elle m’aidait sur un devoir sur la seconde guerre mondiale. Première fois que je l’ai vue rouge de colère. « Lis cette lettre. C’était son dernier courrier. Elle parle du mépris et de sa compagne la haine.». Elle était sortie de la cuisine. Je l’ai suivie des yeux jusqu’au jardin. Elle s’est assise sur un banc. Sa silhouette immobile dans la fin du jour. J’ai ouvert l’enveloppe. Une lettre de son frère jumeau. Il n’est jamais rentré des camps de la mort.

      Le mépris. Je l’ai vécu récemment. Bien sûr rien à voir avec celui subi par certains êtres et que vivent d’autres en ce moment. Important de ne pas tout mélanger. Mais ce qui n’empêche pas que sa souffrance, même minime, n’est pas à négliger. Comme ce jour où je suis allée demander une augmentation. « Je comprends tout à fait votre demande. Elle est légitime. Mais faut que vous sachiez que nous sommes une jeune association et que nous n’avons pas les reins assez solides. Mon mari et moi-même n’avons parfois pas de salaire à la fin du mois. Mais, dès que ce sera possible, nous ferons en sorte d’augmenter votre salaire. On doit tous faire ensemble des sacrifices. Ne pas voir que son petit horizon égoïste. C’est pour la bonne cause. Et nous serons tous gagnants ensemble.». J’avais écouté la patronne. Première fois que je rentrais dans son bureau, avec elle dedans. Très peu de mobilier. Rien de clinquant. Elle et son époux avaient mis de côté leur carrière pour défendre la cause des femmes. Un couple très respectueux. Après tout, je n’étais pas à quelques euros près. Beaucoup de gens étant plus à plaindre que moi. Même si je ne suis qu’une femme de ménage. Prête à me sacrifier sur l’autel de la solidarité.

Avant de tomber la semaine dernière sur l’écran du comptable de l’association. Il avait oublié de l’éteindre en partant. Je me suis assise. Le couple avait un salaire tous les mois. Et pas des moindres. « Ne pas voir que son petit horizon égoïste. C’est pour la bonne cause. Et nous serons tous gagnants ensemble.». Ses mots m’étaient revenus à ce moment-là. Toute seule à nettoyer les bureaux des grandes huiles de notre association déclarée d’intérêt public. Que faire ? Retourner dans son bureau et l’agonir d’insultes? Depuis mon entretien avec elle, après avoir insisté, elle faisait semblant de ne pas me voir les rares fois où elle me croisait. Redevenue la femme invisible qui nettoie le soir ces merdes du jour pour un SMIC. Alors qu’elle et son cher époux en cumulent une dizaine par mois. J’étais touchée. Moins par l’histoire de fric que par la confiance trahie. Tous deux se servaient d’une bonne cause à des fins personnelles. Reçus partout comme deux grands défenseurs de la cause des femmes sur tout le globe. Côtoyant le gratin de la planète. Parmi les personnalités préférées des français. Surtout des françaises. Lui pressenti pour un poste aux Nations Unies. Et elle un ministère. Je suis sortie précipitamment du bureau du comptable pour entrer dans le sien. Tout foutre en l’air ? J’ai balayé d’un geste tout ce qui se trouvait sur la grande table de verre. Mes mains tremblaient. Je me suis mise à chialer. Impuissante. Je suis sortie. Ma colère s’est calmée sur un de mes cahiers. Mais je me suis mise en quête d’un autre poste. Reprendre l’enseignement ? Je ne me sens encore trop fragile pour côtoyer du public. Besoin de travailler seule.

     Applaudissements. La patronne reprend le micro. Je détache les yeux de l’écran de contrôle interne et les pose sur le PC de la directrice de com. Il est éteint. « Moi j’ai toujours la trouille de les oublier. Ils sont dans un carnet au fond de mon dernier tiroir.». Nous avions sympathisé un soir. Elle m’avait offert un café alors que je passais l’aspirateur dans le couloir. La trahir ou pas ? Tout le monde saura que ça vient de ce poste de travail. Tant pis. En plus elle ne sera pas accusée. Puisque je vais signer. « Assume-tout ce que tu fais à ton nom. Ne deviens jamais comme tous ces gens qui crachent leur venin numérique cachés derrière des pseudos.». Mamie, geek jusqu’à sa perte de mémoire, passait son temps à commenter des articles. Capable de sujet verbe compliment mais aussi de critiques sans prendre de gants. J’ouvre le tiroir et prends son carnet. Avec tous ses codes d’accès.

   Mon courrier est prêt. Un envoi groupé à tout le carnet d’adresses de la directrice de com. Plus certaines adresses de journaux que j’ai trouvées. J’ai prévu aussi un envoi par le compte Twitter de l’association. Plus d’une centaine de milliers de correspondants à travers le monde recevront le courrier d’une femme invisible. Une petite main demandant une augmentation de 100 euros. Refusé par une autre main gagnant six fois son SMIC. Avec en pièces jointes tous les salaires de l’association. Du bas en haut de l’échelle. Je clique et sors de l’immeuble. La poussière et les chiottes trouveront quelqu’un d’autre. Pas les mains invisibles qui manquent. Je lève les yeux. Des étoiles dans le ciel de fin d’année. Je souris. Sujet, verbe...

    Remerciée par moi même.

 

     NB : Une fiction inspirée entre autre de cet article. Mais aussi de l’excellent Hilda, de Marie NDiaye. Un texte très intéressant sur notamment le mépris. Une pièce à lire ou relire en ces temps de «Gilets jaunes». Heureusement que la majorité des défenseurs des bonnes causes sont sincères et honnêtes. Mais il me semble parfois bon de se méfier des discours "incritiquables car du bon côté ".  Prendre aussi du recul avec ses propres "bons sentiments". Même si bien entendu personne n'échappe aux contradictions. Nul être parfait.

 

 

 

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