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Billet de blog 11 mars 2015

Fin de vie:dernier voyage en 1ère ou 2ème classe ?

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                                      L'éternité c'est long, surtout vers la fin.

                                                                               Frantz Kafka

            Qui pourrait penser que je viens de commettre un meurtre ? Une vieille dame à qui on donnerait le bon dieu sans confession. Pourtant mes mains, posées sagement sur mes genoux, viennent de tuer un homme. Le jeune étudiant dans le bus, assis en face de moi, me fixe. Je baisse les yeux. S’il savait que je venais de tuer mon compagnon.

        A coup sûr, la famille de Thierry va me charger à fond des pires méfaits. Jamais ils ne m’ont aimée. Surtout son père et sa sœur aînée. Pour eux, je n’étais qu’une  méchante infidèle.  Infréquentable.  Et, sur de nombreux points, ils n'auront pas tort; je n'étais pas une sainte. Loin de là. Jamais ils ne comprirent pourquoi ils s'était amouraché d’une femme comme moi. En plus, je lui ai fait une non demande de mariage. Indigne de son clan de culs serrés.

         Chaque fois que nous allions manger chez ses parents, Thierry et moi, nous nous engueulions comme du poisson pourri. Lui était  catholique très pratiquant. Et moi athée jusqu’au bout de mes ongles toujours peints. Une vraie minette. Prolote mais toujours désirable dans le regard des hommes, surtout le mien. Ce jour là, pour provoquer un peu sa famille bigote quasi intégriste, je mettais  ma jupe la plus mini et le décolleté le plus plongeant. Dans d'autres occasions, Thierry aimait bien mes fringues sexy. Pas le dimanche où il remettait sa panoplie de catho borné pour rester dans le ton familial. Hurlements et claquements de portes au menu de tous les jours du seigneur. Pas prête  toutes les concessions.

         Un rituel dans sa famille; chaque dimanche avant l'incontournable gigot flageolets ( très bon) dominical, ses parents, ses frères, ses sœurs, tous les neveux et nièces, se retrouvaient ensemble à la messe. Tous vêtus pour l'occasion. La pute - expression lue plusieurs fois dans le regard de sa soeur- attendait dans la voiture. Pliée de rire en écoutant  l’Oreille en coin sur le parking de l’église. Je mégare... Bon, j'allume une clope et je reviens de suite à nos moutons.

      Cher Francois Hollande, pour qui j’ai voté, vous devez être au courant que des milliardaires veulent quitter la France en cas de victoire du FN. Les veinards. Si j'avais les moyens, je ferai la même chose qu'eux. Ca me fout en rage qu'il soit devenu le premier parti ouvrier du pays. Pas le mien, en tout cas. Ces anti-FN auront aussi  la possibilité de "s'exiler" pour mourir dignement. Ne pas se tordre de souffrance aux pays des lumières. Seuls les plus démunis, en plus de se taper la Marine, pourront bénéficier du droit de souffrir dans leur pays d’origine. Prisonnier d'un corps meurtri en douce France.

            Mon compagnon, comme moi, avons eu une vie de chien. Lui carreleur et moi emballeuse dans une usine de biscuits. La même existence que des millions de gens tutoyant plus ou moins le seuil de pauvreté. Des jours et des nuits photocopiés, le classique métro, boulot,dodo. Tout n'était pas tout noir; nous vécûmes de bons moments, des éclats de rire. Et une vie d'une grande richesse sous la couette; même dans sa chambre d'hôpital.  

         Si je dois résumer, nous avons vécu comme des moutons dociles menés chaque jour à l'abattoir, les yeux baissés, la peur au ventre du licenciement. Nos patrons vénérés comme des demi dieux. Jamais un mot de trop, encore moins une grève.  Pas grand chose à défendre mais une telle trouille de le perdre. Soumis à l'autorité. Ridicule, me dis-je maintenant avec le recul. Stérile, je n'avais pu avoir de gosses. Parfois, je me dis que c'était mieux comme ça; rien de pire que des parents écrasés socialement. Impuissants. Trop tard pour refaire le match. Après une vie dure, mourir en se tordant de douleur? 

         Hors de question de finir comme ça!

         La douleur est un doux leurre. Paraît que c'est un grand psy qui a écrit ça. Je me souviens plus que de son nom. Parole, parole. Je me demande comment il est mort ce type. Même si les mots peuvent apporter du réconfort, la douleur se fout des livres de psys. Et de ceux des religions.

       Pas avec ma minable retraite que j’aurais pu emmener Thierry mourir en Belgique ou dans un autre pays qui a légalisé l'euthanasie. Pour moi, il n’y avait pas d’autres solutions. Plus le laisser se faire torturer par  la douleur. J'ai opéré seule, dans la chambre d'un hôpital ultra-équipé. J'aurais préféré que ce soit un toubib qui s'en occupe. Jamais Thierry, très croyant, se serait donné la mort. Les trois religions soudées contre le droit d'abréger ses souffrances. Dieu serait-il sado ?

       Mais, après 48 ans de vie commune, je le connaissais bien mon Thierry. Son regard essoré par la douleur m’implorait muettement de mettre fin à ses souffrances. Il n'en pouvait plus  Son dieu, si plein d'amour, pourquoi ne mettait-il pas fin à ses souffrances ? Thierry n'en avait pas assez chié, aux yeux de son seigneur; passer sa vie agenouillé sur des sols de cuisine et salles de bains, le dos et les  genoux bousillés à trente ans. Sa famille priait en choeur à son chevet. N'entendaient-ils pas ses cris et ses larmes? Même les infirmières en avaient marre de ces grenouilles de bénitier squattant la chambre.  A un moment, il a essayé d'arracher un de ses tubes.

         J'ai attendu que nous soyons seul pour le débrancher. Les yeux dans les yeux, sa main dans la mienne. Plutôt que dans celle de sa soeur. M'avait-il souri ? Je ne sais plus, les yeux brouillés de larmes.

            En cette belle journée du 10 mars 2015, je suis devenue donc une criminelle aux yeux de la loi, passible de poursuites. Finir ma vie en prison ? Je ne crois pas. En tout cas, les soupçons vont se porter sur moi; ma belle-soeur fera en plus le nécessaire.  J'attends le coup de sonnette des flics.

        A 73 ans, je vais passer pour la première fois de mon existence devant un juge. Un casier judiciaire vierge. La peine encourue ne sera jamais aussi longue que ton absence, mon Thierry adorée. Je... Bon, j’ai assez parlé de moi. Mes larmes ne regardent  que mon miroir et notre amour. Pas en plus me donner en spectacle.

            Monsieur François Hollande, vous les députés, sénateurs, ministres ( je ne sais jamais s'il faut une majuscule ou pas),  vous recevrez peut-être cette lettre.  Ou quelqu’un vous en parlera. Une bafouille maladroite; pas de secretaires ou chef de cabinet pour relire mes humeurs de vieille dame.  Indigne jusqu'au bout. Ne vous inquiétez pas ; je ne vous demanderai pas grand-chose. Pas une révolution, ni une meilleure répartition de vos richesses. Plus de mon âge ces trucs là.

            Pourquoi cette lettre ? Juste pour rappeler à votre mémoire l’un de  vos engagements présidentiels. Nous accorder à nous, les gens qui n’ont pas choisi leur existence ( aux autres aussi bien sûr), de pouvoir au moins choisir  notre mort. Pas de double peine pour ceux qui ne peuvent expatrier leur fin de vie. Nous laisser au moins maître de notre dernier voyage.

            Depuis quelques jours, je ne rate aucun des débats sur la fin de vie. Intéressant. Je dois avouer ne pas tout comprendre.  Des trucs techniques , surtout juridiques, qui me dépassent complètement. Mais pas besoin de sortir de la cuisse de l'Ena pour comprendre la douleur de l'autre. Suffit de regarder un visage bouffé par la mort. Ceux qui, pour des religions religieuses, veulent souffrir, sont libres de le faire. Pas de l'imposer à tous.

        Aujourd'hui, chacun devrait mourir comme il le désire. Propriétaire de ses dernières volontés. Mon Thierry, lui si douillet, ne voulait pas souffrir. Et, sans mots, il me l'a fait comprendre. Je ne regrette pas mon geste.

        Sait-on jamais; peut-être que mon modeste témoignage apportera de l'eau au moulin du combat pour la fin de vie. Celui des militants entre autre de l’Admd et ceux, comme moi, anonymes usés par la souffrance d’un être aimé, qui se battent pour offrir une mort digne à chacun d’entre nous. A défaut d’avoir eu une vie digne.

         Pour parodier la chanson, prévenez vos hommes que je ne serai pas armée. Mais qu’est-ce que j’ai été aimée. Et qu’est-ce que je l’aimais et l'aime encore mon Thierry! Lui, n'ayant quitté notre patelin que pour son service milltaire, méritait un autre sort pour son dernier voyage. Partir en douceur.

            A ta mémoire Thierry ! Tchin !

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