Mouloud Akkouche
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Billet de blog 11 avr. 2015

La température de la boue

Mouloud Akkouche
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© tonyblackbirds

Carole  se dirigea vers l’entrée d’un immeuble de verre d’une dizaine d’étages. Sur la façade clignotait Radio Planète Plus. Elle salua d’un hochement de tête le vigile et gagna les ascenseurs.  Elle traversa un couloir désert et poussa la porte métallique d’un studio.l'horloge lumineuse indiquait 23h57. Elle embrassa les trois gars de l’équipe technique.Derrière la vitre de séparation, elle aperçut Julie, son assistante penchée sur des notes sur une table équipée de plusieurs micros. Après quelques banalités échangées avec Etienne, son ingénieur du son-un barbu  toujours jovial-,  elle rejoignit Julie.

_ Encore une tournée de boue, soupira-t-elle en s’asseyant. .

_ Ca a pas l’air d’aller Carole, s’inquiéta Julie. Tu en fais une de ces têtes aujourd’hui.

Elle haussa les épaules.

_ Normal, elle est trop lourde avec des cornes dessus.

_ Arrête, tu te fais peut-être des idées.

Carole but une gorgée et reposa le gobelet.

_ C’est O.K pour moi, fit-elle en rivant le casque à ses oreilles. Quand tu veux Etienne !

Un gros brun s’installa à côté d’elle. Il débita le journal et sortit rapidement pendant les prévisions météo. L’équipe de ‘’ La clef des ondes ‘’ l’avait surnommé le croque mort ; il relatait un tremblement de terre sur le même ton qu’un résultat de foot. Un robot à infos.

Carole s’éclaircit plusieurs fois la voix et  expira longuement. Son visage s’éclaira  aux premières notes de l’indicatif :   ‘’Gaby  O Gaby ‘’ de  Alain Bashung. 

«  Bonjour à vous chers auditeurs. Ici, c’est Carole pour deux heures de direct. Comme toutes les nuits, j’attends vos appels et, sachez que sur cette antenne, vous pouvez tout dire… dire tout ce que vous n’arrivez pas à dire ailleurs.  Ici, l’auditeur à  la clef des ondes pour deux heures. Je suis là pour vous accompagner, donner un conseil, vous engueuler ou au contraire vous féliciter.  »

D’un geste, Julie  lui indiqua la présence d’un auditeur au bout du fil.

«  On m’annonce qu’il a déjà quelqu’un ou quelqu’une… Bonjour.

«  Bonjour Carole, c’est Jean-Marc.  »

«  Bonjour, Jean-Marc. D’abord quel âge avez-vous ? »

«  J’ai 53 ans »

«  Je vous entends très mal Jean-Marc. Pourriez-vous parler plus fort ?  »

«  C’est à dire que ma mère dort dans la pièce à côté et… que… je vous appelle parce que je la supporte plus. Elle me bouffe la vie.»

« Vivez-vous chez elle ou elle chez vous ?

    Il toussota avant de dire d’une voix penaude :

« C’est moi qui vis chez elle depuis six mois parce que… Je me suis engueulé avec ma femme et… »

« Jean-Marc, vous n’êtes pas le seul dans ce cas. Chaque semaine, des hommes m’appellent pour me dire qu’ils ont été obligés de retourner chez leur mère. Je sais bien que ce n’est pas une situation facile, surtout après un certain âge. Vous avez un boulot ? »

« Oui. »

Elle laissa un silence.

«  Il n’y a qu’une solution, c’est   de chercher sérieusement un appartement et surtout de le trouver. Il faudra vous battre contre votre mère qui doit-être sans doute très heureuse de récupérer son fils. Mais je crois surtout que la bataille la plus rude à mener est contre vous car… Vous allez vous retrouver seul et la solitude c’est toujours inquiétant. Vous n’avez  que cette solution pour retourner éventuellement vers votre femme ou peut-être une autre….

« Merci beaucoup Caro. »

« C’est moi qui vous remercie et n’oubliez pas dès demain : faites le tour des agences immobilières. Rappelez-moi le jour de votre crémaillère. Allez : bon courage et bonne nuit Jean-Marc. »

    Elle ôta son casque.

_ Quelle merde ! Tu vois Julie, je trouve pathétique de donner des conseils à un pauvre type plaqué alors que mon mec… Je suis sûre qu’il s’envoie en l’air avec une autre bonne femme. Une p’tite jeune avec nombril à l’air et bouche de suceuse.

_  Tu délires, Carole. 

_  Je suis sûre.

_ Tu l’as cuisiné ?

Elle poussa un soupir.

_ Non, j’ai juste la trouille.

_ Comment veux-tu savoir alors ? Moi, si je doute de mon mec, je fouille illico dans ses affaires.

_ C’est vrai que je ne suis pas sûre à cent pour cent. On ne couche plus ensemble depuis des mois.

_ Ca veut rien dire.

_ Tu sais bien qu’il est plus jeune que moi, beaucoup plus jeune.  15 ans de moins que moi, ça compte. Dans le milieu du cinéma, il y a plein de tentations.

Julie ne put réprimer un sourire.

_ T’aurais dû te mettre avec un égoutier.

_ Je crois qu’on est en train de se séparer. Il se justifie en me répétant : c’est pas parce qu’on est au régime qu’on a pas le droit de regarder le menu. Je vois bien comment il mate les autres filles… plus jeunes que moi. On ne peut pas aller quelque part sans qu’il ne  louche sur la moindre paire de seins ou de fesses. Il ne cesse pas de me parler de la petite étudiante américaine habitant à l’étage du dessus. Je suis sûre que tous les deux…  C’est vrai que mon cul ne joue pas dans la même catégorie que cette étudiante.

_ Tu te fais du mal pour rien. Je suis sûre que tu te plantes total sur ton mari. La plupart des mecs se retournent sur un beau cul. Tu crois peut-être que je me gêne moi quand je vois passer un mec super mignon… Manquerait plus que ça ! Tu vas quand même pas lui coller les paupières à la colle extraforte.

L’ingénieur du son cogna à la vitre.

_ C’est bon Etienne,  j’y retourne.

Elle reprit son casque.

« Bonjour, vous êtes toujours en compagnie de  Carole sur ‘’ la clef des ondes. »

« Bonjour, je m’appelle Hamid et j’ai 19 ans. N »

« Bonjour Hamid : quel est l’objet de votre appel ? »

« Je vous appelle parce que… parce que j’en ai marre des feujs. Les feujs sont tous des salopards. »

Elle secoua la tête.

« Et pourquoi ? »

« Je… Y en a que pour eux. Ils sont bourrés de thunes  et occupent tous les hauts postes. Je les vois flamber avec leurs caisses dans les rues. Les feujs se croient tout permis.   En plus, ils massacrent les Palestiniens depuis des années. »

« Connaissez-vous personnellement  un ou des juifs ? »

Un silence.

« Heu ! Non. »

« Comment pouvez-vous dire alors qu’ils sont tous comme vous les présentez ?  Hamid, à votre prénom, je suppose que vous êtes donc d’origine…. »

« Marocaine. »

« Et je pense que vous détestez sans doute les gens qui haïssent la communauté arabe. »

« Bien sûr. »

« Avez-vous déjà subi le racisme en France ? »

« Oui. »

« Alors, ne faites pas la même chose à votre tour. »

  «  Mais les feujs  sont… »

« Attention Hamid, vous dites encore LES… Je peux vous poser une question cher Hamid ? »

« Bien sûr Carole. »

  Autour du conflit Israélo-palestinien, pas une semaine sans un appel d’un Juif dégueulant sa bile sur les Arabes de France et d’ailleurs ou d’un Arabe crachant  sur tous les Juifs de la planète. De Nice à Sarcelles, les haines et obsessions affûtées dans l’intimité livraient bataille  en direct. Depuis  le 7 janvier, les haines partaient encore plus dans tous les sens. Les gens appelaient beaucoup " La clef des ondes". Son émission était considérée comme une de celles offrant le plus de liberté d'expression. Moins filtrée et modérée que les autres. Ouvertes à toutes les opinions, mêmes les pires. 

Un journaliste l'encensa d'un ‘’ thermomètre nécessaire de la haine ordinaire  ‘’ tandis qu’un autre la qualifiait de « radio dépotoir ». Macha de la haine, titra un  quotidien. Elle l’aurait bien étranglé ce journaliste. Sa vocation d’animatrice radio était née en écoutant Macha Béranger. Elle lui vouait une adoration sans bornes.

« Etes-vous intelligent Hamid ? »

Il se racla la gorge.

« Ben…Oui.»

Elle sourit.

« Alors, je suis sûre donc que votre opinion  évoluera et que vous saurez faire le tri dans votre tête. Déjà me téléphoner pour parler à cœur ouvert était un premier pas, continuez à vous poser des questions et cessez de dire LES.  A bientôt Hamid. »

Le technicien lança une chanson.

Pas le temps de m’en griller une, se dit-elle. Le local fumeur à l’autre bout du couloir.

Elle feuilleta la presse tandis que Julie  répondait au courrier des auditeurs. Quinze ans qu’elles travaillaient ensemble, cinq nuits sur sept. Pugnace, son assistante défendait bec et ongles cette émission de « radio réalité » qui, malgré le très fort taux d’écoute, embarrassait certains membres de la direction. A maintes reprises, elle avait été épinglée par le conseil supérieur de l’audiovisuel. Trop populiste pour les grands pontes des médias et les politiques.

   La lumière passa au vert.

    « Bonjour, c’est Carole. »

« Bonjour, bredouilla un homme, je suis Fabien et je … j’ai 25 ans et je… je… »

« Détendez-vous un peu Fabien. Respirez un grand coup. Ici, vous pouvez dire tout ce que vous avez sur le cœur. Notre émission ne juge pas.»

  Il expira plusieurs fois.

« Ma copine vient de me plaquer par ce que je… je… Parce que je  l’ai cognée.»

« A-t-elle eu raison de partir Fabien ? »

« Elle aurait pas dû se tirer  comme ça. Ca se fait, c’est lâche et… »

« Vous auriez préféré qu’elle attende sagement les prochains coups ? »

« Ouais mais on aurait pu parler, j’sais pas moi… »

« Vous ne vouliez pas parler puisque vous l’avez tabassée. C’est vous qui avez voulu son départ. »

« Non, murmura-t-il d’une voix implorante, moi je voudrais qu’elle revienne à la maison et qu’on reparte comme avant. »

« Surtout pas Fabien ! Il ne faut surtout pas que vous repartiez comme avant. Je vous conseille, en plus vous êtes jeune, de suivre une thérapie sinon ça risque de se reproduire et sans doute s’aggraver. Juste un chiffre : six femmes par mois meurent en France à cause des coups de leurs conjoints. Multipliez les mois et les années… »

« Attendez, je l’ai pas tuée quand même. Je suis pas comme ça, moi. »

« Ils disent tous ça avant le drame. Vous avez besoin d’être suivi par un professionnel. »

« J’suis pas un barge, moi.

« Voulez-vous la revoir ? »

« Ouais. Je pense qu’à ça. »

    « Alors : battez-vous contre vous et allez-voir quelqu’un, Fabien. Plus rien à vous dire d’autre.

Un silence.

 Si, une dernière chose : rappelez-moi pour me dire que vous suivez une thérapie. Bonne route Fabien.

Elle fixa le rectangle lumineux jusqu’à ce qu’il passât au vert.

« Bonjour, c’est Carole. »

« Bonjour, je me nomme Daniel et j’ai 54 ans. Dormant très peu, j’écoute votre émission depuis de nombreuses années et je la trouve remarquable, vraiment remarquable. »

« Merci beaucoup cher Daniel, ça fait toujours chaud au cœur de toute l’équipe de savoir que notre émission a des auditeurs fidèles. Quel est donc le but de votre appel ? »

Il toussota.

« C’est à dire que… Je tiens à vous dire que je ne corresponds nullement au profil psychosociologique de la plupart des auditeurs qui vous sollicitent. Je suis directeur commercial dans les travaux publics  et je ne vis pas dans une banlieue ou un quartier sensible. Je… Vous comprenez que ce n’est…. »

    «  Que souhaitez-vous  dire à notre antenne ? »

« Depuis un an, grommela-t-il, j’ai un énorme  problème avec une famille de… de… Disons le mot : d’arabes. Depuis qu’ils se sont installés avec leurs gosses au-dessus de chez moi, rien ne va plus. Je ne suis pas le seul à me plaindre d’eux dans l’immeuble. Les gosses sont insupportables et leurs parents les laissent faire absolument ce qu’ils veulent… Ils ne sont jamais là pour s’en occuper. Je crois que si ça continue, je vais en… moi vais en tuer un… J’ai mon flingue et… S’ils refont du boucan cette nuit, je vais monter et je vais leur foutre la trouille pour de bon à ces gosses. J’ai fait mon régiment dans les commandos moi, je ne vais pas me laisser emmerder par des sales gosses ! »

Julie  se frotta la joue en soupirant.

« Calmez-vous. Pourquoi n’essayez-vous pas de rentrer en relation avec eux ? »

« Ca ne sert à rien du tout. Comme me disait mon père qui les a bien connus là bas…  L’expression est sans le moindre doute un peu crue mais elle a le mérite d’être très claire :  les bougnoules, tu tires toujours avant et tu parles après. Le bougnoule de mon immeuble et ses gosses me gonflent  sérieusement ! »

« Je ne peux pas accepter ce genre de propos Daniel ! Si vous avez déjà écouté cette émission, vous connaissez mes positions. »

« Je sais bien que vous n’êtes pas d’accord. Quoi qu’il en soit,  vous êtes la seule qui acceptiez de faire entendre un son de cloche différent sur les antennes nationales.  La seule ! »

« Que commettent ces gosses dont vous parlez ? »

«  Ils salissent tout et bousillent tous ces sales gosses. Je vous dis : leurs parents sont jamais présents. Les gosses passent souvent des nuits livrés à eux-mêmes là-haut… Et je nevous parle pas du bordel qu’ils font. La femme n’a pas l’air arabe mais…. En tout cas,  elle sort toutes les nuits, je suis sûr que c’est une poule de luxe. Bref, si je vous appelle ce soir c’est parce que j’en ai ras le bol. »

« Laissez un mot dans la boîte aux lettres et essayez de rencontrer les parents. Depuis des mois, vous vous minez dans votre coin et cela ne fait rien avancer. Prenez le problème à bras le corps et vous verrez que vous pourrez trouver des solutions pour cohabiter avec vos voisins du dessusEssayez surtout de ne pas tout mélanger : il s’agit juste d’un problème de voisinage. »

« Je vous remercie Carole de vos conseils avisés  mais je ne partage pas votre enthousiasme. Je doute de trouver une solution  avec ces… Avec ces gens là, on ne peut pas parler. Je sais bien que vous n’êtes pas d’accord avec moi Carole mais il faudrait les renvoyer de chez nous…Ils polluent nos écoles et toutes nos institutions.  L’occident chrétien est en train de disparaître complètement. Un jour, il faudra bien se battre pour revivre entre nous, vous me comprenez chère Carole. Entre gens de bonne compagnie, tous baptisés. »

« Daniel, je vous… »

« Bon bref, je ne vais pas vous embêter plus avec mes soucis. Je voudrais juste vous demander un petit service. »

« Lequel ? »

« Je voudrais avoir une photo dédicacée pour ma fille qui vous écoute aussi très  souvent. Je dois vous avouer que, depuis le temps que je vous écoute, je n’ai jamais vu votre photo.»

« Laissez vos coordonnées hors antenne et je vous promets de  l’envoyer très vite. Bonne nuit Daniel. »

     « Merci beaucoup Carole. »

_ Quel connard ce type ! s’écria-t-elle en ôtant son casque. C’est la série aujourd’hui.

_ Ouais, acquiesça Julie. En ce moment, ils n’hésitent pas à se lâcher. On a l'impression que chacun a trouvé un ennemi sur qui cogner et gerber en direct.  Et encore, heureusement que Farida et Jeanne font un peu de débroussaillage avant au standard. Nous aussi, dernière émission sans modérateur, obligés de modérer.

Carole triturait son briquet.

_ Je crois que je vais laisser tomber l’émission.

_ Tu délires ou quoi !

_ A quoi ça sert ? A rien… Ce n’est pas en quelques minutes que tu transformes quelqu’un et change le cours d’une histoire. Au début, j’y ai vraiment cru mais je sais que c’est perdu d’avance. En plus, je me sens vraiment très loin de l’univers de nos auditeurs. Tu sais bien que cette boue remuée chaque nuit sur les ondes  nous atteindra jamais. Toi et moi vivons dans un monde confortable où les gens ne se déchirent pas de cette manière bestiale. Nous, nous sommes les biens pensants,  des donneurs de leçons. Qui suis-je pour les juger ou les conseiller ? En plus, je ne suis pas infaillible, moi.

Julie fronça les sourcils.

_ Qu’est-ce que tu crois Carole ! Moi non plus, je suis pas infaillible. J’ai parfois des idées dégueulasses, des poussées de haines irrationnelles.  La semaine dernière, un black en scooter m’a refusé la priorité et j’ai été obligé de piler. La gamine dormait dans le siège bébé. J’ai  eu une de ces trouilles !  J’ai failli le traiter de sale noir. Je me suis garée et j’ai éclaté en sanglots.

Carole mourait d’envie d’une cigarette. Elle s’était remise à fumer depuis un mois.

«  Je  suis fatiguée. Il  est temps que j’arrête  cette émission. Je suis trop vieille maintenant pour jouer à la super assistante sociale tous terrains. Plus capable de faire le grand écartentre Dolto et Macha. Faut que je passe le micro à une plus jeune. »

        Julie lui entoura  l’épaule.

« Carole, parce que tu flippes que tu dis ça. C’est sûr que tu ne changeras pas en un coup de micro magique ces racistes, ces antisémites, ces types qui bousillent leurs femmes, tous ces fracassés des villes et campagnes mais… il y a beaucoup d’autres gens qui écoutent et peuvent gamberger. Notre émission prend la température de la boue. A force de se voiler la face, on sait ce qui se passe dans la rue et les urnes.  Et en plus, n’oublie pas que nous avons un auditoire de plus en plus jeune. Ce que tu dis peut leur être bénéfique. Tu es un peu comme une grande sœur pour eux. »

« Plutôt une grand-mère,  avec toutes mes rides. »

Julie lui adressa un clin d’œil.

_ Grand-mère sacrément sexy !

Carole la dévisage.

_ Toi, tu ne veux pas la rendre la clef des ondes.

_ Non. Je crois que ça leur fait quand même du bien. Même si c’est pas grand chose, ils peuvent parler de leurs obsessions à quelqu’un et je suis sûre que notre émission à dû éviter certains drames. Tiens justement : le mec avant hier qui t’a appelée et attendait le retour de sa femme avec un couteau de cuisine. Si tu l’avais pas raisonné, il aurait peut-être…

Le rectangle lumineux passa au vert.

« Bonjour, c’est Carole : je vous écoute. »

« Ici c’est Virginie. »

« Bonjour Virginie. Quel âge avez-vous ? »

« 32 ans. »

« Quel est l’objet de votre appel ? »

Bruit de circulation.

« C’était juste pour vous dire que tout allait bien. J’écoute votre émission presque toutes les nuits… »

« J’entends du bruit derrière vous. »

« Je travaille dans un péage à côté de Saint Etienne. »

« Pas trop difficile comme boulot ? »

« Si mais je vais pas me plaindre. Quand il y a personne, je peux bouquiner ou je vous écoute. « 

« Quel est votre problème ? »

«  Je voulais juste vous faire un coucou et à toute l’équipe de «  la clef des ondes  ». Je vous appelais juste pour vous dire ça que… A côté de toutes les horreurs que j’entends sur votre antenne, je me sens très heureuse. Et  très fière de l’être. Comme dit mon mari : elle est pas belle la vie ! »

Julie leva le pouce.

« Merci beaucoup pour votre témoignage Virginie. Vous serez un peu comme la pépite de cette nuit. Je vous souhaite de conserver votre joie de vivre. Bonne nuit Virginie. »

Le brun en costume refit surface pour les infos.

_ Tu vois que notre émission sert à quelque chose, insista Julie.

_ On a de moins en moins de ce genre d’appels.

Hormis le discours d’un jeune chauffeur de poids lourds qui accusait les noirs de lui piquer son boulot  et  un type qui voulait brûler tous les homosexuels de la planètela vague de noirceur de la deuxième heure fut beaucoup plus axée sur des dérives de couples : la pitance habituelle de ‘’ la clef des ondes ‘’. Carole  eut droit à une brochette de types plaqués qui déversèrent  les pires insanités sur les femmes. Blindée sans doute par son passé de médiatrice conjugale, elle  ne fut pas déstabilisée par leur violence verbale et réussit à les calmer. Sauf un trop ivre qui,  braillant à l’antenne et l’insultant,  poussait tous les cocus à violer la femme infidèle. D’un geste, elle avait demandé au technicien de couper la communication avec lui.

    A peine avait-elle salué son dernier auditeur, Carole ramassa son sac et s’apprêta à quitter le studio. Elle s’en voulait d’avoir été dîné avec une copine et largué une nouvelle fois ses enfants à la baby sitter.  Depuis des mois, Mathilde et Léo étaient livrés à eux-mêmes. Elle se promit de prendre le petit déjeuner avec eux  toute la semaine.

_Salut Carole !

_ Salut Etienne.

Elle enviait son technicien marié à une instit- toujours là quand il rentrait dans leur maison de Bagnolet. Son casque de moto à la main, il sortit en sifflotant.

Vivement que son tournage se termine, se dit-elle en pensant à son mari depuis deux mois à Lisbonne. A son retour, elle se sentait prête à mettre cartes sur table avec lui.  Avait-il une maîtresse ?Voulait-il la quitter? La trouvait-il encore bandante ? Cette fois ci, il n’allait pas se défiler. Elle voulait briser la spirale du doute. Elle ne pouvait l’empêcher de préférer une femme plus jeune, moins boudinée, plus déjantée au lit…  Mais elle voulait savoir la vérité.

Julie lui prend le bras.

_ T’oublie quelque chose.

_ Quoi ?

_ La dédicace du poster.

Carole secoua la main.

_ Pour l’autre connard, certainement pas !

_ Je sais bien  mais je ne veux pas qu’on dise que nous ne tenons pas nos promesses. Je dois lui envoyer chez lui mais c’est pour sa fille. Elle s’appelle  Marie-Hélène et c’est son anniversaire après-demain.

_ Je m’en contrefous.

_ Sa fille ne pense peut-être pas comme lui. Allez !

 Julie posa une grande enveloppe sur la table. 

_ Bon, d’accord.

Avec une moue agacée, Carole signa  et griffonna un mot illisible au bas du poster.

 _ Ce qui est fait n’est plus à faire, sourit Julie. Je vais noter tout de suite l’adresse de ce type sur l’enveloppe.

Dix minutes plus tard, le taxi déposa Carole devant chez elle. Pas un chat, à part les flics en faction. Seuls les ronronnements des moteurs de taxi et des voitures de police ponctuaient le silence nocturne de ce quartier de Paris abritant ministères et maisons d’édition. Elle y vivait depuis très peu de temps mais s’y sentait bien, sereine, comme si ces haies d’immeubles cossus protégeaient sa famille des horreurs du monde. Des horreurs dé-livrées chaque nuit dans ses oreilles.

Elle composa le code de la porte. La lumière éclaira le vaste hall avec de part d’autre les boîtes aux lettres et un grand miroir. Elle appela l’ascenseur. La mâchoire serrée, elle pianota nerveusement sur la vitre de la cabine. Une larme roula le long de sa joue.

D’un geste machinal, elle appuya sur le 6. Le front plissé, elle ferma le poing et cogna à deux reprises contre la paroi. Elle pensait tour à tour à son mari et ses enfants. Paumée, elle ne cessait de se poser des questions sans réponses. Loin de son micro, elle ne trouvait plus les mots. Elle ne savait pas quoi faire pour éviter l’implosion du couple. Comment protéger sa famille ? Aussi désemparée que ces auditeurs.

La cabine s’ouvrit sans bruit. Elle  semblait hésiter. Y aller ou pas ?  A quoi bon remuer la merde ? Elle prit l’escalier et monta à l’étage du dessus.  Elle laissa passer une poignée de secondes avant de frapper.

_ C’est qui ?

_ Votre voisine du dessus.

    La porte s’ouvrit.

_ Justement vous tombez bien, vous !  J’en ai marre de vos gosses qui emmerdent tout…

Carole grimaça un sourire.

_ Pour vous.

Il prit le poster.

_ C'est quoi ?

Elle le fusilla du regard.

_  Cher Daniel, c'est un cadeau de la pute du bougnoule du sixième.    

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