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Billet de blog 12 mai 2019

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Prothèse Dance

Sa joie est au centre. Bouffant tout l’écran. Rien d’autre que son visage rayonnant. Comment ne pas être sensible au bonheur de ce gosse de cinq ans ? Il danse pour fêter sa nouvelle prothèse. Comme seul au monde. Sa danse devant des centaines de milliers de regards. Si heureux qu’il serait prêt à danser jusqu’au bout de sa vie. Éterniser ce moment.

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Les pas de danse d'un jeune amputé émeuvent la Toile © Radio-Canada Info

             Sa joie occupe tout le centre. Bouffant l’écran. On ne voit qu’elle. Plus rien d’autre que le visage  rayonnant de Ahmad Sayed Rahman. Comment ne pas être sensible à la joie de ce gosse ? Un soleil qui se met à danser. Fou de bonheur. Il fête sa nouvelle prothèse. Comme seul au monde. Sa danse devant près d'un million de spectateurs. Partageant, à travers nos écrans, son immense bonheur. Un enfant si heureux qu’il serait prêt à danser jusqu’au bout de sa vie. Éterniser ce moment sur sa piste de danse improvisée. Ne plus quitter ces quelques mètres comme une ambassade virtuelle ou il se sent protégé. À l’abri sur son dancefloor. La protection éphémère d’une danse pare-balles. Profiter à fond de cet interlude dans l'horreur. La réalité reprendra les rênes de son histoire. Celle du haut de ces cinq ans. Un haut déjà bancale.

     Celui d’un gosse qui a perdu sa jambe. Pas de maladie ou dans un accident. Après avoir reçu une balle. Loin d’être une exception dans son pays en guerre. Et comme partout où les balles et les bombes sont le quotidien des populations. En le voyant, j’ai pensé aux autres. De son age ou plus âgés. Avec ou sans prothèses. Souriant ou visage fermés à perpétuité. Telles ces ombres grimaçantes qui ont eu très peu les honneurs de notre presse. Des gosses survivant dans leur pays ravagé en grande partie par de riches princes. Les mêmes rachetant des grands clubs de foot, des palaces…. Parfois venant faire leurs emplettes dans les beaux quartiers parisiens. Ces princes décapitant récemment 97 personnes en une journée. Adeptes aussi de la lapidation et autres plaisirs de droit princier. Les très chers clients de notre pays. La patrie des droits de l’homme et de la femme. Après celle du tiroir-caisse qui rend aveugle et sourd. D’abord la patrie du principe de réalité financière ?

      Beaucoup d’adeptes de Marguerite Duras chez certains ( pas tous heureusement) de nos journalistes et dirigeants ? N’installant la caméra que devant les horreurs qu’ils fallaient «faire voir » en priorité ? « Non, je n’ai rien vu au Yémen.». Des années de silence médias. De très rares unes sur les massacres perpétrés par nos chers clients. Avant ces derniers temps. Pourquoi un déni si long ? Les princes de sang ont-ils aussi des parts dans la presse française ? La question peut se poser. Pas un peu complotiste, toi ? Peut-être sommes-nous mauvaises langues à voir le mal partout. Les armes vendues à nos clients ont une éthique. Que de la mort équitable. Un tri sélectif pour ne tuer que les méchants. Ceux qui pourrissent nos très chers clients adepte du fouet, du sabre, lapideurs de femmes… Des humanistes sachant ne pas tout mélanger. Les autres, comme ces enfants jouant au soleil, tous les innocents, ne seront jamais touchés. Au contraire. Les princes veillent sur eux. Ils sont venus uniquement pour les protéger. Une impressionnante opération princière à but humanitaire. En quelque sorte un gala de charité descendu du ciel. Une espèce de Père Noël des sables version hollywood. Avec comme cadeau des balles en chocolat et des bombes pralinées. Le futur prix Nobel de la paix décerné à nos alliés et nos marchands d’armes éthiques ? Certains, parmi les anciens sourds et aveugles, capables de liker cette vidéo. La trouvant même très touchante. Sincères. Comme des centaines de milliers d’autres spectateurs. Que dire face au déni officiel ? Sans oublier le notre. Et celui de ce billet.

      Contaminé par la joie béate devant un gosse dansant avec sa béquille. Alors qu’il faudrait être en colère. Une putain de colère pour lui. Et tous les autres morts et blessés anonymes. Les millions d’anonymes n’ayant pas un sourire plus fort que la mort. Et la folie humaine. Le sourire bras d’honneur d’un enfant de cinq ans adressé à la cruauté planétaire. Mais rien ne peut- y faire. Pris comme beaucoup dans les filets de son bonheur. La colère sera moins forte que la joie contagieuse. Stupide de s’être laissé avoir ? Manipulé par des bons sentiments pendant que les marchands d’armes -notamment français- travaillent avec des princes tueurs et amputeurs ? Sans doute en partie manipulé. Par la puissance des images et son émotion.

      Cette danse est-elle plus puissante que la douleur habituelle ? Celle de visages éteints et de cadavres. Plus efficace que notre colère habituelle. Une colère sans plus d’effet sur le réel que l’émotion suscitée par cette vidéo. Le bonheur de ce gosse révélera-t-il l’horreur plus que toutes nos révoltes et indignations récurrentes ? Pas un jour sans le spectacle de l’imagination humaine pour détruire l’autre. Capable aussi faire table rase de la flore et faune dans sa foulée meurtrière. Une foulée avec le nom des sponsors floqué sur les dossards. . Sa danse comme une arme de «décillation massive» balancée à nos regards ? Le sourire qui cache la forêt d’amputés.

     Tour à tour stupéfiante et inquiétante notre époque. Capable de faire lever un million de pouces pour liker une amputation de guerre. La danse occultant le crime de guerre. Pourtant pas la prestation d’un très jeune performeur. Comme ces jeunes danseurs de hip-hop dans les rues et ailleurs. La danse d’un gosse fauché par une balle. Une balle qui continuera de siffler dans sa mémoire. Comment retrouver sa musique perdue ? Celle d’un enfant de cinq ans ? Déjà entendant à travers le ventre de sa mère la musique des bombes et des larmes. Mais avec ses deux pieds au sol. Il danse, il danse… Avec le fantôme sous la jambe de son pantalon.

     Pendant que nous sommes comme au spectacle vivant. Tous, cloisonnés par nos écrans, assistant à la danse d’un gosse. Fascinés et émus par ce spectacle. Un spectacle avec comme mécènes des cyniques des droits et des princes saigneurs. Certes pas les mêmes qu’au Yémen. Quoique le business de l’amputation par balles soit international. Cette vidéo témoigne aussi d’une autre violence. Moins spectaculaire que des corps en sang et des individus courant avec des gosses dans les bras. Une bombe à effets très lents dans le temps. Mais très efficace. Une arme tapie sous la chair de ce siècle. Un siècle puissant sur le plan de l’image. Tout se voit et peut-être vu. Même likés. Du pire au meilleur. Quelle est l'autre arme dont se servent aussi les tueurs et commanditaires de ces crimes ? Une arme invisible mais très efficace en terme de manipulation. Détournant leur culpabilité. Pour réussir à nous tenir par l'émotion et la compassion. Des centaines de milliers d'internautes sincèrement touchés par la danse joyeuse de ce gosse. Tous focalisés sur son sourire. La majorité d'entre nous plus émus qu'en colère par la danse tragique du monde. Sous le regard de notre impuissance voyeuse.

        Face à un sourire debout.

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