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« Le théâtre est le lieu où apparaissent violence et cruauté. Leur représentation doit servir à ce que l'horreur ne se reproduise pas.» Gérard Mortier
Un corps d’enfant désarticulé. Ses jambes flottent dans le vide. Mon premier réflexe est de détourner les yeux. Une vision insupportable en pleine gueule. Hallucination ? Parfois, les effets du travail nocturne sur clavier. Une manipulation via IA ? Je finis par reposer les yeux sur l’écran. Pas du tout une hallucination. Ni une entourloupe de l'IA. Qu’est-ce que cette horreur ? Ignoble de transmettre une telle image. Sans qu’une annonce n'indique le caractère plus que violent de ce qu’on va visionner. Le ventre se noue. Une soudaine envie de gerber face à cette terrible image. Puis les poings se ferment. Cogner. Plus que ça pour réagir. Mais cogner qui ? Personne au bout de sa colère. Qu’un écran à cogner pour ne plus voir l’horreur de notre monde. Détruire le miroir de son impuissance récurrente.
Puis un ouf de soulagement. La tension retombe d’un seul coup. Pas un être humain. Ce n’est qu’une marionnette. Donc de la fiction. Pas de la réalité brute jetée en pleine gueule. La marionnette est si bien conçue qu’on croirait un vrai enfant. De quel âge ? Un personnage de moins de dix ans. Petite-fille ou petit-garçon ? De longs cheveux en touffe bouffent le visage. On ne distingue pas le regard. Pour ma part, je vois un petit garçon. Le créateur de la marionnette, a-t-il voulu incarner une petite fille ? Je n’en sais rien. Mais le sexe ou le genre de l’enfant ne changerait rien en l’occurrence. Ce qui compte est d’abord le propos du spectacle. Que veut-il nous dire ?
La marionnette oscille dans le vide. Ses bras sont comme des manches de chair. Tout son corps est désarticulé. L’émotion passée, on se sent très naïf. Facilement manipulable. Assujetti à ses émotions. Même si la vision voulue par le metteur ou la metteuse en scène est très violente. Une grande claque dans la gueule. L’abominable de la guerre en pleine gueule. Incontournable. Cet enfant tordu est le reflet d’une part de notre humanité. La pire. Celle qui, entre deux jamais plus, se reproduit de siècle en siècle. Avec l’aide de la science et de la technologie. Pour autant, l'arme blanche n’a pas dit son dernier mort. Mais l’abominable de nos jours circule en drone et autres armes télécommandées. L’horreur de plus en plus à distance. Avec un ou plusieurs clics. L’horreur sans jamais se salir les mains. Ni croiser le regard des victimes.
Quel terrain d’opération ? La mise en scène ne le spécifie pas. La souffrance d’un enfant ou de n’importe quel être se géolocalise d’abord dans son corps. Elle se trouve dans ses yeux et sa chair. Et le regard de ses proches. Ça pourrait dont se situer n’importe où. Dans tel ou tel territoire ravagé par la guerre. Chaque spectateur et spectatrice peut localiser cette fiction là où il le désire. Le plus important est le remue-ménage sous la peau. En tout cas de celles et ceux doués d’au moins un minimum d’empathie. Fort heureusement la majorité de l’humanité. Revenons au spectacle qu’on dit vivant : rien de nouveau en réalité. Des scènes vues et revues sur nos livres d’histoire et nos écrans. L’horreur semblable partout sur la surface du globe. Et de tout temps.
La réalité peut dépasser la fiction ? C’est vrai. Même si parfois, comme dans cette vidéo, la fiction est si proche de la réalité. Jusqu’à nous troubler profondément. Paumé au bord de la frontière du réel et du fictif. Sans doute que c’est ça une fiction bien réussie. De nous plonger dans le trouble et les interrogations. Quand on ne sait plus discriminer le réel de la construction fictionnelle. Surtout face notamment à l’horreur humaine. Jamais loin de soi. Puisque que l’abominable est toujours commis par un semblable. Qu’il s’agisse d’un tueur avec une lame ou un avion de guerre bourré de haute technologie. Un être qui croise son reflet dans le miroir chaque matin. Comme nous le nôtre. Chacun chacune membre de la même espèce. L’horreur et l’abominable habitent notre miroir de l’humanité.
Le marionnettiste avance sur des gravats. Il se trouve légèrement en hauteur. On devine les silhouettes en contrebas ? Il avance lentement… Je n’en suis plus si sûr. À pas rapide ? Tellement choqué par ma première impression que je ne peux pas le préciser. Des images flottent dans une sorte de flou. Sans doute que ma retranscription comportera de nombreuses inexactitudes. Happé par l’émotion générée par ce spectacle plus que bouleversant. Dévastateur. Le cœur et le cerveau soudain coupé en deux. Dans mon souvenir, l’homme, le marionnettiste, porte la marionnette contre sa poitrine. Une étrange démarche. Celle d’un homme tour à tour fébrile et abattu. Se demande-t-il lui aussi s’il se trouve dans la réalité ou dans une fiction ? La question en tout cas n’empêche pas le marionnettiste d’avancer. De tenir son rôle en direct. Cet vidéo génère une irrépressible perte de mes points de repère. Chaque fois à me demander si c'est réel ou de la fiction. Sans doute pas le seul à me retrouver dans cet étrange entre deux. Tous des marionnettes de l'innommable ?
Le marionnettiste ouvre les bras. La marionnette glisse légèrement. Elle cogne contre les gravats. Il ne la lâche pas. En bas, d’autres mains attendent pour la réceptionner. Le marionnettiste finit par lâcher la marionnette. Se délester de la douleur incarnée dans ce pantin désarticulé. Soudain, on traverse la frontière. Plus dans un spectacle. Passé sur la rive du réel. Un être de chair et d’os transporté comme une marionnette. Celle entre les mains d’un putain de monde. Autorise un tel sort pour une petite fille ou un petit garçon. Transformer un enfant en une marionnette de sang. Sous le regard de milliards de Terriens et de Terriennes. Nos regards de voyeurs. Si habitués aux images de l’horreur et l’abominable à distance numérique. Notre siècle confiné dans une réalité devenue fiction ?
Géolocaliser l’abominable. Au début, je ne voulais pas. Pourquoi ? Ne pas alimenter les rapaces cathodiques se nourrissant du moindre cadavre s’il apporte de l’eau à leur moulin de haine et de division. Se jetant au centre des lumières pour rajouter de l’huile sur le feu. Des noms ? Vous les connaissez. Et , même si c’est tendance de nos jours, je résiste à la tentation de la délation. Néanmoins, je me sens en faute. En tout cas moralement. Il m’est impossible de ne pas situer cette réalité horrible. Ce gosse a un prénom, un nom, une histoire unique sous un carré de ciel précis. Sans doute que vous avez deviné où se déroule cette horreur. Elle se situe à Gaza.
Et le 7 octobre en Israël ? Cette question en écho chez certains internautes. La plupart sont sincères. Des hommes et des femmes comme nous, encore sous le choc du 7 octobre. Un abominable qui ne peut s'oublier. Tandis que d’autres poseraient cette question dans un but précis. Celle de minimiser toute autre souffrance que celle de son camp. Une pratique des plus classique. Surtout en notre époque de comptabilité sur cadavres. Cette marionnette se trouvait elle aussi le 7 octobre. Avec un autre prénom, un autre nom, son histoire unique sous un carré de ciel. Une marionnette différente, mais avec le même regard. Celui du massacre de l’enfance. Des enfants d'ci et d'ailleurs. Leur destructions est aussi celle de l’avenir de notre espèce.
Lieux différents , même profonde horreur perpétrée par nos semblables. Pas des extraterrestres venus massacrer de l’humain. Et le Yémen ? L’Ukraine? L’Érythrée? Le Soudan ? D’autres marionnettes s’y trouvent actuellement. Avec des corps de chair et d’os de vraies petites filles, de vrais petits garçons, de vrais femmes, de vrais hommes, de vrais autres genres, de vrais animaux. Sans oublier bien sûr la destruction des habitations, des hôpitaux, des écoles, des lieux culturels. Plus le terrible impact sur tout l'environnement naturel. Qui sont les marionnettistes qui tirent les fils de l’horreur ?
De vrais gens. Comme vous et moi. Des marionnettistes de chair et d’os opérant sur toute la surface du globe. Des tueurs de masse de toutes les couleurs, de toutes les religions. La plupart d’entre eux échapperont aux tribunaux. Mais derrière leur sillage sanglant, la signature de la défaite programmée. Même en obtenant la victoire. Des perdants à rebours. Entrainant tout leur peuple dans la perte. En plus de la culpabilité d’avoir participé et accompagné la folie meurtrière de tel ou tel « fou de sang humain » Chaque marionnette morte ou blessée sera une nouvelle arme. De la haine et vengeance sur retardateur. Avant d’exploser tôt ou tard. À moins que, dans l’avenir, des hommes et des femmes s’interposent pour faire cesser le cycle du sang contre sang. L’espoir est une fiction pour naïfs et naïves ? Peut-être. Mais sans cette fiction, la réalité n’a aucune chance de survie. Merci à Nelson Mandela et d’autres d’avoir été naïfs
Transmettre l’image ? Pour les internautes (se sentant capables émotionnellement de visionner une telle horreur ) voulant la découvrir, elle se trouve sur le fil twitter de l’avocat Jean-Pierre Mignard. Une vidéo postée le 9 septembre à 11H18. Sans doute visible aussi sur d’autres sites. Et si ce n’était qu’une fake news ? Une manipulation de propagande ( l’info vraie est toujours émise par le même camp : le bon. Autrement dit le sien… ) ? Peut-être en effet que je me suis fait avoir. Manipulé par des ordures se nourrissant sur le cadavre d’un enfant ? Assujetti à mon émotion sans faire un détour par la case cerveau et penser contre soi ? C’est possible. Dans ce cas, à manipulation ((un spectacle extrêmement au point avec des comédiens de grand talent), toute chose est bonne. Celle d’évoquer les marionnettes et les marionnettistes. Sur des théâtres d’opérations qui ne sont pas des scènes de fiction. Mais la réalité de corps de chair et d’os. Avec du vrai sang de victimes qui ne se relèveront plus ou seront estropiées à survie. Le chantier de destruction de nos semblables. Sous notre ciel commun.
Comment conclure ? Avec un coup de chapeau pour des démarches individuelles. Parfois, elles deviennent collectives. La force de certains hommes et femmes de dénoncer le pire de leur famille ou camp. Sans jamais négliger l’abominable perpétré par les adversaires. Mais capable, au risque de passer pour des traîtres, de ne pas se voiler la face devant l’horreur interne. Celle pratiquée par ses proches. Des exemples ? Vous en trouverez dans tous les camps. Leur honnêteté est une gageure de leur part. D’autant plus en une époque où les grandes gueules et la pensée courte ont pignon sur rue du Buzz. L’honnêteté intellectuelle ne se résume pas uniquement à une hauteur morale et des combats. Elle est aussi une très grande élégance. Des êtres, de tout bord, même en désaccord les uns avec les autres, voire en conflit ; tous et toutes ont un vêtement commun : porteurs de ce qui devrait être notre incontournable. Normalement l'habit de huit milliards de solitudes passagères. Grand merci à ces êtres vêtus de l’essentiel.
La classe humaine.