De Duras aux concours de pets

 

Le Camion (extrait) - Marguerite Duras © martialsal

 

           

 Dans tout homme rien n’est plus existant et véridique que sa propre vulgarité, source de tout ce qui est élémentairement vivant. »

Emil Cioran 

 

          Un sacré grand écart. Rares ceux tentant cet exercice. Et qui en plus n'hésite pas à le revendiquer haut et fort. Gérard Depardieu n’hésite pas à se lancer dans une telle gymnastique. Capable de tout oser comme écrivait Michel Audiard ? Un acteur dont j’apprécie un grand nombre de films. Quant au personnage buzzant dans les médias, ce n’est pas du tout ma tasse de thé. Surtout depuis qu’il nous joue le pleurnichard obligé de migrer à cause du tyran sanguinaire nommé Impôt. Pauvre petit chéri traqué par le très très méchant fisc. Comédien aussi talentueux que citoyen détestable. Qui n’a pas son Depardieu parmi ses proches ? Quelqu'un détesté et dont personne ne veut entendre parler mais qui peut alimenter toute une conversation. Idéal pour meubler les longues soirées d’hiver.

Après lecture de cet article consacré à une nouvelle émission culinaire autour de l'acteur, j’ai quelque peu changé d’avis sur ce personnage public. Révisé mon point de vue. Il reste toujours ignoble sur nombre de points mais avec une irrépressible tendresse. La tendresse bourrue des trouillards qui tirent le rideau sur leurs larmes. Lâches face aux profondes émotions. Un grain de folie et une inconsolation à perpétuité qui sont touchants. La beauté mêlée aux effluves d’égOuts. Il tient des propos parfois très émouvants.

Surtout l’évocation de sa grand-mère Dame pipi à Orly. Souvent, elle le gardait avec elle. Difficile d’imaginer le Gégé, enfant, assis en compagnie de cette dame récurant des chiottes  du matin au soir. La journée de la grand-père et de son petit-fils rythmée par le tintement des pièces sur une soucoupe en émail blanc. Et lui voyageant à bord d'un haut-parleur. Départ du vol pour Vancouver porte 4. Un voyage sur ses premières voix aériennes. Clin d'oeil inconscient à sa grand-mère en pissant dans un avion ?

Sa filmographie à rallonges est à l’image du personnage très contradictoire et insaisissable. Des bijoux cinématographiques alternent avec des merdes uniquement commerciales comme il n’hésite pas à l’avouer lui-même. Loin d'être le seul artiste à être dans ce cas. Facile de juger, plus dur de faire. A propos de merde, le journaliste de la Croix, auteur du très bon article cité plus haut, ne peut s’empêcher de parler d’anecdotes au goût douteux. Bien entendu, il a tout à fait le droit de ne pas apprécier les vannes de l’acteur. Chacun a ses propres frontières et tabous sur l’humour. Mais, comme disent les psys, important de savoir d’où l’on parle. Même pour évoquer des vents de people.

Anecdotes douteuses pour le journaliste ou pour les arbitres des élégances dont il se fait consciemment ou pas l’écho ? Peut-être que, dans son enfance, les flatulences étaient un blasphème familial ? Seul l’auteur de l'article le sait. Quel est l’humour non douteux ?  Doit-on douter de Coluche, de Desproges, de Charlie Hebdo, et d'autres caricaturistes ou humoristes? La question peut se poser. A quand une charte de l’humour non douteux ? Restons vigilant sur le droit au blasphème pour tous. Que reste-t-il de l’appel du 11 janvier ?

L’acteur raconte ses concours de pets avec notamment Bernard Blier et Jean Carmet. Pour ma part, je ne trouve pas ça douteux, ni vulgaire. Peut-être pas un exercice que je renouvellerai mais ne renie pas pour autant ces crises de rigolades entre ados de mon quartier. Des étudiants, pas que de  milieux populaires, s'amusent aussi à ce jeu. Certes, personne n’est obligé de trouver drolatique ce genre de jeu ou d’y participer. Marguerite Duras, dont Depardieu a interprété et interprète encore des textes, aurait-elle apprécié ce  concours ? Je n’en sais rien. En tout cas, l’acteur a aimé flatuler de concert avec ses trois amis. Pathétique pour certains, marrant pour d'autres. Je les entends se marrer au milieu d’une forêt de bouteilles. Jouer avec ses pets entre vieux gosses consentants ne nuit à personne.

D’autres artistes comme Catherine Millet, Alain Robbe-Grillet et d'autres, ont participé à  des concours d’une nature différente. Nombres d’artistes dans tous les domaines nous dévoilent leurs expériences de vie mêlées à leur pratique artistique. L'art se nourrit très souvent de transgression. Combien de créateurs et leurs œuvres ont fait scandale ? Des performances d'artistes contemporains peuvent choquer largement plus qu’un concours de pets. Sont-elles pour autant douteuses ?

 Revenons à notre Gégé national, migrant de luxe. Un matin sur France Info, le comédien expliquait pourquoi il préférait les russes aux américains.  De sa voix reconnaissable, il rappelait que les américains avaient massacré les indiens, asservi des noirs, bombardé partout sur la planète. Même si je ne partage pas du tout son admiration pour Poutine, force est de constater qu’il a raison sur plusieurs points. Qui occupe le plus de pays militairement et économiquement ? Les russes ou les américains ? Quel pays a le plus bombardé la planète depuis des décennies ? Sans pour autant oublier les massacres de l'armée rouge dans l'ex-URSS et aujourd'hui en Tchétchénie et ailleurs. Les amis russes de Depardieu ne sont pas de nouveaux Mandela ou Gandhi.

Même si on est pas d’accord avec ses propos, l’acteur s’exprime sans le fil à la patte américanophile de certains de nos politiques ou de la French American Fondation ( association critiquée de plus en plus, notamment pour ses Young leaders made in France). Quel est le but réel de cette association ? Lobby au service de l’administration américaine ou un espace d’échanges entre deux peuples et cultures différentes ? Parano mal placé ou réalité d'un lobbying pro-américain? Des questions que le citoyen est en droit de se poser en découvrant la liste des heureux bénéficiaires de cette fondation. Nombre de personnalités françaises de premier plan ( à gauche et à droite) y figurent. Pas encore fouillé à fond ce sujet pour me faire une vraie opinion. Cependant, ne soyons pas naïf ; Depardieu a aussi des intérêts chez Poutine. Loin d’être Gégé le philanthrope. Pas transformé d'un seul coup en grand humaniste.

Mais la parole de l’acteur, comme celle du citoyen lambda, n’est pas moins intéressante que celle de politiques, de  journalistes, et de tous les spécialistes convoqués sur les médias. Sauf que la sienne est d’emblée disqualifiée car il excessif, pétomane, exilé fiscal, ami des pires salauds de la planète, vulgaire, sexiste… La cour est pleine d’immondices, n’en jetez plus. Ce qui n'empêche que de nombreux anonymes pensent comme lui sur la politique expansionniste américaine. La parole des « citoyens périphériques » a-t-elle un poids dans notre démocratie ? Peut-être entendue, rarement écoutée.

Ce personnage tour à tour détestable et attachant, puant (pas  que pour ses pets) et bourré de talent, généreux et pingre fiscalement, me semble être un bon thermomètre politique. Malgré sa notoriété et sa culture, il n’a pas décollé de sa classe populaire.  Un «  bobeauf » comme affirmeraient d’aucuns ? Toujours englué dans la «  boue » de son enfance très modeste. Sur plusieurs plans, la star internationale ressemble à l’électeur moyen du FN.  Même si l’électorat FN n’est pas uniquement issu de classes sociales défavorisées.  L’extrême-droite genre 16 ème arrondissement de Paris, nationaliste cultivé naviguant entre  Drieu La Rochelle et Zemmour, représente aussi une part - certes infime - des électeurs de  la famille Le Pen. Toutefois, à l'aune de ce que je lis dans la presse, écoute à la radio, et surtout entend dans les bars, les transports en commun, le populo, ouvrier ou chômeur de souche ou pas, me semble former le gros des troupes de la marée brune. N’en déplaise à certains, ils  ne sont pas tous pour autant des racistes ou des salopards voulant que le sang impur des migrants abreuve nos frontières. Combien de Gérard Depardieu parmi eux ?

Des électeurs en colère prêts à se lâcher dans les urnes juste pour emmerder le bourgeois. Le donneur de leçons des centres-villes. Ce bourgeois, rebaptisé bobo que nous représentons plus ou moins pour lui. Vision très caricaturale ? Peut-être, mais à force de rester entre nous, sûr d’avoir raison contre ces beaufs incultes, eux restent aussi entre eux contre ces  bobos méprisants. Leur entre eux labouré par des vendeurs de paradis religieux ou politique. Chacun derrière ses murs. Le ventre chargé de frustrations et de trouilles.

Que dire ? Que faire ? Un p’tit billet d’humeur, équivalent d’une conversation à l’apéro sur un comptoir, n’apportera évidemment pas la moindre solution efficace et concrète, ici et maintenant. Juste un angle de vue subjectif, imparfait,contradictoire, pour tenter de comprendre un monde si confus. Planter un petit point d’interrogation sur la toile. Qui a la solution pour enrayer la « résistible ascension de Marine » et de son pendant obscurantiste religieux ? Pas moi. Ni les politiques d’hier et d’aujourd’hui. En attendant, les nuages s’amoncellent au-dessus du pays. Quelle météo pour l’avenir ?

 Imperméable à toutes ces interrogations, un petit garçon blond, assis sur son siège, continue de voyager. Son voyage immobile est  de loin en loin interrompu par une pièce qui tombe dans la soucoupe nourrissant sa grand-mère, un raclement de gorge, le tac tac des talons d’une femme, le bruit d’une chasse d’eau, la flatulence d’un  homme d’affaires, un rire, une conversation… Prière de ne pas déranger ce gosse qui travaille. L’acteur de Duras et de Mammuth est concentré sur sa première répétition. L’enfance et la poésie ont peut-être un point en commun : l’absence de frontières.

Nos deux vraies patries ?

 

 

 

 

 

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