J’aurais préféré être un écrivain de droite

 

 © Marie-Laure de Decker © Marie-Laure de Decker

                            

 

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                    Trottoir de gauche

 

       

              Aujourd'hui, j’ai un  mal fou à me lever. La nuit a été très courte. Pas à cause d’une  fiesta bien arrosée. Avec d'autres militants, j'ai été soutenir les migrants à la Chapelle. Même la violence policière, disproportionnée, ne pourra nous pourrir ces moments de solidarité. Une vraie chaleur humaine. Toutes ces petites mains anonymes, pas que des bobos ou politiques, venus filer un coup de mains à des êtres en grande détresse. France pays de lumière dans nos regard et ceux des migrants en nous voyant. Pas que des CRS ou des xénophobes  dans notre douce France. Le pire n'a pas tout contaminé. Des valeurs résistent à la pollution du chacun pour soi. Et, en plus, l’opération a été fructueuse. La mairie de Paris a fini par réagir. Bon, c'est pas le tout; faut que je me lève pour emmener les gamins à l’école. Et revenir me plonger sur mon roman. Un café, une douche, et je serai d’attaque. J’aime bien écrire le matin. Les heures où l'inspiration me fait le plus crédit. Mon plus grand plaisir.

Mes deux petits à la main, je passe devant une affiche et esquisse un sourire.  Avant-hier, un vieux militant communiste m’avait demandé des petits textes, quelques lignes, sur le quartier. Gêné de ne pas pouvoir me payer, il m'avait invité à bouffer dans son rade. Et j'eu droit à ses faits de guerre  de militant increvable. Toujours une cause sur le feu. Ce  bonhomme mouille le maillot du matin au soir. Un peu borné mais le cœur sur la main.  Je pensais qu’il les aurait intégrés dans un de ses tracts habituels. Pas du tout; il les a agrandis, photocopiés, et placardés directement sur les murs. Slogans anonymes. Ça me fait plaisir. Surtout que ce type là, contrairement à d’autres, ne fait pas ça pour se faire plus ou moins mousser l’ego. Un vrai militant sincère. Pas du genre à avoir son nom sur une plaque de rue. Et à vouloir un retour sur investissement.

Comme toujours, je bavarde avec les autres parents d’élèves. L’école est très sympa, mixité sociale et gosses issus de toute la planète. Faut le dire vite. Pour être franc, la mixité prend de plus en plus de coups. L’évitement scolaire, habituellement au collège,commence désormais dès la maternelle. Quand on parle du loup… Ca va. Et vous ? Comme ce couple que je croise sur le trottoir, très impliqué dans la vie de quartier. Tous deux militent activement à RESF.  Enthousiastes, ils me racontent leurs dernières opérations de scolarisation de gosses roms dans leur quartier. Nous n’avons pas lâché le maire et le rectorat. Inadmissible que des enfants soient déscolarisés dans notre pays ! J’interromps leur discours matinal. Mon roman m'attend. Je tourne les talons.

Ces deux là m'agacent. Un couple pour l’éducation sans frontières qui pratique l’évitement scolaire. Leurs trois gamins sont scolarisés dans la ville voisine, plus huppée. Des parents prêts à accueillir tout la misère du monde, sauf dans la classe de leurs enfants. On se croise chaque matin, pas dans le même sens de l’école publique. Qui n’a pas ses petites lâchetés et contradictions ? Peut-être que je finirai un jour aussi par craquer. Prendre le même chemin qu'eux. Contaminé par le principe de réalité. De plus en plus de copains de "gauche" contournent les écoles publiques du quartier. Combien de temps à rester encore parmi les derniers apaches de la réserve ?

A mon bureau, je me reprends un café et commence à consulter mes mails. Pourquoi avoir ouvert ma messagerie ? Un copain me demande d’urgence de lui écrire un billet d’humeur sur une vieille femme menacée d’être expulsée de son logement. Il a monté un collectif d’urgence pour la soutenir dans son combat. Pas le temps de lui rédiger un truc. Je colle son mail dans le dossier « à faire ». Ce dossier est plein à craquer. Impossible de répondre à toutes les demandes de textes de soutien, billets d’humeur ou nouvelle, pour telle ou telle cause. Que des combats légitimes et louables. Aujourd’hui, j’ai d’autres choses à faire. Tout le reste passera après mon roman.

Deux heures plus tard, je lui envoie un billet sur cette femme.Indigne d’un pays d’expulser aussi abruptement une vieillarde d’un logement où elle vit depuis 45 ans. Une réunion de soutien à l’octogénaire est prévue ce soir. Si ma Valérie sort du boulot  ( prof d' histoire en lycée Pro) pas trop tard, j'irai la soutenir directement. Un saut rapide; je suis crevé. En plus avec Valérie, très impliquée dans « Osez le féminisme » et d’autres assos féministes, nous ne voyons qu’entre deux portes. Une vie de dingue. Mais y a pire que l’existence d’un couple de bobos dans un pavillon de banlieue. Et une grange « à retaper » dans le Lot. Plutôt des citoyens privilégiés.

Enfin sur mon roman. D'abord relire mes dernières notes. Le téléphone sonne. Peut-être un souci à l’école ? Mon aîné avait très mal au ventre en se réveillant. Je décroche. Encore mon voisin d’en face. Cette fois, il a une fuite dans sa cuisine.Y a pas que sa baraque qui fuit. C’est un type sympa, ancien chauffeur routier très porté sur la bouteille. De temps en temps, il vient me tronçonner les arbres et me filer des conseils pour le jardin. Jamais vu une main aussi verte. Il sait que j’ai été plombier dans une précédente vie. J’arrive Jojo. Et je descends chercher mon matos à la cave. Pourquoi avoir décroché ?

Assis dans son jardin, un verre à la main, je l’écoute me raconter ses voyages. Heureux qui comme Ulysse à conduit  un 38 tonnes sur toutes les routes d'Europe et du Moyen Orient. L'Usage du monde version Max Meynier et les Routiers sont sympas. Ses récits sont toujours passionnants. Bien sûr, sans doute les effets de l’alcool combinés à l’immobilisme forcé, il radote et affabule. A l'écouter, une femme l'attendait dans chaque station-service. Chaque fois, des anecdotes intéressantes, tristes ou drôles, émergent de son débit incroyable. Des pépites conservées par sa mémoire de pochetron.  Bon, d’accord, mais j'ai.... Je ne sais pas dire non. En plus, il avait déjà jeté des merguez pour moi sur son barbecue. Cubi or not cubi !  Son cri de guerre avant d’ouvrir une bouteille. Piégé par le voisin.

Après un passage au tabac pour des clopes et les bonbons ultra fort anti haleine 14%, je vais chercher ma progéniture à l’école. Mon portable vibre dans ma poche. Un texto de Valérie. Elle a une réunion urgente. Devoirs, bains, repas, histoire à raconter… Et mon roman dans tout ça ? Déjà rédigé plus d’une centaine de feuillets. Je m’y remettrai demain. Sans faute. Quitte à décrocher le téléphone et ne pas ouvrir ma boîte mail. M'isoler totalement. Surtout que mon cerveau fourmille d'idées depuis quelques jours. Mes personnages se peaufinent de plus en plus. Faut juste que je gamberge un peu plus sur mon intrigue. Cette fois, je sens que c'est la bonne. Bientôt le donner en lecture.

Les gosses tiennent absolument à goûter dans le square. Je me serai bien passé de passer par la case square. Un espace collectif avec un potager géré par une partie des habitants du quartier. La minorité qui me ressemble. Beaucoup d’artistes, journalistes, enseignants… Un jour, une main anonyme avait tagué sur le mur blanc : « Square à bobos ». S’ensuivirent de longues conversations et polémiques. Comment l'ouvrir à une population plus large ? Toucher d'autres parents que nous , Réunion sur réunion sur  ce sujet. En vain. Rien n’a changé au pays de l’entre-nous. Cela dit,l’endroit est très sympa. Surtout aux premiers jours de printemps.

Je pousse la porte. Mes gosses filent rejoindre leurs potes. J'y retrouve les mêmes têtes. Des piliers de square très sympas. Nombre de citoyens engagés contre les injustices sociales, pour la protection de l’environnement, et d’autres causes. Toutes importantes à défendre, surtout en ces moments d’extrémisme politique et religieux. JesuisCharlie est majoritaire au square. Parmi eux, il y a les très investis, moyennement, peut mieux faire, pas du tout… Chacun libre du choix de son investissement. Quelques-uns me font marrer car ils se sentent gênés et culpabilisent de ne pas être assez sur le terrain. Comme un artiste peintre, auteur aussi de poésie sonore. Chaque fois, il vient me parler de l’état de la société. Très séducteur et brillant. Sans aucun doute sincère sur le moment. Un vrai scandale ! Tu me tiens au courant pour la prochaine action. Je tiens absolument à en être. Tu as toujours mon mail ? Comme tous les autres, il reçoit mes messages. Jamais, je ne le vis en manif ou venir filer un quelconque coup de mains. Je reçois toutes ces invitations par mail. Environ tous les deux ans, il expose dans la galerie municipale et dédicace ses bouquins.  Peut-être qu’il apporte plus aux autres que moi ?

Ton militantisme est une forme de stratégie de contournement. Je l’aurais bien étranglé. Un digestif à la main, dans mon canapé, mon beauf, cadre sup dans une multinationale, me faisait un soir la morale. Une morale de PNL et autre analyse transactionnelle. Fais comme moi, prends un coach pour travailler sur tes faiblesses. Une insulte pour moi. Coach est un mot que je déteste. Beaucoup de copains travaillent avec un coach payé par leur boîte ou privée-souvent des comédiens pour arrondir leur fin de mois. Et c’est vrai qu’ils vont beaucoup mieux. La plupart ont, comme ils disent avec un sourire, trouvé ou retrouvé une « estime de soi », régler des  conflits internes; mieux dans leur peau et avec celle des autres.  Des résultats visibles. 

Mais, moi, je n’ai pas envie d’aller mieux. Jamais je n'irai demander à quelqu'un, bien dans sa peau, heureux etc, de venir envoyer ses ondes positives dans mon chantier. Ôte toi de ma nuit ! Le coaching est-il une loi renseignement de l’intime ? Encore une caricature ? Généraliser doit me rassurer. En tout cas, personne, même champion de yoga ou de sophrologie, ne viendra toucher à mon outil de travail. Le bien être, pas chez moi. Hors de question de céder à l’excès de modération. Qu'est-ce que tu crois, t'es pas le seul à essayer de changer le monde. Moi aussi. Son militantisme à lui se bornait à l’isoloir, quelques chèques à des associations caritatives et cathodique, la lecture de Télérama et aller voir le dernier film primé à Cannes. Quel putain de donneur de leçons. Facile de critiquer et de ne rien faire. Jamais croisé dans une manif ou une occupation de bureaux vides. Je suis mauvaise langue; il était à la manif du 11 janvier. Valérie s’engueule fréquemment avec lui. On ne choisit pas sa famille.

Celle du militantisme n’est pas très gaie non plus. Faut reconnaître que la rigolade et l’autodérision ne sont pas ce qui nous caractérise le plus. Certains ne se marrent que quand Le Pen se crame. Pas la brigade du rire, comme dirait  le truculent Jean-Bernard Pouy, seul auteur (il déteste le mot écrivain… à chats ) a avoir obligé Spinoza a enculer Hegel.  De nouveaux curés et bonnes sœurs avec Smartphone, queue de cheval, Charlie ou le Monde Diplo sous le bras, abonnés à Médiapart, des  indignations en bandoulière… Persuadés d’avoir la science infuse, nous préchons la bonne parole laïque.  Athées mais de temps à autre aussi intolérants pratiquants. Péremptoires. Et je sais de quoi je parle. Parfois un sans doute.

Quel pied de pouvoir laisser toute la misère au bord du clavier. Plus du tout emmerder ses contemporains avec la boue et le sang. Ne s’occuper que de la beauté et du temps qui s’écoule au bord du regard. Cueillir chaque seconde pour sa collection privée d’éphémère. Lâcher prise. Rêver debout.  

A vrai dire, je ne dois pas  être assez fort pour être humaniste à temps plein.  Faut être très solide mentalement, posséder peut-être une fortune personnelle, pour pouvoir  bien s’occuper de la noirceur de notre époque. Les pauvres les plus mal placés pour s’occuper d’eux ? Trop proches de leur merde quotidienne ? Je ne sais plus quoi penser. Pourquoi pas laisser ce boulot à de vrais humanistes ? Plus proches de leur cœur que du nombril. Et qui on que ça à faire.

Parfois, j’aimerais être à droite. La vie a l'air plus simple chez  eux . Ils s'emmerdent pas avec toute la misère du monde. Pas comme nous à vouloir transformer ou changer le monde à tout prix. Juste le gérer au mieux. Quand j'ai dit ça, à Valérie, elle a  froncé les sourcils, signe de colère, avant d'éclater de rire. A ce moment là, j’ai eu envie de sauter dans la bagnole et direction l’océan. Semer tous les pauvres du coin de la rue ou de l’autre bout de la planète. Se foutre de la couche d’ozone, pas de covoiturage ni auto-stoppeurs. Rien que Valérie et moi dans la bagnole à mettre les Clash à fond.  Se promener pieds nus sur le sable et baiser face à l’océan. Tous deux désabonnées  de « merde.fr ». On ne le fait pas assez. Attendre la retraite, si on en a une ? Au rythme on l’on vit, nous serons  sans doute très décatis. Perclus d’arthrose et de désillusions.

Le monde trop usant pour ses locataires?

Valérie est rentrée vannée. Avec des copines, elles ont monté un collectif sur la violence contre les femmes. Et, à deux ou trois, elles sillonnent les quartiers, pas que ceux des centres-ville. Courageuses d’aller parler aux types dans les cités. Pour l’instant, elles n’ont jamais eu de gros problèmes. Je suis inquiet quand elle y va. J'ai essayé de la dissuader. En vain. Une vraie militante du 1 er mai au 1 er mai. Pas comme « moijemoimoimoi » qui, comme nombre d’auteurs et artistes en général, a un égo bien présent. Un militant de façade. En fouillant sous mon humilité, mes combats, on peut trouver une dose de narcissisme bien camouflée. Loin d'être un hasard d’avoir choisi l’écriture pour me planquer. Solitaire avant d’être solidaire, pour plagier le grand Camus. Bref, un sac de nœuds et de contradictions à moi tout seul. Tu viens te coucher ! Pas me faire prier.

En me brossant les dents, je me dis que mon beauf n’a pas entièrement tort. Important que je lâche un peu tous ces trucs militants.  En aussi chronophage qu'un agenda de ministre. Pire parce que moi je n’ai même pas le temps d’aller à un match de foot avec eux. Ni les 2500 € pour réparer mon erreur de com. Heureusement que nous avons une batterie de nounous pour s’occuper des gosses. Pas si drôle la vie d’enfants de militants rarement à la maison. Et surtout plus préoccupé des douleurs dans le champ du voisin. Dégâts collatéraux ? Arrête de te poser des questions ! Remets-toi à écrire. Et pas des tracts déguisés ! De la vraie Fi-c-tion ! Me consacrer exclusivement à mon bouquin. Cesser de me disperser à la moindre occasion. En un mot: écrire.

Achever mon premier roman.

 Au moment de sortir de la salle de bains, le téléphone sonne dans le salon. Il peut sonner tout son soûl.  La machine à aider aux abonnées absents. Pas de contournement ce soir. Pressé de rejoindre Valérie sous la couette.  Soudain,  des bruits de pas dans l’escalier. A poil, Valérie surgit devant moi. Je bande. Dans le salon, debout contre le piano ? C’est Jeff. Les maliens du 103 sont à la rue. Elle me tend le combiné. Elle fronce les sourcils.

 Encore une érection de perdue ?

  

(La seconde partie intitulée « Trottoir de droite », la journée d’un écrivain de droite, devrait être  "à venir". Date indéterminée, soumise aux manifs et autres urgences sociales lointaines ou de proximité... )

 

 

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