Mouloud Akkouche
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Billet de blog 12 juin 2022

Parole d'absence

Une parole très présente. Surtout aujourd'hui dans les urnes. Loin d'être un scoop. C'est même un marronnier de printemps de l'isoloir. Aujourd'hui, les sans paroles seront les plus nombreux. Comme à chaque élection. Mais l'absence dans l'isoloir ne veut pas dire nulle parole. Pourquoi les absents des urnes auraient moins de choses à dire que le reste de la population ?

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© Marianne A

                  Une parole très présente dans notre corps. Sous notre peau.  Et celle du corps social. Surtout en ce dimanche où la majorité de la parole de ce pays sera absente des urnes. Très loin d'être un scoop. C'est même un marronnier de printemps de l'isoloir. Mais pas que des paroles de l'absence dans l'espace public. Ni que des voix à glisser dans des enveloppes officielles. Certains et certaines parlent en boucle. Souvent les mêmes: des anciens et nouveaux visages du vieux monde. Avec juste une langue et des attitudes raccord aux nouvelles techniques de communication. Rien de nouveau sauf les couleurs et les formes de nos nouvelles laisses numériques. Une présence en toutes saisons sur papier, à l'écran, sur les ondes. Des voix pesant plus ou moins lourds sur la balance contemporaine. Elles sont minoritaires. Celles qui peuvent en tout cas porter. Paroles entendues. Et parfois écoutées. Pour le meilleur et le pire.

          Parmi ces voix, de très intéressantes. Elles sont rares parmi les paroles de l'époque. La plupart sont braillardes, tapageuses, en quête de buzz et pouces levés. La télé-réalité et les réseaux sociaux ? Leur vide ostentatoire y est déployé en grande partie. Mais il y a d'autres voix confondant bruit et sens. Parfois la sienne, prête à tout pour se faire remarquer. Par peur d'être avalé dans le trou noir de l'absence de reconnaissance. L'inquiétude de la petite mort médiatique. Arrête de faire ton malin, dit-on aux gosses. De temps en temps, on replonge en enfance. À jouer le malin à table ou ailleurs. Narcisse et connerie germent dans tous les corps.

           Aujourd'hui, les sans paroles seront les plus nombreux. Comme à chaque élection. Mais l'absence dans l'isoloir ne veut pas dire n'avoir rien à exprimer. Pourquoi les absents des urnes auraient moins de choses à dire que le reste de la population ? Pas plus ni moins intéressants que le reste des habitants de ce pays. À mon avis, pour nombre d'entre eux, l'absence est un acte politique. Une colère qu'ils refusent de brader en la donnant au pire. Un refus du système (les seuls anti-systèmes) aussi politique que celui ou celle qui va voter. Guère un hasard si les votes blancs ne sont pas comptabilisés. Alors que les abstentionnistes voient leur score mis en une et disséqués. Une absence au centre des débats toute la journée. Des gens sérieux seront au chevet de la France malade de son abstention. La patrie des Lumières truffée de sondes. Et de sondeurs souvent élevés hors-sol.

         Laissons le corps social en observation sur le lit de la clinique des médias. Et revenons à nos chers os et chair. La plupart des corps sont habités par telle ou telle parole d'absence, traversés par l'ombre d'autres corps sortis avant nous d'une sorte de ventre gigogne. Avec notre lot de fantômes et de passagers sans visage apparent de notre histoire. Cette part clandestine de soi nous rendant uniques. La solitude qui tente d'échapper aux douaniers de l'identité, du sexe, du genre, et de tous les flics et juges qui ponctuent nos trajectoires. De nouveaux employés à l'étiquetage obligatoire de nos êtres ? Se méfier de tous les uniformes. En général, ils sont là pour faire marcher droit et dans le sens de la marche dictée d'en haut. Ne pas sortir de la norme établie. Se méfier même des nouveaux uniformes invisibles.

      Indéniable que l'identité et les racines sont les questions récurrentes de l'époque. Bien sûr, un sujet très important et à ne pas négliger. Au même titres que d'autres problématiques sociétales et sociales. Des interrogations permettant d'avancer et de changer l'ordre des choses tenu en laisse par des paires de couilles souvent blanches (même si la majorité des mâles blancs est dominée par des couilles blanches) et surtout en haut de l'échelle sociale. Important et vital de foutre le vieux monde patriarcal à la poubelle du siècle. Sans pour autant reprendre le "pire des pères" en voulant tout régenter. Du passé faire table rase, mais peut-être pas avec un tel degré de fébrilité identitaire et de quête de ses " racines entre les jambes". Quasiment une obsession occupant un grand espace médiatique et pouvant bouffer les relations. D'où viens-tu ? Sorti d'un corps venu d'où ? Il ? Elle ? Il et elle ? Rarement la question où vas-tu. Et jamais de quel ventre tu vas ressortir ? Une nouvelle naissance avec ce qu'on fait au quotidien et au long cours. Quelle est ton empreinte humaine ?

         Au fond, les racines ne sont-elles pas ces paroles absentes fleurissant en nous ? Pareille pour l'identité. Nos mots, nos gestes, la beauté et la laideur en nous, plus tout ce qui nous constitue, sont souvent nés de nos ombres. La partie manquante de notre corps. Celle appartenant à la naissance de l'humanité. Là ou les couleurs, les sexes, les genres, ont la même importance qu'un brin d'herbe, une étoile, un vol d'oiseau, la solitude d'une rivière, un arbre... Ni plus haut ni plus bas. Tout à hauteur d'éphémère. Même le lampadaire millénaire de la planète finira par s'éteindre. Comme toi, comme vous, comme nous. La finitude est une certitude. Tous les nœuds du monde et de nos cerveaux viennent d'elle. La fin habite tous les corps. Et chaque seconde.

       Certains êtres sont moins inquiets que d'autres à cette perspective incontournable. Dans une sorte d'acceptation de partir un jour ou une nuit. D'autres, au contraire, sont rongés au quotidien. La fin les empêchant souvent de profiter de leur minuscule voyage mortel sous les étoiles passagères. La came, l'alcool, la création, le sexe, la violence, l'amour, Dieu, Le Fric, le militantisme, le sport... Nombre de panoplies au magasin de cosmétiques pour cacher la trouille de la fin. Pour le masque antirides sous nos visages. Repousser un instant les assauts du temps. Et de la trouille de disparaître de son fil tweeter ou de  sa page FB. Le grand remplacement depuis des milliers d'années.

        Difficile de géolocaliser la parole de l'absence. Celle de notre histoire individuelle. Toutes les ombres et fantômes habitant notre arbre généalogique. Que d'ancêtres à revendiquer. Ces milliars d'héritages qui nous sont peut-être passés sous le nez. À quand remontent l'installation de ces habitants- squatteurs éternels ? -en soi ? Très loin. Même pour les individus n'ayant aucune trace de leurs ancêtres. Un arbre généalogique avec une souche commune. Laquelle ? La nuit des temps. En quelque sorte le ventre de l'absence. Celui d'où nous venons tous. Et là où nous finirons notre voyage. Sans Dieu, ni maître. Unique et remplaçable par d'autres uniques. Transmission de nouvelles paroles de l'absence. La roue continue de tourner.

        Une digression dominicale et d'urnes à grandes rallonges. Du grand n'importe quoi, peut soupirer  l'oeil qui lit. Un salmigondis numérique ? Pourtant que du café sans sucre ni goutte d'eau de vie dans la tasse à café matutinale. L'abstention n'a rien à voir avec la solitude de l'humanité. Ne pas mélanger philo et psy de comptoir, jeu avec les mots et les sons plus ou moins poétique ou merdique, avec la réalité des élections. C'est vrai que ça n'a rien à voir. Encore un billet hors sujet total et partant dans tous les sens. Une sorte de dérapage sur clavier et sortie d'écran. Indéniable que ces quelques mots n'apportent rien de profond. Une humeur dans la machinerie à commentaires tournant 24 h sur 24. Néanmoins, au risque encore de digresser (faire le malin en espérant transgresser ?), il me semble important d'insister. À mon avis, la majorité des abstentionnistes n'a pas rien à foutre de cette élection. Comme de la précédente ou la future. Abstentionnisme ne rime pas nécessairement avec je-m’en-foutisme. Un choix beaucoup plus complexe que ça. Pourquoi choisisir de s'abstenir ?

        Parce qu'ils sont devenus des athées de la République. Mécréants de la démocratie. Des couples ou famille se rendent-ils ensemble aux urnes comme d'autres à la messe ? Du culte religieux au culte républicain ? Pas le temps ni les outils intellectuels pour approfondir ces questions. En tout cas, les abstentionnistes ne croient plus aux "paroles paroles" du clergé républicain. Préférant les dimanches d'élection pêcher, se promener, rester au lit, prendre une guitare, faire un tour de quad sur un chemin de terre, souffler sur les braises de son barbecue, trouver le septième ciel sous les draps ou sur la table de la cuisine, jardiner, cuisiner, ne rien faire... Sont-ils à montrer du doigt et à rééduquer ? Voter ou se vacciner ne font pas de vous un citoyen (la place pour rajouter des signes pour les adeptes de l'écriture inclusive) parfait. Combien de votants et vaccinés racistes, antisémites, homophobes, incestueux, féminicides, etc? Même proportion de salauds et salopes chez les votants et les abstentionnistes. Pas de bonne ou mauvaise citoyenneté. Surtout quand on se sent internationaliste et d'abord citoyen du monde. Tous et toutes habitant de la même patrie. Laquelle ? La planète bleue.

      Voter ou ne pas voter ? Chacun et chacune libre de son geste dans ce pays. Et tant mieux. Merci à cette démocratie respectant tous les cultes électoraux. Même les athées de la République. Nulle intention de faire la leçon. " Ici, sur l'échelle de notre temps de mortel, deux secondes c'est l'équivalent de 100 ans.". Les propos d'un guide lors de la visite d'une grotte de plus de 150 millions d'années. Pas la moindre trace d'humains ni d’animaux. Depuis cette visite, je ne trouve pas chaque jour plus long. Ni la moindre seconde plus importante que l'univers. Juste parfois à rire de nos petits bobos narcissiques, des colères inutiles, nos petites et grandes conneries... Tout ce futile qui nous est nécessaire. Même vitale. Les quelques traces de notre arrivée et départ solitaire. Avant la grande absence.

        À propos de temps, concluons par une histoire d'encre. Et de toutes sortes de paroles. L'histoire d'une librairie. Un pari fou et tenu dans un département que d'aucuns jugeraient aujourd'hui illettré, rien, sans dents, etc. J'avais 20 ans et je poussais la porte de cette première " vraie librairie" du 93. Plus obligé de traverser le périf pour trouver tel ou tel bouquin. Rilke, Carver, Goodis, Char, Camus ( même l'autre: obsédé du remplacement), Pouy, Le Clézio, et tous les autres à domicile. En plus de la BM. Aujourd'hui, cette librairie fête ses 40 ans. Combien de journalistes pour faire écho à cet anniversaire ? Moins bancable qu'un voile, une bagnole cramée, l'abstention record dans le 93, etc ? Peut-être que je suis très mauvaise langue. Et que les équipes de BFM, de France Culture, de Libération, et les autres, se sont pressées au bord du gâteau. Des millions de pages avec quarante bougies. Les lumières du livre au pluriel. Derrière des centaines de vitrines de France et d'ailleurs dans le monde. La littérature de proximité.

Bon anniversaire " Folies d'encre" !

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