Gilets jeunes

Maladroits, à côté de la plaque, contradictoires… Sincères et vivants. Rien à voir avec la naphtaline des techniciens du verbe. C’était mieux maintenant. Une énergie qui transformerait le monde. Et même le changerait. Avec vous, fromage et dessert. Plus tout le reste. Le désespoir, pour paraphraser le poète Edmond Jabès, a des limites. Pas l’espérance.

 

          Les jeunes sont incultes. Dépolitisés. Ils ne lisent plus. De la chair à jeux vidéo et télé-réalité. Des années qu’ont entend le même refrain. Sur un air de c’était mieux avant. Comme ma première réaction en vous entendant. J’étais assis sur le banc d’un square à lire le journal. Vous parliez de plus en plus fort. J’ai détaché peu à peu les yeux du papier. Le contenu du journal ne m’intéressait pas ? Non. Aussi intéressant et inintéressant que d’habitude. Une lecture réflexe. Tandis que vos propos ne sentaient pas le parfum de l’école de journalisme. Un parfum brillant mais produit en série. Contrairement à vos échanges en direct.

     Maladroits, à côté de la plaque, contradictoires… Sincères et vivants. Rien à voir avec la naphtaline des techniciens du verbe. C’était mieux maintenant. Une énergie qui transformerait le monde. Et même le changerait. Avec vous, fromage et dessert. Plus tout le reste. Le désespoir, pour paraphraser le poète Edmond Jabès, a des limites. Pas l’espérance. Et de l’espoir, vous en aviez à revendre. Peut-être à vous que nous devrions-confier les clefs de l’horizon. Pas à ces clones, filles et fils de clones, venant tricoter toujours la même histoire. Celle du vieux monde qui ne veut jamais mourir. Ni pour autant vivre. Que veut-il alors ? Juste ne pas disparaître.

     La chair des rêves de jeunesse est friable. Indéniable qu’elle s’érodera avec les intempéries de la réalité. Déceptions, trahisons, échecs, fatigue… Plus toutes les micro-concessions nécessaires en sortant de la cour de récréation. Vos rêves, comme vos os et muscles, finiront par être bouffés plus ou moins par l’arthrose ou d’autres érosions naturelles. Certains résisteront plus que d’autres. Transformeront leurs utopies de jeunesse en poésie de l’éphémère. L’immortalité s’arrête à la porte des corps passés dans le tamis du compte à rebours. Alors que la mort est une fiction pour ces lycéens refaisant le siècle dans le square. Pareil pour ceux des cités aussi débridés que le pot de leur scooter bouffeur de silence. Quel cadeau faire à la jeunesse ?

      Les laisser savourer leur immortalité. Éviter de venir l’ écraser avec nos gros sabots du passé. Vont-ils réussir à changer et transformer le monde ? Pas leur problème. Qui a besoin de réponses immédiates ? Les générations passées. Eux sont dans l’action. Les deux baskets dans le présent. Deviendront-ils aussi vieux cons que d’anciens jeunes ? La question reste en suspens. Est-ce une raison pour les empêcher de vouloir enchanter leur présent ? Et par la même le nôtre souvent empoussiéré de nos certitudes.

     Merci aux jeunes du square de m’avoir fait fermer mon quotidien. Pour m’aider à ouvrir les yeux et les oreilles. Tout n’est pas écrit dans les journaux ou sur les ondes radio. Ni gravé sur le marbre des écrans. Certains ont réponse à tout. Suffit de mettre une pièce dans la machine. Un logiciel parfait. Sauf pour l’essentiel. Ce qui ne s’apprend dans aucune école. Un point crucial. Surtout en période de confusion à tous les étages.
Le point d’interrogation.

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