Mouloud Akkouche
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Billet de blog 13 mars 2015

Béatrice et Délia

Mouloud Akkouche
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

          Un sac en bandoulière, Béatrice sortit de la gare. L’air était très lourd.  Elle jeta un bref coup d’œil sur les collines  et la rivière asséchée puis gagna un abri à autocars. Le prochain départ prévu deux heures plus tard. Elle remonta la rue principale. Son estomac se noua.  Pas du tout envie de croiser certaines personnes. Elle prit une ruelle sur la droite et se hâta.

         Sur la nationale, elle ralentit le rythme et se détendit. 12 km la séparait du village. Un moteur ronronna. Elle leva le pouce. Le conducteur accéléra en la reconnaissant. Elle ôta son blouson qu’elle roula en boule dans le sac et reprit la route, T.Shirt collé au dos et  nuque brûlante.

        Une voiture freina brusquement. La radio allumée à fond. Un jeune type au crâne rasé la dévisageait. Son sourire dévoila un piercing à la langue.

_ Tu me reconnais ?

_ T’as le permis toi maintenant ?

Il baissa le son.

_ Je t’emmène.

Elle monta. L’habitacle empestait la sueur. Il  démarra dans un crissement de  pneus.

_ C’était comment ?

     Elle soupira.

      Quinze jours  avant, elle sortait de prison. Seule dans une ville inconnue avec quelques billets en poche. Et plus du tout envie  de remonter sur un braquage.  Après avoir trouvé un hôtel minable, elle  poussa la porte de plusieurs boîtes d’intérim, sans succès.  Mais chaque jour, on lui proposait de vendre son cul ou de la came.  Elle quitta  la ville.

    Il dévorait des yeux la poitrine de Béatrice.

_ La route, c’est devant.

      Elle  pencha la tête dehors, cheveux plaqués contre le visage, paupières closes. Elle poussa un cri et tendit l’oreille. Pas un bruit. Elle gueula plus fort. Les falaises lui répondirent. Elle esquissa un sourire.

_ Dépose-moi là.

_ Tu veux pas que je t’emmène là-haut?

Elle claqua la portière.

       Le cimetière était désert. Elle s’accroupit  devant la tombe : Le Boiteux 1901-2007. Elle avait gardé toutes ses lettres. Le seul  à luiavoir écrit.

        Le jour où elle débarqua à ‘’ La ferme des Pierres ‘’ avec une éducatrice, il la détailla des pieds à la tête et lui tourna le dos. « Tu peux pas avoir de gosses, c’est comme ça ! l’engueula-t-il, pourquoi t’es allé adopter cette gosse-là qui parle même pas notre langue ? Une gitane amnésique trouvée sur la route ». Il en voulait à sa fille d’avoir forcé le destin.  Des mois durant, il ignora l’adoptée, refusa de manger à la même table qu’elle,  ne lui adressait jamais la parole.

         Jusqu’au moment où elle déboula dans la cuisine, une perche de 24 cm à la main. Dès la sortie de l’école, elle le rejoignait dans sa maison isolée à l’orée d’une  chênaie. Le bougon solitaire l’emmenait  à la chasse et la pêche.  Elle assimilait très vite les noms des animaux,  des fleurs, des arbres, connaissait la moindre sente, lisait les traces sur le sol,  interprétait  vents et  nuages, déchiffrait  les  vols d’oiseaux. Rien ne lui échappait. Le Boiteux, soulagé de transmettre ce que sa fille méprisait, lui légua un héritage de gestes et sensations.  Le seul à pouvoir  lui arracher des sourires.

      Un matin d’hiver, tous deux chassaient sous la pluie. Après des heures, trempés jusqu’aux os, ils réussirent enfin  à localiser un chevreuil au bord de la rivière : très jeune. Il  leva la tête, pattes tendues.  Ses narines frémissantes sondaient l’air.  Il bondit et courut. Ils se lancèrent à sa poursuite.Soudain, talonné par les chiens, l’animal se roula frénétiquement  sur le sol. Les aboiements très près. Il  se releva et reprit sa course, le corps couvert de boue. Truffes au sol, les chiens reniflèrent. En vain. Il ne pouvait être loin. Légèrement en hauteur, Béatrice et Le Boiteux  examinèrent chaque bosquet. Les chiens piétinèrent sans succès.  «  Je le  vois !  » murmura Béatrice, l’index replié sur la détente.  Son premier gros gibier.

       Soudain, le  Boiteux releva le canon de Béatrice. La balle se perdit dans les frondaisons. Elle se fâcha. Il siffla les chiens  avant de tourner les talons, sans explication. Elle regarda le chevreuil  rejoindre ses congénères. Folle de rage.

      Deux mois plus tard,  il se barricada  avec son fusil de chasse, prêt à défendre sa peau contre des ennemis invisibles, ennemis dégueulés par le passé.  Il tirait au moindre mouvement.  Béatrice, seule autorisée a pénétrer dans l’étable, réussit à  le calmer. Fusil cassé en deux sur l’avant-bras, il sortit sous l’œil des gendarmes. Pour finir dans une maison de retraite.

     Et elle commença  à dégringoler.

      Elle les retrouva comme elle les avait laissés. Son père, attablé devant un journal ouvert, et sa mère, l’œil dans le vague,  assise dos à la cheminée. Pas l’air surpris. Son arrivée avait dû déjà faire le tour du  village.

      Après un  échange de regards gênés, elle posa son sac et les embrassa.

_ Quatre  ans, souffla sa mère, c’est long;

_ Tu paieras pas plus cher assis, fit son père.

    Elle s’installa sur le banc.

   La cafetière siffla sur la gazinière. Sa mère se leva aussitôt et éteignit le feu.

_ Ma fille,dit-elle en lui tapotant la main, ma fille.

_ Quoi de neuf  ici ?

_ Que du vieux, souffla sa mère.

Béatrice détestait cette phrase.

_ Regarde-moi un peu. Qu’est-ce que tu as changé ! Une vraie femme.  Encore plus belle que sur la photo du journal.

 Elle désigna un cadre posé sur un meuble : Béatrice à 15 ans  sur la première marche d’un podium,  une médaille autour du cou. Visage fermé.

_ Tu vas faire quoi maintenant ?

Elle se tourna vers lui. Pas de réponse. Cette  interrogation ne l’avait pas effleurée. Trop préoccupée à larguer le passé, elle n’avait pas songé au reste. Concentrée sur chaque instant.

_ Elle vient à peine d’arriver. Laisse-lui le temps de reprendre ses marques.

Béatrice la remercia d’un hochement de tête.

_ J’ai pas pu ouvrir la maison du Boiteux. Vous avez changé les serrures ?

Son père marmonna :

_ On l’a vendue.

Elle pâlit.

_ Qui l’a achetée ?

_ Un type de la ville.  Il  est venu qu’une fois. Il a tout laissé en état. Je crois qu’il va en faire un gîte.

Béatrice se rappela la dernière lettre du Boiteux.

‘’ Dans cet hospice de merde, même  le ciel n’a plus d’odeur. ‘’

_ Tu dois mourir de faim.

      Pendant le repas, son père lui expliqua que, trop vieux, il ne pouvait plus s’occuper de l’exploitation. Sa voix tremblotait. Il baissa les yeux. Sa mère semblait soulagée, elle avait toujours détesté le travail de la terre. Ils  voulaient  vendre et prendre un appartement pour leur retraite.  Bien sûr, elle pourrait les suivre.

   Sans un mot, Béatrice se leva et alla devant la fenêtre.  Le cèdre du Liban avait beaucoup plus résisté que les autres arbres.  La fierté du Boiteux.

_ Je voudrais reprendre l’exploitation.

Son père sourit.

       La porte ne résista pas au coup de pied. Elle reconnut aussitôt l’odeur. La cave était toujours aussi encombrée.  Elle grimpa l’escalier.  Beaucoup de  meubles avaient disparu.  Pas le fauteuil abîmé devant la cheminée, le fauteuil où elle lui racontait ses cauchemars : les gosses -toujours- sans regard, le blond frisé jouant du saxo au bord d’une piscine, le type  lui donnant des coups dans une caravane.  Elle n’en avait parlé qu’à lui.

      Les  têtes de   sangliers  fidèles au poste à  l’entrée de la cuisine. Comme à chaque fois, elle les salua  d’une geste machinal avant d’entrer.  Rien n’avait bougé.

    Elle s’assit à sa place habituelle : face au  siège du Boiteux. Elle ravala une larme.  Après un rapide  tour de la maison, elle monta au grenier.

    Personne d’autre qu’elle ne connaissait sa cachette. «  Quand je serai mort, tu pourras aller voir. Pas avant. Tu me le promets ? ». Elle poussa un meuble et s’ agenouilla. Les lames ôtées, elle plongea la main et remonta  une boîte en métal.

     Après une hésitation, elle l’ouvrit. Ses médailles de guerre, des photos de son épouse, lui au volant de son premier tracteur. Beaucoup de lettres à sa femme, la plupart pendant la seconde guerre.  Allait-elle les donner à ses parents ?  Pendant qu’elle les rangeait, une enveloppe plus récente attira son attention. Elle lui était adressée.

       Le nom de l'expéditeur ne lui disait rien.  A l’intérieur :une lettre et une photo. Une gamine de six sept ans, sourire aux lèvres, portait un bébé. Près d’un panneau de signalisation avec un nom de village.

                                                       15 juin 1995

                        Délia,

         Autant commencer par ça : votre vraie prénom est Délia.  Je ne connais pas votre nom.  Il ne reste plus de votre  passé que cette photo de vous trouvée dans vos vêtements. Vous ne vous en sépariez jamais, même pour dormir.  Difficile de remuer ce passé…

         Vous avez été retrouvée le 6 mai 1986 par l’un de nos employés près de la clinique.  Fauchée par une voiture, vous  étiez grièvement blessée. Pendant une semaine,  votre  père et les autres membres de votre groupe  ont fouillé partout et interrogé les commerçants.  Une femme  est venue me voir à la clinique ; elle répétait : «  Délia, Délia  ».  Cette femme était debout devant l’entrée, votre chambre au-dessus d’elle. Une petite fille l’accompagnait, elle vous ressemblait  beaucoup.  Je lui ai répondu que je ne vous avais jamais vue.  Quelques jours plus tard, tous levaient le camp. Sans même une main courante à la gendarmerie.

       A l’époque, le patron de la clinique avait un ami dont le fils avait besoin d'urgence d’une greffe de rein. Quand il a su qu’une gosse du voyage sans identité était arrivé dans le coma, il m’a demandé de prendre un rein et de le greffer sur le fils de son ami.  Je vous mentirai en disant que j’ai hésité longtemps. Non, j’ai tout de suite accepté quand il m’a annoncé la somme pour l’intervention. Je ne pensais qu’à ouvrir ma future clinique.  Bref, 14 jours après l’opération, nous vous avons endormie et déposée sur le bord d’une route. Le lendemain, un article de la presse local annonçait que vous aviez été trouvée par des chasseurs et confiée à la DASS. Entre temps, j’ai ouvert ma clinique dans une autre région. Quelques années plus tard,  j’ai vu un reportage télévisée sur l’athlétisme. Jamais je n’aurais pu vous reconnaître. Mais votre  mère adoptive raconta au journaliste  votre  trajectoire et j’ai tout de suite compris. Aucun doute.

          Après des mois d’hésitation, j’ai fini par venir dans votre  village. Jamais je n’ai osé vous parler. Incapable. Aujourd’hui, sur mon bateau loin de tout et près de la mort, je veux  que  vous sachiez la vérité.  Je vous ai sauvée après l’accident pour, deux  jours après, voler  votre rein et  votre  mémoire. Maintenant vous savez tout Délia.

      Vous trouverez ci-dessous le nom et l’adresse de l’homme qui vit avec  votre  rein.  Même si cette greffe lui a évité une mort certaine, il n’a aucune responsabilité dans cette affaire. Le seul vrai responsable de ce crime c’est moi.  Si je n’avais pas accepté, jamais vous n’auriez subi ce prélèvement sauvage.

     Bien sûr, je suis conscient que cette lettre et ce  chèque n’effaceront rien du tout. Rien ne pourra remplacer un rein arraché à une petite fille.  Je le sais bien.

                                                                                                                                                                          Bernard Lefort

      Adossée au mur, elle lut et relut la lettre. Abasourdie. La photo retournée sur le parquet.  Pourquoi le Boiteux lui avait-il caché ce courrier ? Sans doute par peur de la perdre.

    Elle lui en voulait d’avoir décidé à sa place.

     La colère monta d’un coup.  Aujourd’hui,  ses fantômes portaient des noms. Elle grimaça et ferma le poing. Le chirurgien, trop facile de pleurnicher, boufferait  le chèque et la lettre. Ensuite elle  irait cracher sa douleur au transplanté.  Elle les haïssait tous, lui et tous les autres qui lui avaient volé un rein et dévié le cours de son histoire. Volé son enfance. Plus question qu’elle souffre seule. Elle hurla, cris mêlés de rage et douleur,  et boxa un placard.

     A bout de souffle, elle se laissa tomber. Elle resta un long moment immobile, la photo à la main. Retrouver  cette gamine souriante ? Tirer un trait sur le passé ? Se venger?  Comment réagir ? Jamais sentie aussi coincée.

       Elle repensa au chevreuil.

               Merci au "Goéland masqué " pour la publication de cette nouvelle dans le recueil intitulé "Le butin".

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