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Billet de blog 13 avr. 2015

Siné « le pirate » va nous manquer

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© Claude Pfeiffer

Bah! La postérité nous rendra justice...Si elle a le temps.

Alphonse Allais, Oeuvres anthumes.

      Pas de panique les sinéphiles ! Le vieux Bob n'a pas passé sa bouteille de blanc à gauche, ni lâché son crayon à dézinguer dans tous les coins. En tout cas, pas à l'heure où j'écris ces lignes. Et s’il a rejoint entre temps les Charlie morts en janvier, il me fera culpabiliser. Peut-être même regretter ce titre. Juste le temps d'ouvrir une boutanche pour trinquer à la mémoire de celui  qui a donné son premier visage à  Zazie. Et tant de textes et d'images depuis des décennies.

Nous ne sommes pas à l'heure des "à dieu" auquel le Saint patron ( sûr que cette appellation va lui plaire) de Siné Mensuel ne croit pas. Le fêlé de chats et de jazz sème toujours sa Zone. Profitons donc ici et maintenant de sa présence et de son travail. Aujourd’hui, peu de femmes et d’hommes me paraissent aussi libres. Siné ni assujetti à la dictature du fric, ni à l’air - bon ou mauvais - du temps. Incontrôlable.

 Sur un fauteuil roulant, mais droit dans ses idées décapantes et jamais serviles. Pas comme Philippe Val toujours droit dans les boîtes du pouvoir. A deux lettres près de finir ministre. L'ancien patron de Charlie Hebdo et de France Inter, certes très brillant, a au fond du regard le même mur que le beauf (pas toujours celui qu’on croit) raciste et antisémite qu'il dénonce. Une irrépressible haine voile ses yeux. Vider Siné pour antisémitisme juste un camouflage de ses propres phobies? Peut-être la trace de douleurs intimes du p'tit Val maltraité par des gosses plus forts que lui. Son tyran de cour de récré se prénommait-il Mohamed ?

 Revenons à l’irréductible  Siné vivant - comme Tignous manquant à ses potes de Montreuil- dans le 93.  Même certains de ceux qui le haïssent, le trouvant vulgaire et sans intérêt, reconnaissent qu’il est encore détenteur d’une folie iconoclaste rare de nos jours. Cette impertinence et parfois une grande mauvaise foi qui, malgré le temps, la maladie, et le retour en force de la connerie, persiste dans les yeux d'un vieil homme. Zazie dans le métro à bientôt 87 balais. 

 Derrière sa gouaille, ses bites dressées comme autant de pieds de nez aux culs serrés et toutes ces procations,  cherchent à nous parler  de notre monde. Sans fioritures, ni quelconque enrobage. Cet univers commençant entre nos cuises. Un monde que Khalil Bey, un diplomate Turc ( pas comme le premier ministre actuel voulant interdire le rire aux femmes), aurait commandé à un un peintre.  L'artiste, comme son nom ne l’indique pas, ne courba pas en se pliant à la « bien-pensance » de son époque.  Un siècle et demi avant que Gustave Courbet soit rattrapé par descenseurs numériques.

 Pourquoi cette vidéo pour évoquer Siné ? Car, comme Courbet,et  Déborah de Robertis qui met les pieds dans le consensus, le caricaturiste à la dent dure n'hésite pas à fouiller dans nos origines à tous. D'une manière plus abrupte que le regretté Wolinski. De son fauteuil roulant, le pirate continue de fouiller les racines du monde, entre une paire de cuisses.  Notre première patrie avant d’en être expulsé. Et après chacun, homme, femme, trans, etc, voyage pour le meilleur et le pire de son nombril à son cerveau, avec des escales entre ses cuisses. Un jeu vieux comme le monde. Nos première peluches et doudous se nomment Eros et Thanatos. Jouets sans limite d'âge aux mains de ces trois provocateurs. Un trio de joueurs secouant nos regards.

 Souvent, les sociétés - travaillées au corps par les culs bénits de tous les cultes- se crispent  autour des questions liées au sexe et surtoutà la femme. Pas un hasard si les religions, ainsi que les ligues de bonne vertu de toutes sortes, veulent toujours couvrir  se sein qu’on ne saurait voir et asservir la propriétaire. La restriction de la liberté des femmes et la volonté de contrôle de l’image du  cul -notamment d’un point de vue artistique- sont les prémices d’un monde qui se referme sur lui. Rideau. Circulez, y a rien à voir. On commence par vouloir interdire les caricatures, imposer une seule et unique image du cul ( Henry Miller,Bernard NoëlAntonin Artaud, etc en ont fait les frais), puis attaquer les autres libertés publiques. Nous pourrir notre présent.

 Aujourd'hui, comme à toutes les époques, nous avons  besoin d'artistes le plus indépendants possible. Des hommes et des femmes libres d'aller trop loin. Ne pas obéir aux intégristes barbus qui rasent tout ce qui dépasse à coup de kalaches. Refuser et combattre l'obscurantisme des bas du Front qui veulent ouvrirla chasse aux arabes, des antisémites avec ou sans quenelle, des homophobes... La liste est longue des rétrogrades et haineux de tous les étages.

Sans oublier certaines féministes bornées (fort heureusement pas la majorité) qui, en d'autres temps, auraient peut-être incendié Courbet. Et les  "laïcomaniaques "aussi intolérants que ceux qu'ils combattent. Bien qu'athée, je trouve stupide la chasse au voile - autorisé - dans les IUFM et les facs et de refouler un rabbin avec sa kippa d'un bureau de vote.  Laique ne devrait pas rimer avec coup de trique. Une trique pour défendre - réflexe humain - son p'tit bout d'idéal. Nous avons une  forte inclination occulter un grand censeur et donneur de leçons. Celui devant son miroir et sur son clavier.

 Depuis l'enfance, des indicateurs de "bonne conduite" ponctuent  nos trajectoires. Certains nécessaires au vivre ensemble, d'autres pour  enrayer une forme de liberté individuelle. Plus contraignant pour un artiste ? Continuer de dessiner, écrire, filmer, etc, sans se soucier du "bien penser n'est pas si aisé. Même si un artiste peut être " féministe, antiraciste, vomir l’antisémitisme, dégueuler sur l'homophobie", etc, sa mission première est de créer.  Produire sans se  demander comment réagirait telle ou telle association, ou groupe de pression, à une partie ou toute sa création.  Rester insoumis, même à sa perception du monde et à ses idées.  Etre capable de " désenfouir" le pire de soi et des autres. Eclairer la boue et la beauté du monde.

 Une tâche qui me semble de plus en plus délicate en cette période où chacun cherche à décortiquer toute expression ou image pour y chercher la faute. Ce point négatif pouvant alimenter son cheval de bataille. Un antiraciste, un ou une féministe, un raciste, un identitaire ( chacun son dada) réussira toujours à trouver ce qu'il cherche. Et, s'il ne le trouve pas, en profitera pour rappeler les bienfaits de sa cause.  Ce blog n’échappe pas à la règle. Guère évident de refuser l'auto-censure et la culpabilité au nom de causes qui nous sont importantes. Rester vigilant avec ses propres opinions. Conserver son grain de folie.

  Essayer d'éviter de croire qu'être du "bon côté" suffit. Rire de tout, surtout de soi, mettre le doigt là ou ça fait mal et jouir aussi, perturber notre vision quotidienne, casser toutes nos certitudes... Nous mettre le souk sous le crâne et ailleurs. Qui peut nous faire douter, vibrer, réfléchir, et bien d’autres choses ?  Le travail de certains artistes. Avec ou sans moyens, souvent solitaire,  ils usinent pour nous tendre une boîte à questions. Les artistes que des fainéants ?

 Voila pourquoi (par ordre  d'arrivée sur le marché de l'Art) Courbet, Siné, Deborah De Robertis, sont nécessaires pour nous empêcher de penser tout droit. Pas seuls à nous détourner du droit chemin. La bande à Zélium, la poétesse de Collision, et nombre d’autres artistes connus et inconnus, prennent le risque de piétiner nos certitudes.  Et de nous troubler au tréfonds de nos habitudes. Pensons à eux pendant qu'ils sont vivants.

© 

Mourir cher Siné, plutôt rêver.

PS) François Maspéro, lui, est vraiment mort hier. Toutes ses "fenêtres sur le monde" restent ouvertes. Merci et salut à l'éveilleur de consciences !

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