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« Qui oserait encore prétendre, aujourd’hui, que sa colère soit vraiment la sienne, quand tant de gens se mêlent de lui en parler et de s’y retrouver mieux que lui-même ? » Robert Musil
En mémoire de Mohamed Boudjedra, auteur de « Le parti des coïncidences »
Chaque parole est extraite d’une chair. Après avoir germé dans la solitude. Et avant d'être proposée à l'écoute ou la lecture. Rien de nouveau sous le ciel de la parole et de la pensée. Des années que j’écoute des éditorialistes radio et lis des articles dans toute sorte de journaux. De toute tendance. Ne négligeant jamais tout ce qui peut me sortir de mes certitudes et m'aider à penser contre moi. Toujours prêt à une piqûre de rappel de doute. Lecteur et auditeur que de professionnels de la parole publique ? Non. Je nourris aussi ma curiosité des commentaires sur les réseaux sociaux : la meilleure prise de température - non filtrée - de notre époque ; le vrai ressenti de notre air du temps mauvais ? Très souvent, ces éditorialistes, et même des humoristes, ne semblent pas entièrement libres dans leur propos. Comme s’exprimant avec des fils à la langue ou au clavier.
Malgré l'affichage de très grande liberté. Avec certes une capacité d’irrévérence. Et une certaine sincérité dans leurs propos, et idées dont je partage certaines. Toutefois, surtout ces dernières années ; j’ai senti leurs convictions se transformer en obsession hargneuse. Remettant toujours le même sous-texte sur l’ouvrage quotidien de la chronique. Des mots et formules qui semblent dictées par une oreillette intériorisée. Devenant des porte-parole de tous ceux qui comptent plus ou moins sur leur soutien médiatique. À propos de n’importe quel sujet, leurs indignations, leur humour, leur joie, finissent par tourner autour des intérêts de leur famille de pensée. Avec comme objectif de ne pas la décevoir. Ne jamais émettre ne serait-ce qu'un bémol ou trouver un élément positif dans telle ou telle proposition de l’adversaire pilonné à coups de formules. Contournant tout ce qui les reléguerait immédiatement dans le camp des traîtres à la cause. Pour cogner sur les mêmes cibles. En boucle obsessionnelle.
Leur verbe est monocible. Sans jamais imaginer que ce qu'ils reprochent ( sectarisme, propagande....) à leurs adversaires leur est tout à fait reprochable. Autrement dit d'être eux aussi des communicants bornés au service d'une cause unique, sans la moindre capacité d'auto-critique. En bon français, on dit « avoir des œillères ». Nous en avons tous. Et soi c’est souvent le plus mal placé pour voir ses œillères. Inquiétant cette dérive de nombre de chroniqueurs et d' humoristes. Un dogmatisme qui n'est pas le monopole d'un seul bord. S’en rendent-ils et elles compte ? Sans doute trop la tête dans le micro et le clavier. A leur décharge, ce n'est sûrement pas facile de pondre des chroniques à la chaîne. Avec le défi de se renouveler sans cesse. Faire rire n'est pas un métier facile. Mais pas une raison pour ne pas penser ailleurs que son entre-soi rassurant. Une espèce de communautarisation de la parole publique ?
Revenir à la maison et à son « miroir d'origine » quand tout se disloque autour de soi. Un réflexe sans doute naturel en ère de confusion. Besoin de se sentir de quelque part pour ne pas se perdre. En réalité, il est difficile d’échapper à son éducation et tout ce qu’elle génère de fermeture et entre-soi ( j’ai le mien). Nos convictions nous poussant souvent aussi à fermer nos oreilles. Et toujours revenir aux maux des siens. Je dois aussi l’avoir ce réflexe. Comme dans ce billet qui est sans doute lié à mon pedigree de métèque. Impossible de parler entièrement de nulle part. Nous sommes un certain nombre à nous promener avec un prénom, un faciès, des trouilles de métèque... Une trajectoire individuelle dans un pays traversée par de vieux démons aux nouveaux visages. Comment les renommer ? Les vendeurs de néant. A terme, ils s’attaqueront à d'autres que les basanés non François.Quelles seront leurs autres cibles ?
Elles sont nombreuses. A commencer par les femmes. Le retour à la cuisine et re-nataliser le pays en beaux bébés avec origine contrôlée et estampillés NF. Caricature ? Font chier les femmes avec leur #MeToo de bobos du cinéma blindé de pognon. Elles veulent asservir les hommes. Elles ont déjà assez de pouvoir que ça. On voudrait des femmes comme avant. Pas féministes mais féminines. Des propos entendus ici et là. Dans le viseur, il y aura aussi les LGBT, les qui pensent comme nous, la « culture dégénérée »… Les vendeurs de néant ne s'arrêteront évidemment pas au vieil épouvantail de l'immigré; tellement agité qu'il pourrait servir d'éolienne pour alimenter la machine à produire de la division. Au fil du temps, le délit de faciès pourra glisser sous toute sorte de peau. Pour aller traquer le « métèque intérieur » susceptible d'être un grain de sable – même bien blanc - dans la mécanique à uniformiser. Même celui ou celle qui aura collaboré avec eux pourra passer dans la cible. Personne ne sera à l’abri. Sauf la pensée et les rêves qui marchent au pas. La France offrira-t-elle le gîte des urnes à ses vieux démons ?
L’incertitude du lendemain se lit dans une majorité de regards. Nul besoin de traduction d’experts. Même à travers les silences. L’incertitude a désormais une date sur le calendrier du pays et de l’Europe. Lundi 8 juillet 2024. Le point d’orgue de l’irrépressible peur du lendemain. Sans pouvoir réellement se l’expliquer. Un ressenti souvent sans mot précis. Mais ancré en soi. Parfois empêchant de penser à autre chose. Une sorte d’obsession qui bouffe de l'intérieur. Mais pas pire que de ne pas nommer sa peur. Elle se diffuse avec plus de facilité. Un nom pourrait au moins lui offrir un contour. Voire même la localiser. Contrairement à cette ombre qui nous habite à temps complet. Les moins touchés ne sont que traversés par cet innommable. Indéniable que l'incertitude est devenu une compagne quotidienne. Présente aux côté de la majorité des passagers et passagères du siècle. Une anxiété de l’avenir épuisante.
L’urgence n’a plus le temps. Le compte à rebours s’est accéléré. Que choisir ? La réponse est unique. C’est la sienne. Personne ne pourra répondre à notre place. Si c’est le cas, méfions-nous. En bref, pas de réponse clef en main. Sauf celle qui va naître de notre réflexion. Et qui nous mènera à prendre une décision. Laquelle ? Rester en colère sans tomber dans les bras de n’importe qui. Une exhortation à aller voter ? Non. Le passage dans un isoloir ne regarde in fine que la personne concernée. Et vous n’avez nullement besoin d’un billet d’humeur pour dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire. À quoi servent alors ces quelques chapitres ? Sans doute pas à grand-chose. Si ce n’est à proposer un point de vue dans ce chantier de confusion. Sans jugement. Ni la moindre certitude à apporter. Aussi paumé que la majorité. Juste une parole parmi tant d’autres. Et aussi importante que n’importe quelle autre. Même si on peut être en désaccord. Mais ça ne rend pas du tout une parole supérieure à l’autre. Même la plus érudite et brillante. Pas non plus de parole inférieure.
Comment conclure un billet d'humeur sombre sans radoter et être sentencieux ? Avec quelques mots à celles et ceux qui choisiront une voix différente de la mienne et de celle d'autres. Des citoyens et des citoyennes qui vont miser gros. Aussi gros que vous en avez sur la patate au quotidien. Indéniable que vous êtes en colère contre nos dirigeants ? C’est votre droit le plus légitime. À vrai dire, je partage nombre de points de votre colère. Comme la très grande majorité de ce pays. En colère contre l'arrogance et le mépris. Toutefois rien ne contraint à céder à la facilité et aux raccourcis. La colère n’empêche pas la pensée complexe. Et de prendre du recul. Personne n'est obligé de ses fournir à la boutique « Haines et Divisions ». Comment exprimer alors cette colère ? Vers qui alors se tourner ? Qui vous voulez. Le vote blanc et l'abstention peuvent être aussi une voix de colère; sans conflit avec son miroir et de vieux amis. Votre choix vous revient. Juste vous rappeler que notre démocratie - imparfaite mais essentielle- a besoin d'un coup de main. A nous de le lui filer ou non. Personne ne pourra dire qu’il ne savait pas.
Dans tous les cas, chaque parti sera désillusions. Avec toutefois une différence de taille. L’un de ces partis apportera la nuit dans ses cartons. Une obscurité de divisions et de haine. Et qui trinquera encore plus en premier ? Les plus démunis. On connaît la chanson, depuis des décennies. Les autres partis ne feront pas mieux que celui de notre choix. Faut que tout pète. On en a marre. C’est en effet vrai qu'ils ne feront pas mieux. Le passé nous a donné des exemple. Pas mieux mais moins pire. Les autres partis apporteront leur lot de désillusions habituelles. On a l’habitude. Des désillusions sans la nuit. Ni la violence et la haine. Quoi qu’on fasse, on perdra. Plus ou moins. Le choix est dans ce plus ou moins. Autrement dit, on peut choisir sa perte. Avec ou sans lendemain. Le choix se trouve désormais entre nos mains. Miser sur la nuit-haine ou un demain bancal ?
En guise de conclu-digression, un petit détour par la photo d’illustration reçue ce matin. En quelques lettres mêlées, tout est dit. Et sans circonvolutions, comme dans ce billet. Étrangement, cette formule poétique et sombre m’a fait penser à la perte de temps de notre espèce. Et à l’extrême gâchis humain, depuis des millénaires. Chassez l’abominable, il revient au galop avec l’horreur. Des récidivistes reproduisant le pire, mais avec de nouveaux outils technologiques, chaque fois nettement plus performants dans la destruction de ses semblables. Une partie de la science s’échine à tenter de sauver des vies ou à améliorer nos existences. Alors que l’autre s’ingénie à tuer et détruire ce qui est déjà mortel et appelé à une inéluctable destruction. Une main qui construit, l'autre qui détruit. Parfois du même corps ( notre pays du célèbre « french doctor » bardé de son « droit d’ingérence » vendait des mines antipersonnelles et aidait des ONG pour soigner les gosses ayant perdu leurs jambes). Un exemple de la suffisance et connerie de notre espèce humaine ?
Vaste sujet, comme disait l'autre. Et trop complexe à développer dans un billet d’humeur déjà trop bavard et enfonceur de portes dégondées. Juste peut-être rappeler que personne n’est contraint d’aimer son prochain comme lui ; surtout s’il se déteste lui-même. Mais personne n'est non plus contraint de haïr son prochain. Dans tous les cas, quoi qu’il arrive le 12 juillet et après , « onvatoustoutesamourir ». Autant ne pas gâcher le temps de nos chairs imparfaites. Et passagères.
Pourquoi pas débuter par l'invitation jumelée de Baudelaire et de Reggiani: