Chacun son rôle?

Ce personnage m’attire beaucoup. Une attirance dès la première lecture du scénario. C'est une fiction mettant en scène l’histoire de deux frères issus d’un quartier populaire. Pas la première fois que ce genre de sujet est traité. Mais le traitement du scénario sort des visions habituelles. Aucun nom et prénom. Des initiales pour tous les personnages.

   

        Ce personnage m’attire beaucoup. Une attirance dès la première lecture du scénario. Une fiction mettant en scène l’histoire de deux frères issus d’un quartier populaire.  Pas la première fois que ce genre de sujet est traité. Mais le traitement du scénario sort des visions habituelles. Aucun nom et prénom. Des initiales pour tous les personnages. Les lieux ne sont pas situés non plus. AO, l’ainé, a quitté le quartier. Élève brillant, il a intégré de grandes écoles. C’est devenu un universitaire, spécialisé en économie, auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le sujet. Il intervient souvent comme consultant dans les médias. Parti très tôt de son quartier pour ne plus y revenir. Il a complètement coupé les liens avec sa famille et ses amis de sa ville natale. Contrairement à DO, son frère, qui n’a pas quitté le pâté d’immeubles. C’est un des caïds de la ville qui préside à tous les trafics de la ville. Deux frères, deux univers totalement différents.Plus d’une vingtaine d’années sans se revoir ni se parler. Jusqu’à leurs retrouvailles à cause de… Je ne pas vais dévoiler la fin. Le tournage doit débuter dans trois mois. Et mon casting dans quelques minutes.

  Fabien, mon ami du conservatoire, a décroché le rôle de AO. Nous jouons souvent ensemble dans des pièces contemporaines ou des films d’auteur. Des oeuvres rarement grand public. Comme celui de Valérie Lelong, une réalisatrice dont j’apprécie beaucoup le travail.  Elle parle du monde tel qu’il est, pas tel que certains, producteurs ou pas, aimeraient le montrer. Sûr que ce n’est pas la dernière comédie à la mode où la fiction pétrie de bons sentiments. Son travail, une sorte de fouille archéologique de notre présent, n’épargne personne. Démontant sans concessions ni angélisme les clichés et lâchetés de notre époque. «Nous vivons dans une société d’imposture. La beauté et l’esprit ont de plus en plus de difficultés à apparaître. En art et en toutes choses, la vitrine est le plus souvent privilégiée. Faire penser ou s’interroger hors des clous ne me semble plus une priorité. Où uniquement une réflexion de façade, la pensée consensuelle et manichéenne facile à recycler notamment en périodes d’élections ou de show sur la Croisette ou au César. Mais parfois, pour contredire mes propos, le sens accède à la lumière et grimpe les marches d’un festival. Le succès n’est pas toujours une enveloppe vide. Le bide commercial pas non plus une garantie de qualité. J’enfonce des portes ouvertes. Pour répondre à votre question, je crois que… Ma vision du cinéma, de l’art en général, est de proposer des interrogations.». Une réalisatrice qualifiée d’intello et difficile d’accès. Fabien est très heureux de pouvoir travailler avec elle. Je le comprends. Très envie aussi d’être dirigé par elle. Décrocher ou pas le rôle de DO ?

  À mon tour. On me fait passer par les coulisses. Je me retrouver directement sur la scène. Seule une table et une chaise comme décor. La réalisatrice et son équipe sont installées sur la première rangée de gradins. Je tiens les feuillets : la scène du film. Tous se présentent, de droite à gauche. Personne, comme c’est très souvent le cas, ne me demande un historique de mon parcours ni mes motivations. Un plongeon en direct sans fioritures. Un gain de temps et de blabla pas pour me déplaire. Je connais le texte quasiment par cœur. Des semaines que je suis DO. Pensant et bougeant comme lui. Je respire un grand coup et fixe un point invisible devant moi. Surtout les ignorer, être absent au lieu et à l’enjeu pour incarner DO. Plus que ça qui importe. «Pourquoi tu t’entêtes comme ça, Arnaud ?». C’est Sylvie, une copine maquilleuse, qui pense que j’ai tort de vouloir absolument ce rôle. Au détriment de deux autres propositions en cours. Il est vrai que mon entêtement frise l’irrationnel. Une espèce de défi buté. Prêt à tout pour ce rôle aux antipodes de mon répertoire habituel. En plus, DO est très loin de mes habitus comme diraient certains sociologues.  Un rôle de totale composition. À moi de faire mes preuves.

Je baisse les yeux. Vidé. De la sueur  tapisse ma chemise dans le dos. J’ai tout balancé. Mécontent. Je suis insatisfait. Certes difficile cette rencontre avec son frère. Deux êtres, issus du même monde, devenus des étrangers. Entre haine, incompréhension et tendresse. La scène se déroule sur un parking d’autoroute, près d’un lac artificiel. AO et DO debout, face à face. Qui va tendre la main en premier ? Tous deux pas habitués aux grandes effusions  dans leur famille ? Garder ou pas sa main dans sa poche ? Chaque silence et échange de regard très chargé. Un ring d’observation qui fera basculer leur histoire dans une étrange quête. Je lève lentement la tête. Que vont-ils en penser ? L’impression de m’être chié cette fois ci. J’ai savonné deux fois. Une haie de sourires face à moi. « C’est extrêmement fort. Une très très grande présence. Nous étions vraiment sur l’autoroute avec les deux frères. Tout est parfait. Bien dans le ton, la gestuelle impeccable. Sans pathos et avec une grande force d’évocation. Trêve de blabla: Karim, vous avez le rôle. ». Je bredouille un remerciement. Les autres membres de l’équipe abondent dans son sens. La cour est pleine. Mission accomplie. Je serai DO.

 Mais pas si simple. «Ils finiront bien par s’en rendre compte.». Au début, Sylvie avait refusé. Persuadée que c’était voué à l’échec. Je l’ai tellement tannée qu’elle a fini par accepter. Sylvie a raison. À un moment, quelqu’un finira par découvrir le subterfuge. Autant tout balancer maintenant. J’ôte ma perruque brune frisée et la pose sur la table. Tous me regardent sans un mot. Je retire mes lentilles et les brandis. De l’autre main, je gratte le fond de teint sur ma joue. Un sourire crispé aux lèvres. « Désolé mais je ne suis pas Karim Abdenour. Mes yeux sont bleus et non marron, ma peau de normand d’origine est blanche. On peut tout devenir avec le maquillage. Surtout avec Sylvie De Laborde que tout le métier connaît. Une vraie magicienne. Vous me reconnaissez évidemment : je suis Arnaud Latour. Deuxième fois que je passe devant vous pour ce rôle. Première fois refusée, aujourd’hui accepté. Pourquoi ? Un universitaire comme AO ne peut-être incarné que par un comédien du Conservatoire ? Blanc comme la plupart des comédiens du répertoire classique ou contemporain. Contrairement au personnage de DO. Le comédien devant  être arabe, noir, où de souche mais très marqué populo. Même s’il ne porte que des initiales et aucune précision sur sa couleur de peau, ni ses origines. Chacun son rôle. Un rôle pour chaque prénom et nom ? Pas si loin du« Donner un prénom qui n'est pas français -à son enfant- c'est se détacher de la France »d’Éric Zemmour ? Je n’en veux pas de votre rôle ! Trouvez un Karim ou un Kévin pour le jouer. Ça fera plus pleurer dans les chaumières. ».Un silence pesant succède à mon coup de gueule. Le rôle de DO vient de me passer sous le nez. Tout ça pour rien. «Vous pouvez continuer votre casting de merde. À bon entendeur salut.». Je  quitte la scène, fou de rage. Un coup de klaxon me replonge dans la réalité. Une putain d’envie de chialer.

Quelle connerie de m’être lâché ? Un pétage de plombs en direct.  Qui suis-je pour donner des leçons? C’est elle la réalisatrice, pas moi. Elle établit son casting comme bon lui semble. Pas à l’acteur de décider du casting. Elle est la seule maîtresse à bord. Qu’est-ce qui m’a pris ? La grosse tête en train de pousser ? Mon succès à Avignon qui me monte à la tête ? C’est possible. Pas le premier et le dernier à qui ça arrive. Mais je n’ai pas l’impression qu’il s’agisse de crise d’ego. Plutôt une profonde déception. Déçu de ne pouvoir incarner DO à cause de mon faciès et de mes origines. Un second refus du rôle  ne m’aurait pas mis dans cet état là. Mon jeu pouvant lui déplaire. Ce n’est pas le cas puisqu’elle est enthousiasmée. La  réalisatrice prise au piège des clichés qu’elle combat ?

Son combat n’en reste pas moins nécessaire. Très important de combattre les clichés, toutes les saloperies très en vogue en ce moment. Racisme, antisémitisme, sexisme, homophobie, islamophobie, romophobie,  racaillophobie, migrantphobie… La liste est longue des phobies de ce début de siècle. Pour l’islamophobie, j’ai longtemps refusé ce concept de manipulation des fachos musulmans pour empêcher toute critique. Une arnaque cherchant  peu à peu  à bouffer tous les fondements de notre laïcité.« Quand on taggue «Musulmans à brûler !», ce n’est pas écrit sale arabe. Faut appeler un acte raciste, un acte raciste. Un acte antisémite, un acte antisémite. Un acte islamophobe, un acte islamophobe. Pareil pour l’homophobie. Point, barre. Cher Arnaud, la connerie humaine est caméléon.» C’est Sylvie qui a réussi à me convaincre de penser différemment. Très difficile de réfléchir sous la pression des médias et de l’émotion des derniers attentats. Comme par exemple l'emballement récent autour de shorts invisibles. La tension actuelle accentue le brouillard. Pour autant, pas une raison de ne pas tenter de prendre du recul. Être capable de penser par soi. Parfois aussi contre ses émotions. Mon mobile vibre.

« À quelle adresse envoyer le contrat pour le rôle de DO ? Sylvie Lelong»    

 NB) Une fiction inspirée de cet article.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.