Mouloud Akkouche
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Billet de blog 14 mars 2015

Exécution en direct d'une carte de presse

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            L'un des problèmes de notre société aujourd'hui, c'est que les gens ne veulent pas être utiles mais importants.
                                                                                                    Winston Churchill.

                Mardi 10 mars, le bretteur du 7/9 de France Inter, s' improvisa  Zorro des ondes. D'autres le qualifieraient plutôt de grand ado gâté. Imaginez un  enseignant découpant son diplôme de prof  dans la cour du collège, devant ses élèves. Et un flic déchirant sa carte de police sur la voie publique. Pas sûr que ces fonctionnaires échappent aux sanctions. Et encore moins à l'indignation de leurs concitoyens.

       Patrick Cohen, après son geste à la Gainsbarre, sera-t-il convoqué par sa hiérarchie ? Pas d’obligation de réserve comme les autres fonctionnaires, sur leur lieu de travail? Peut-être un statut différent pour les animateurs radio? Sur ces points techniques précis, un juriste pourra répondre. Pas un billet d'humeur.

       Si cet animateur-producteur-journaliste (situation apparemment très complexe) a des déboires avec ses boss, il peut se tourner vers les syndicats. En tout cas, par nos temps d'individualisme, les gestes de solidarité envers les collègues sont toujours à saluer. Même dans le haut du panier. Chaque citoyen a le droit de protester contre ce qu'il ressent comme une injustice. Même les joueurs de foot se sont mis en grève. Pourquoi un journaliste ne pourrait-il exprimer sa colère?

          Peut-être qu'en ce moment, des femmes ou hommes de ménage, ont quelques soucis avec la direction de Radio France. Pourront-ils compter sur le soutien de Patrick Cohen ? Découpera-t-il en direct une serpillière en signe de solidarité ? Prendra-t-il en direct la défense de ces employés, comme pour sa consoeur Pascale Clark? Sans oublier les autres précaires du millieu soi-disant privilégié des médias. Même maison ronde, pas le même monde? 

         Défendre en direct Pascal Clark ou des employés anonymes ne change rien à la question soulevée par ce geste. Un coup de colère d'ordre personnel, même très légitime, a-t-il sa place dans un journal d'informations  du service public? On peut s'interroger. Surtout d'un journaliste aussi pro. Redoutable pour tirer les vers du nez des puissants invités dans son émission. Même si son ton de coq des ondes m'agace parfois, je l'écoute chaque matin. Quelle suprise d'entendre cette scène pour le moins pathétique.

        Peut-être un pari ? Un excès de grosse tête ou de certitude sentencieuse? Perdu la notion du doute?  Trop sûr de ses réponses à tout et répliques qui clouent le bec ?  Au fond, ses questions concernent nombre de citoyens. Qui n' a pas pris un jour son trou du cul pour le méridien de Greenwich (expression du regretté Joseph Bialot) ? La grosse tête pousse à tous les étages de la société. Chacun balaye comme il peut devant son miroir. A propos de balai, revenons à nos moutons. Et la déontologie dans tout ça ?

          Lors des nombreuses attaques contre leur intégrité professionnelle, les journalistes mettent en avant la déontologie et l'objectivité requise pour exercer leur métier. Et ils ont tout à fait raison. Malgré les difficultés, la majorité d'entre eux tend vers ce but. Informer avec le moins de parti pris possible. Un peu moins objectif face aux "impairs"de collègues ? 

         Comme lorsque Philippe Tesson se lâcha en direct. Finalement, la justice a mis le nez dans cette affaire. Force fut de constater qu'une partie de la presse, visiblement gênée aux entournures, a traîné des pieds pour condamner ses propos extrêmement virulents. Tel Laurent Joffrin, reconnaissant que le fondateur du Quotidien de Paris avait « commis une boulette», mais qu'il méritait mieux que les accusations portées contre lui. D’accord avec le droit à l'erreur, au bénéfice du doute. Un excès de langage peut arriver à n'importe qui. A la justice de trancher.

         Ces journalistes de gauche et de droite, compréhensifs avec Philippe Tesson,auraient-ils traité avec autant de mansuétude cette " boulette" lâchée par quelqu'un d'autre qu'un ami ou un confrère?  Pas si sûr. Aux yeux de leurs amis, le Pen avec son « Point de détail » et Dieudonné armé de sa quenelle méritent mieux que d'être taxés de raciste et antisémite. A chacun ses amis. L’amitié peut aussi rendre aveugle. Qui tirerait sur une ambulance transportant un ami ?

         La déontologie journalistique? Peut-on être complètement objectif ? Ca me rappelle les questions de philo du lycée, au bar du coin. Débat difficile. Surtout en ce moment ou buzz et actionnaires, épée de dame aux chèques (pas pu m’empêcher ce clin d’œil copinage à un titre poulpien)  flottent souvent dans les salles de rédactions. La tyrannie du tirage en presse écrite remplacée par  celle du clic en numérique. Des questions toujours d’actualité. Téles et radios de service public n'échappent pas à cette pression.

         Malgré la course fébrile à l'audimat, de nombreux journalistes continuent de tendre à cette fameuse objectivité journalistique; jamais vraiment atteinte. Pas des proprios de leur temps d'antenne. Juste là pour informer de la réalité d'aujourd'hui. Ne distribuant pas la liberté d'expression uniquement à leurs amis ou à des proches de leurs idées personnelles. La parole devrait être proposée à toutes les opinions, même les plus détestables. Surtout dans les radios et télés publiques.

        Le copinage. Tout le monde sait que ça existe. Pas que chez les élites et les médias. En tant que parents, frère, sœur, cousin, qui n’a pas fait, ne serait-ce qu'une fois, la courte-échelle sociale à un proche? Que le premier qui n’a pas copiné me jette le premier passe-droit. Mais rare que ce copinage s’affiche en direct, face à des millions d’auditeurs. Sans  aucune pudeur. Combien de concitoyens se contenteraient de soucis de carte de presse ?

         En découpant ( même geste du banquier pour un client interdit bancaire) sa carte, Patrick Cohen a apporté de l’eau au moulin des extrémistes. Ces dangereux personnages publics qu’ils refusent - à mon avis une attitude contreproductive- d’inviter dans «son» studio. Cette solidarité tonitruante sur une radio publique, sans doute sincère, a consolidé le «tous pourris » qu'identitaires et intégristes musulmans réussissent à inoculer aux plus fracassés par la misère. Une perche tendue à ses pires ennemis. Sans doute doivent-ils se frotter les mains de cette "solidarité des élites".  Encore un point de gagné pour les pires ennemis d'une démocratie.

        Ce coup de ciseau a achevé de déchirer l’image d’une profession déjà guère appréciée de l'opinion publique. Les journalistes tous des vendus au système ! Ils bouffent tous dans les mêmes cantines que les politiques et grands patrons ! Formules souvent entendues dans la rue ou prononcées par des amis. Même si quelques journalsites cirent les pompes à finances de leurs patrons, ils ne sont pas représentatifs de toute une profession. Amalgame quand tu nous tiens.

        Le geste corporatiste de l'animateur du 7/9 de France Inter  aura-t-il des répercussions concrètes aux départementales. Une pincée de plus de colère mêlée de lassitude dans les urnes?  Les dérapages des "nantis de la République" alimentent la mécanique bien huilée du FN. Autant ou plus que sa bagnole cramée au bas de l'immeuble?

        Que deviendront Pascal Clark-injustement délestée de son sésame ?- et Patrick Cohen sans carte de presse?  Pas vraiment d'inquiétude pour leur avenir professionnel.Tous deux déjà sur le prochain mercato audiovisuel de la rentrée. Plus de soucis à se faire pour l’ensemble de la profession dans la tourmente. Surtout les marathoniens de la pige.

       En tout cas, sûr que la belle idée du journalisme déchirée en public mettra du temps à se recoller. Un métier certes ayant trop tendance à devenir une vitrine à mobiles ou à montres.Communication et information sont dans un bateau... Suffit de feuilleter certains hebdos pour se rendre compte de la place des annonceurs. Malgré les reproches justifiés adressés au journalisme, il demeure un des pilliers de notre citoyenneté. Sans lui, pas de démocratie.

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