Les pauvres sont-ils salauds?

Un couple de français blancs est invité à dîner en Afrique. Dans un foyer de noirs très pauvres. Tous mangent à la main, dans le même plat. Le père de famille se lève et revient avec quelques morceaux de viande qu’il mélange au reste du riz. Puis le repas reprend. L’hôte pousse les plus gros bouts de viande vers la femme invitée.

© Islam contre le N.O.M

     Un couple de français blancs est invité à dîner en Afrique. Dans un foyer de noirs très pauvres. Tous mangeant à la main, dans le même plat. Le père de famille se lève et revient avec quelques morceaux de viande qu’il mélange au reste du riz. Puis le repas reprend. L’hôte pousse les plus gros bouts de viande vers la femme invitée. Cette anecdote m’a été rapportée par le couple l’ayant vécue. Un beau geste, fort émouvant et rassurant sur l’état de notre humanité. Habituellement ma machine à détecter les bons sentiments -si faciles- m’aurait mis aussitôt en garde contre mon émotion. Attention : risque de bisounourssisme agravé. Veuillez serrer le plus possible sur la droite pour ne pas céder à l'angélisme. La fable classique du gentil noir et du méchant blanc. Cet africain  est-il un salopard avec sa famille ? Capable d’assassiner ses voisins d’un culte différent du sien ? Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas laisser mon pessimisme prendre le pas. Beau geste. Point barre ! N’en déplaise à qui vous savez.

Ce geste aurait pu se dérouler n’importe où sur la planète. En France et ailleurs. Un accueil d’une très grande classe dans cette famille africaine. Tous les pauvres pas devenus égoïstes et xénophobes?  Facho islamiste ou de souche, homophobe, raciste, antisémite, pollueur, bruyant, vulgaire, idiot, manipulables, graine de téléréalité, barbares, sexiste… La liste est longue des qualificatifs pour  désigner les sans dents ni costard de ministre-banquier. Le pauvre souvent catalogué de beauf  par des individus ne supportant pas d’être étiquetés bobos.  Il a très mauvaise presse. Encensé en période électorale ou pour faire le plein dans un supermarché. Le reste du temps méprisé. Ou manipulé par des bateleur(e)s cathodiques. Qui sont ces salauds de pauvres?

La majorité du pays et de la planète. Partout, sur la surface du globe, ils représentent la population la plus importante en nombre. En général confinée dans les lieux à très fort taux de chômage, illettrisme, violence, malbouffe, petits boulots de merde pour survivre….Cumul des manques. Rarement des endroits où le doux son du violoncelle du fils aîné accompagne la lecture de sa sœur dans la chambre à côté, pendant que les parents vaquent à leurs occupations. Rêverie et solitude plus aisées avec d’épaisses cloisons. Le reste aussi. Parfois, la misère dans les campagnes permet des échappées solitaires. Se ressourcer face à une rivière ou une forêt, loin de ses proches. La promiscuité mêlée à l’anxiété au menu du jour  n’est pas un ferment pour l’épanouissement personnel et collectif. Pourquoi évoquer encore une fois le pauvre ? Tout a déjà été dit sur lui. Un sujet  fort exploité par les politiques et les journalistes. Sans oublier les auteurs de fictions. Sur de nombreux plans, le pauvre rapporte en effet pas mal. Sauf à lui.

Les élections présidentielles approchent. L’ombre brune Marine plane sur le pays. Qui va voter pour elle ? Comme beaucoup, je crois que le pauvre -de souche ou venus d’ailleurs- sera son premier fournisseur d’accès à l’Élysée. Une pensée facile pour ne pas penser plus loin. Amalgame de ceux qui croient savoir car ils sont lecteurs des «bons journaux» et écouteurs des «bonnes radios». Eux s'informant, les autres que des gibiers de l'actualité. Sûrs de leur visions et analyses sociétales, ils sont persuadés que le pauvre, en plus d’être un beauf aux vannes grossières, est un masocial. Déjà boitant, pour ne pas dire à genoux, il est en plus prêt à se tirer une balle dans le pied. Essayer un nouveau  poison, plus puissant que celui qu’il a l’habitude de boire après chaque élection. Échanger deux barils de « tous pourris»  contre un de «tous fachos». D’autres optant pour le baril avec un cadeau: 70 vierges après le lavage de cerveau. Chacun trouvant où il peut son remède contre ses trouilles, celle de la mort toujours en arrière-plan. Se faire sauter dans un lieu public ou dans une urne est un choix individuel. Même si des manipulateurs surfent sur la fragilité de certaines populations en burn-out social. Toutefois un choix individuel à assumer complètement. Les classes populaires sont donc quasiment remisées dans la case bas du front ou jihadistes. Pauvre = vote FN ou radicalisation islamiste. Réalité ou manipulation?

Pourtant, sûrement un irrépressible fond d’angélisme, je crois encore à la noblesse populaire dans ce pays. La classe des déclassés. Un sens de l’accueil, une intelligence foisonnante, une grande créativité… Tous  ces moments de grâce populaire échappant aux grilles d’analyses habituelles des sociologues et autres sondeurs d’opinions. La carte n’est pas le territoire. Le sondage n’est pas l’électeur ou l’abstentionniste. Non, le pauvre n’est pas si con que ça. En tout cas, pas plus que la majorité d’entre nous. Le fric, la culture (autre que populaire), les diplômes, n’empêchent pas la connerie. Rappelons-nous cette intelligence, considérée comme supérieure, engluée à jamais dans la moquette d’un palace. Sans oublier ces intellectuels, érudits nourris à la culture française pure « Lagarde et Michard», éructant ou baratinant à l’écran. Sans cesse à rappeler leur connaissance de la France et de  sa langue. Pourquoi cette course à la preuve de leur «francité» ? Quelles sont les trouilles de ces intellectuels cathodiques ?

D’être amputés sauvagement de leur nationalité ? De se réveiller en parlant comme certains djeunes de banlieue ou répétant en boucle «Casse toi pôv con ! »? Appréhendant de ne plus savoir conjuguer « je suis français» à l’imparfait du subjonctif ? Une haine des étrangers pour affirmer leur identité française ? Sans doute plusieurs facteurs explicitant cette quête effrénée pour être reconnus comme français. Un grand besoin d'être rassurés. Si peur d’être abandonnés par leur maman Marianne. Se sentant obligés de prouver qu’ils sont extrêmement français. Que leur conseiller pour se détendre? Boire un bon verre de rouge, baiser, fumer un pétard, relire un bon roman, jouir d’un beau paysage, écrire un poème, jouer de la musique, taper dans un ballon, se marrer… Être au monde avant leur dernier voyage sans passeport.  Peut-être ont –ils oublié leur part d’éphémère universel. Rien de plus démocratique que le statut de passager terrestre. Tous émigrés du ventre d’une femme, en transit sous les étoiles. Nul besoin de décliner les noms et prénoms de ces docteurs es divisons. Juste des peine-à jouir bleu blanc tristus ?

 Vivons-nous dans le même pays ? Une France où je suis né dans une ville en grande partie populaire. Mon quartier ne portait pas alors l'appellation «sensible». Gosse de prolos parmi d'autres, logé à la même enseigne que mes camarades de classe. Pas que des pauvres dans le quartier. On ne parlait pas de mixité sociale. Pourquoi évoquer ce qui se faisait tout simplement ? Époque ou Dieu était surtout la pince à tiercé et la radio sur la table en formica. Les vêtements des femmes pas des passeports à présenter à chaque coin de rue ou de plage. La connerie moins présente ? Peut-être pas mais en tout cas moins rapide à se propager. Pas mieux avant, ni pire qu’aujourd’hui. Mes racines se trouvent donc sur nombre de comptoirs de ce pays, dans les rues, les squares, les bibliothèques, les librairies, les boîtes de nuit, les stades, les lavomatic.... Mon histoire d'homme enracinée dans le regard de ceux, pauvres ou pas, qui font que la France est un pays agréable. Une patrie où il fait bon vivre et rêver. Même si ce n’est pas la «Croisière s’amuse» tous les jours. Surtout en ces périodes de chasse ouverte au «pas comme nous»… Panne de courant sous de nombreux crânes. On peut se réjouir de vivre en France sans occulter l'indéniable galère de ceux qui, dénués de bon goût, préfèrent le T-shirt au costard ou à la Rolex. Nombre de gens sont en profonde détresse. Ce texte, comme d'ailleurs les discours-séduction de la  majorité des prétendants au trône élyséen, ne changera évidemment rien à leur situation. Juste un petit billet d’humeur, sans prétentions de fond, pour saluer les pauvres: la majorité de la planète. Pauvre est un mot parfois si difficile à prononcer que d’aucuns lui préfèrent des synonymes. Précarisé ou quart-monde plus élégant que pauvre? Autant de cache-misère sémantiques. Même si la cohabitation dans les quartiers populaires est parfois très rude, le pauvre n’a pas le monopole de la connerie. Ni de l’égoïsme.

Ce père africain, poussant ces bouts de viande vers son invitée, peut débarquer un jour en France. Bien sûr, il risque de croiser une ou un abruti de service. Un pauvre con d'ici. La rencontre avec un bas du front, le cerveau et le cœur  en dérangement. Comme ce couple de blancs a dû rencontrer des cons noirs, blancs ou métisses, lors de son voyage en Afrique. Mais, que cet homme ne se méprenne pas; la majorité des français a aussi le sens de l’accueil. Souvent, le pauvre venu d’ailleurs loge avec le pauvre de souche en banlieue défavorisée. Le «welcome» très affiché se concrétise –t-il réellement dans les quartiers huppés ou bobo ? Comme le couple qu’il avait invité, lui aussi fera la connaissance d’êtres généreux et intelligents. Un accueil sans se soucier de sa couleur de peau ou de sa religion. Tous dans le même panier populaire. Une auberge espagnole ou chaque voisin apporte sa part du monde. Un bon repas entre gens de bonne compagnie. La beauté fleurit aussi au rez-de chaussée et dans les sous-sols de France. Suffit de l’arroser avec une bonne eau républicaine. Le Front peut redevenir populaire

La patrie des lumières toujours fertile.

 

 

 

 

 

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