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Mouloud Akkouche

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Billet de blog 15 juillet 2024

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Métier de perdre

Surdiplômé de l'échec. Mon métier c’est de perdre. Pas le seul. Nous sommes des millions dans ce cas, dans notre pays. Et quelques milliards sur la planète. Et tu sais pourquoi ? Parce que nous sommes de vrais rêveurs. Naïfs des urnes à perpète. Fidèles et dévoués. Toujours à attendre un pourliche pour service rendu à la République.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

            Surdiplômé de l'échec. Mon métier c’est de perdre. Pas le seul. Nous sommes plusieurs millions dans ce cas, dans notre pays. Et quelques milliards sur la planète. Et tu sais pourquoi ? Je vais te le dire. Parce que nous sommes de vrais rêveurs. Naïfs des urnes à perpète. Capables à chaque fois de penser encore que notre sort intéresse les politiques. Alors que tout le monde s’en fout. Même nous, les pauvres. Sinon on ne passerait pas notre temps à espérer. Avant de se la reprendre profond. Dans le cœur. Touché, coulé. Des larmes ?  Tu n’en verras pas sortir de mes paupières. Jamais en public. Perdant mais digne. Le Niagara de larmes sous la peau. Celle d’un mec qui y a encore cru. Dépoussiérant sa carte électorale. Pour se rendre un dimanche matin jusqu’à l’école au bout de la rue. La mienne quand j’étais gosse.

         Bel accueil à mon arrivée. J’ai souri en la voyant. Elle trônait sur une table. Marianne, Tarianne, Votrianne, Notrianne. Un copain de classe l’avait rebaptisée. C’était le jour où un instite nous avait emmené à la mairie. Il nous tannait toujours avec la République et la citoyenneté. Un enseignant qui mouillait sa chemise. Pas facile avec une bande d’élèves comme nous. Elle c’est Marianne. Comme celle de vos manuels scolaires. Mais celle-ci est un peu… Comment dire ? Une Marianne un peu en vrai. Il n’avait pas tort. Marianne en trois dimensions nous parlait plus. Surtout à l’un des élèves. Au moment de sortir de la salle des mariages, il avait ralenti le pas. Je m’étais retourné. Il avait collé sa bouche contre celle de Marianne. L’histoire fit le tour de la classe de l’école. Faisant marrer tout le monde. Elle arriva jusqu’à l’oreille de l’instit. Je ne veux pas savoir qui l’a fait. Mais ce geste est plus que moche. On n'embrasse pas une femme sans son consentement. M’sieur, c’est quoi consentement ? Il ouvrit la page de dictionnaire. La définition toujours sous mon crâne.

          Gêné en l’apercevant. Celui qui allait mettre mon bulletin dans l’urne et dire « A voté » était un copain de collège. En fait, plutôt un ennemi. Celui qui savait tout. Toujours dans les pattes des profs pour bien se faire voir. Il n’a pas changé. Désormais dans les pattes du maire, du députe, et de la moindre huile de passage. Je l’avais croisé quelques fois dans la rue. Salut, ça va, oui ça va et toi, salut. Pas plus que quelques mots. Je l’avais aperçu une fois en venant voter. Visiblement dans l’équipe du bureau de vote. Mais, trop occupé à cirer les pompes du huile, il a fait semblant de ne pas me voir. En sortant, je m’étais arrêté pour fumer une clope. Sur un banc derrière la grille de l’école. Avec l’étrange impression de revenir à mes 10 ans. Quand j’avais été exclu trois jours. Pour avoir pissé par la fenêtre la classe. Comment l’annoncer à mes vieux. Je m’étais assis sur ce banc. Pour répéter ce que j'allais leur raconter avant de leur filer mon cahier de correspondance. La paire de claques résonne encore à 53 piges.

          Impossible de ne pas passer par lui. Maire adjoint et président du bureau de vote. Ça fait bien longtemps que je ne t’ai pas vu ici. Inutile de lui demander ce qu’il sous-entendait. Suffisait de lire entre ses paupières. Toute sa pensée y était inscrite. À cause de trous du cul arrogants et prétentieux comme toi que je ne veux plus aller voter, gros con. Ma réplique est restée sous mon crâne. Je l’ai dévisagé sans un mot. Il s’est mis en sourire automatique. Là, c’est un peu speed. Écoute, ce serait bien qu’on dîne ensemble un de ces jours. Sa carte de visite a fini dans l’une des poubelles sur le chemin du retour. Comme celle d’un autre candidat dans l’urne. Je suis rentré tête basse. Penaud ? Pourquoi ? D’avoir trahi ma promesse. Ne plus voter. Pour ne plus être trahi.

         Cette fois, c’est la dernière. Rien n’a changé. Je les observe depuis plusieurs semaines. À part quelques-uns et unes, la même course à l’ego et aux lumières. Avec des millions de culpabilisés qui se sont précipités pour sauver Notrianne. Encore bien manipulés. Des malins sachant nous mener par le bout des sentiments républicains. En plus de m’être fait avoir, je chiale comme un gosse devant la télé. En pensant à mon vieux et tant d’autres. Devenus comme eux. Vous êtes des moutons des urnes. Ils vous tiennent par la trouille. Pas pour moi. Mon coming out «  Élections, piège à cons ». Un silence dans le jardin familial. Dimanche d’élection et de gros barbecue.

        Mon vieux m’avait fusillé du regard. Je lui faisais honte. Arrête de dire des conneries, le fils. Je l’ai regardé droit dans les yeux. La démocratie, c’est pour ceux qui ont de la thune. Pas pour nous. Je ne vais plus aller les remettre sur le trône. Jamais je en voterai. Point, barre. Il avait blêmi. Sans l’intervention de l’oncle et du voisin, nous aurions pu en venir aux mains. Trois ans plus tard, mon vieux était enterré, ses poumons bouffés par les paquets de gauloises journaliers et… Par son putain de boulot de merde d’esclave. Qu’est-ce que je regrette de l’avoir regardé de haut. Un esclave qui me manque tellement en ce moment. En cette période confuse. On aurait parlé des heures. Avec de longs silences enfumés. Bon, le fils, c'est pas que j’ennuie, mais j’ai chagrin demain. Je te laisse éteindre. Et pas de Versailles. Aujourd’hui, l’esclave que je suis devenu n’a même plus de chaîne pour le lier à la machine. Et à plus de 50 piges, t'es bon pour la casse sociale. Mon vieux ne les a même pas atteints. Parti sans la retraite dont il rêvait pour pouvoir se consacrer à ses maquettes de bateaux.  Un homme usé à la tâche. Ma mère a glissé une carte dans sa veste. Avant de refermer le cercueil. Mon vieux enterré avec sa carte d'ancien résistant. Il avait dix moins que mon âge actuel.

        Les fantômes traversent un à un le rideau de larmes. Ils s’installent dans le salon. Dans cette maison léguée par couple d'esclaves... Vote au moins blanc, était intervenu ce jour là le frangin de mon vieux. Un taiseux à la mémoire torturée ; je suis une merde d’avoir obéi et aller faire couler le sang de gens qui m’avaient rien, avait-il lâché une nuit jaunie par des Ricards à rallonges. Un mec que j’aimais bien. J’irai quand le vote blanc sera comptabilisé, j’ai répondu. Ma concession avait détenu l’atmosphère. Ce jour-là, on pourra skier dans les urnes. Nos yeux se sont posés sur le voisin. Pourquoi tu dis ça. Il avait esquissé un sourire. Tous schuss sur la neige des bulletins blancs. Comme d’habitude, sa vanne ne fit rire que lui. Chut ! Mon vieux avait monté le son. Toute la tablée était concentrée. Les yeux rivés sur le transistor. En attente des résultats. Ceux de la cinquième à Vincennes. Les courses tiennent plus les courses que les politiques ?

          Voter pour n’a rien changé. Contre non plus. On ne pourra jamais skier dans les urnes. À qui faire encore confiance ? Peut-être au bidet de ses chiottes. Jamais de tromperie sur la marchandise. Alors que d’autres vont vendent des lendemains meilleurs. Même pas tout ça qu’on demande. Au fil du temps et des désillusions, on a fini par être moins gourmand. Se contenter de jours moins merdiques et d’un lendemain potable. Rien de plus. Même ça, c’est trop demander. Malgré mes larmes, entre colère et déception, je refuse de tomber dans le tous pourris. Ni de me venger en balançant une extrême grenade dégoupillée dans une urne. Rien que mon vieux, ma vieille, le tonton mort dans sa tête, le voisin, et tous les autres mecs et nanas qui ont cru à ce putain d’ascenseur. Au moins pour leurs gosses. La cabine marche toujours bien en période d’élection. Et en panne dès le lundi.

           Comme un con impuissant dans mon canapé. Je suis incapable du moindre geste. Un grand gosse en larmes face à la photo de ses vieux. Double sourire sur le perron d’une mairie. Plus loin, la photo d’une très jolie jeune fille. Prise devant Science Po Paris. C’est ta photo, ma fille. Ma seule raison de ne pas me foutre un flingue sur la tempe. Désolé de te le dire sans trop de gants. Mais je voulais que tu saches à quel point je t’aime. Même si je ne suis pas au top de la tendresse. Un mec du vieux monde. Sans doute que j’ai tort de te parler de certains détails trop cru. Mais fallait que je sorte tout. Le pire et le meilleur de ce que je suis. Ne plus te baratiner sur la marchandise paternelle.

         En effet, pas un super mec, ton vieux. Fils d’esclaves qui a respecté l’héritage. Jamais plus haut que mes vieux. À la même hauteur. Celles des perdants. Les naïfs qu’on trimballe jusqu’à l’isoloir. Avec toujours des promesses. Celles qu’on croit. Parce qu’on a autant mémoire qu’un poisson rouge. Pourquoi se gêneraient-ils ? Suffit de nous sonner. Et rapplique illico le p’tit personnel bien dévoué de la République. En espérant un pourliche pour services rendus à la République. En fait, c’est une erreur de parler d’esclaves. Juste de nouveaux serfs.

         Papa, je vais venger Pépé et Mémé. Tu avais pris ma colère sur ton porte-bagage. Une boule de révolte déjà au lycée. Toujours en blocus. Ta mère est même allée te chercher deux fois chez les flics .Tu te souviens quand tu m’as dit que tu voulais venger tes grands-parents ? Le jour où tu as été prise à Sciences Po. Tu as tenu à le fêter ici. Avec tous tes potes. La viande dans le barbecue de ton Pépé; il était si fier de l’avoir construit de ses mains. Tu ne l’as pas connu. Ni ta mémé. Au moment du divorce avec ta mère, tu avais 13 ans. J’ai quitté notre appartement pour récupérer cette maison que je sous-louais. Tu voulais venir vivre avec moi. J’ai refusé. Par superstition. Trop peur que ton avenir subisse l’influence du lieu. Et que tu deviennes à ton tour une esclave. Je ne te l’ai jamais dit. Mais ça a toujours été ma hantise.

            Aujourd’hui, je suis rassuré : ma fille ne sera pas une esclave comme moi. Elle est déjà sur une autre rive. Papa, je ne suis pas toute seule. On est plusieurs à vouloir que ça change. Je me contente d’acquiescer d’un hochement. Sans jamais casser ton enthousiasme. Après tout, si tu y crois. Au moins, tu auras essayé. Peut-être en vain. Mais en te battant. Tu me fais penser à ton Pépé et ta Mémé. Ils y croyaient dur comme fer à le changer ce putain de monde. Militant pour ça jusqu’à leur dernier souffle. Pas comme leur fils unique : juste un spectateur râleur et constateur. Bras croisés à compter les mauvais points. Sans porter assistance à monde en danger. Une chose est sûre, me dis-je en t’écoutant et te regardant. Même si tu perds ton combat, ton métier ne sera pas de perdre. La chaîne de servage est brisée.

            Mon bulletin, c’était pour toi. Et pour tous ceux qui auraient trinqué encore plus. Je n’ai pas voté pour eux. Ni pour leur ronde d’egos autour du gâteau. Leurs dents ont repoussé comme avant. Lamentable et pathétique. Pas près de me revoir à l’école de mon enfance. Celle avec Liberté Égalité Fraternité. Une fake news auquel croyaient ton Pépé et ta Mémé. Comme tant d’autres du passé et d’aujourd’hui. Inutile de casser leurs illusions. C’est mieux que les désillusions. Comme celles de ton vieux qui t’aime. . N'oublie pas d'être heureuse. C'est plus important que tout le reste. Même si je suis le plus mal placé pour en parler. Fait ce que je te dis, pas ce que je fais, comme on dit. Bon, j'arrête avec mes conseils. Tu es assez grande pour savoir ce que tu dois faire. Et je t'ai déjà assez pris la tête avec mes délires solitaires.

          La bouteille de Jaune m’a aidé à rédiger ce mail. Sans elle, je me serai dégonflé. Ou pas tout mis sur la table. Le pire et le meilleur. Pas facile de se regarder en face. Sans se baratiner. Et très dur de dire à sa fille que son père est un perdant. Rien à voir avec l’image que donne. Pas un rebelle. Comme tes grands-parents. Eux, ils se sont battus. Pas que du blabla comme moi. Bon, je vais pas me répéter. Et il faut que je repasse toute la lettre au correcteur. IL m’a vachement aidé pour les fautes. Tu sais bien que je ne suis pas un mec de l’écrit. Fâché avec l’alphabet et la conjugaison depuis bien longtemps. Je suis pas comme toi, ma fille. En espérant que le correcteur a bien fait son taf.

             Le jour se lève. Toujours pas le matin du grand soir derrière le carreau. Mais une très belle journée en perspective. Je vais dormir un peu et aller à la pêche. Sur les bords de la rivière où on allait pique-niquer avec tes grands-parents. En y repensant, j'ai eu une belle enfance. En tout cas entouré d'amour. Même maladroit. Ton Pépé, fou de rage, car ta Mémé pêchait mieux que lui. Il pliait souvent les gaules avant elle et moi. Rare quand nous rentrions bredouilles le dimanche. Contrairement à la pêche aux illusions dans l’isoloir.

NB : Une lettre-fiction inspirée de la tristesse mêlée de colère de nombre de « Castors de la République ». Plusieurs décennies à jouer les barrages. Pour finir par le même spectacle affligeant de certains egos hypertrophiés.  L'inquiétude passée, ils ont repris leurs habitudes: d'abord ma place. Encore un nouvel affront populaire ? La question qu'on peut se poser en ce moment. Combien continueront de voter présent au prochain barrage ?

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