« Pas d'étrangers sur la planète »

La phrase est inscrite noir sur blanc sur son T-Shirt. Celui d'un nonagénaire très souriant. Il traverse lentement la gare. Utopiste, hors sol, problèmes d'intégration, terrorisme, les réfugiés, grand remplacement...Certaines bêtes cathodiques auraient sorti leurs crocs en le croisant. Sans doute un nanti à côté de la plaque de la réalité. Quel naïf.

              

    « Pas d'étrangers sur la planète ».  La phrase est inscrite noir sur blanc sur le T-Shirt d'un nonagénaire. Le vieil homme souriant, très élégant, traverse la gare. Nombre de regards se posent sur cet homme dont le drapeau tranche dans notre époque. Un vieillard à rebrousse poil d'un siècle qui aura bientôt vingt ans. Utopiste, hors sol, les problèmes d'intégration, le terrorisme, les réfugiés, les roms, le grand remplacement... Sûr que certaines bêtes cathodiques auraient sorti leurs crocs en le croisant. Sans doute un nanti à côté de la plaque de la réalité. Vit-il en banlieue des bagnoles cramés et des cerveaux arrosés d'essence d'obscurantisme. Il n'a qu'à héberger les migrants dans son jardin. A cause de ces doux rêveurs que rien ne va plus. Incapable de constater ce qui se passe dans notre pays et sur la planète. Quel naïf. Les réalistes n'ont pas tort. Avoir des convictions n'efface pas la réalité. Le monde d'aujourd'hui n'est pas un tapis de roses. Ce vieillard est bel et bien un utopiste.

    Mais quelle énergie. Celle de l'espoir alors que son temps est compté. Lui pense visiblement à celui des autres qui seront encore là après son départ. Tous les passagers de la planète. Mortels en très grande vitesse, au ralenti... Tous tournant en orbite autour d'une enfance qui restera leur planète centrale. Les premiers pas, bons ou pas bons, mais présents jusqu'à la fin. Chacun s'accrochant du mieux possible à son siège dans le manège de l'humanité. Le vieillard ne va pas tarder à laisser son siège. Visiblement il refuse de le quitter sur une note sombre. Céder à la morosité ambiante ne sera pas son héritage. Il préfère laisser le désespoir aux vendeurs d'obscurité. Son sourire a traversé la gare. La joie d'un vieil égaré ? Non. Plutôt le sourire d'un voyageur pas perdu. Ni perdant. Au contraire. Vieil homme sandwich de l'utopie. Son monde idéal inscrit sur son ventre. Le côté pile.

     Côté faciès quelques mètres plus loin. Dans un train en partance. Des flics de la PAF passent dans la travée centrale. Au fil de leur déambulation, ils cueillent quelques identités. Toujours les mêmes fruits de couleur. Mais pas tous les noirs qu'ils croisent sur leur passage. Ceux susceptibles de ne pas être compatibles dans le panier républicain. Tous ceux que j'ai vus se faire contrôler étaient en règle. Reprenez vos papiers et votre place dans la panier républicain. Et lui là-bas c'est pas un fruit pourri ? Une grenade migrante prête à dégoupiller dans l'espace public ? Il fuit du regard. C'est évident qu'il a quelque chose à se reprocher. On y va les gars. Je crois qu'on a un bon client. Contrôle d'identité. Pourquoi moi?

     Parce que c'est écrit. Mais où ? Sur vous. Dans votre regard, à fleur de peau. Mais lui, elle, d'autres, ont aussi la même couleur que moi. Oui mais eux y sont solubles dans notre pays. Ils ne sont pas.... Pas quoi ? Ça suffit Monsieur, vous êtes au bord de l'outrage rébellion. Pourquoi ne suis-je pas soluble dans l'air de France ? Vous posez trop de questions. Notre boulot n'est pas de te donner des réponses. Pièce d'identité, magne-toi ! On assez perdu de temps. Le jeune homme fouille dans sa poche. A-t-il la réponse numérisée sous plastique ? Le suspense dure. Chargé des décennies du même silence. Le silence pesant d'un contrôle au faciès au milieu de regards impuissants. Certains, une minorité devenant de plus en plus importante, c'est normal avec tout ce qui se passe, applaudissent de l'intérieur à la prestation policière. Rassurés d'être protégés. Un barrage bleue contre le flot de sang impur voguant sur les vagues de la mer. Tandis que d'autres, silencieux aussi, gardent leur colère et révolte au fond de leur poche. Leurs idées généreuses ne font pas le poids contre un taser. Ils se contenter de regarder. Avec la trouille d'être embarqué. Une empathie sans effets sur le réel.

      Fin du suspense. Le jeune homme est en règle. Il a donné la bonne réponse. Bravo, vous pourrez revenir en seconde semaine; si on le veut bien. Et à bientôt sur nos lignes pour un prochain contrôle. Qu'est-ce que vous racontez ? Pourquoi vous dîtes que c'est un contrôle au faciès ? Vous avez des preuves ? Qui vous prouve que mon LDB éborgne et mutile ? Rien. Vous n'avez aucune preuve de ce que vous avancez. Pardon. Nos armes au Yémen ? Vous confondez tout. Des milliards de gens aimeraient vivre dans notre pays. Vous allez pas nous emmerder avec un banale contrôle d'identité. Y a pas mort d'homme. Enfoncez-vous dans votre siège, replongez vos yeux dans Libération ou le Monde Diplomatique. Un petit tweet pour faire ricocher votre colère et indignation. Peut-être même un billet de blog pour nous dénoncer. Mais en attendant c'est notre uniforme le patron dans ce train. Les représentants de l'ordre public. Et gardiens du silence au faciès. Chef, lui là-bas il a pas l'air soluble. N'importe quoi ! Mais je vous dis qu'il est... comment dire ? C'est visible que c'est un insoluble. Faut t'acheter des lunettes. Pourquoi vous me balancez ça, chef. Tu vois bien que c'est un collègue.

    Quelques heures plus tard, même pays et changement de décor. Comme une faille spatio temporel. Je me retrouve dans une jolie maison pour animer un atelier d'écriture. Elle accueille un très bon festival avec des sons venus de partout. Sans avoir eu besoin de prouver leur solubilité dans l'oreille française. Le grand écart entre des contrôles au faciès et cette scène installée dans un jardin de France. La douceur d'un jardin entre sons, mots, mets... Mais, au même moment, un "potentiellement pas soluble" englué dans le silence d'une toile bleue assermentée. Dans les gares, il y ceux qui sont. Et les autres tout juste rien. Plus ceux qui cumulent. Les riens insolubles dans notre douce France.

    Se gâcher la joie de très belles rencontres dans ce festival ? Inutile et contreproductif. Que faire alors ? Faire son taf. Mouiller sa chemise pour que les participants à l'atelier puissent trouver du plaisir à écrire. Même s'ils sont loin de la lecture et de l'écriture. Tenter de les rapprocher de leur page blanche. Une gageure à chaque atelier. Puis écouter les musiciens et danser au rythme des propositions musicales. Se laisser entraîner par les Fées du son. Même si la musique, aussi belle et profonde soit-elle, n'effacera pas le silence d'un contrôle au faciès. Elle a le mérite d'être incontrôlable. Avec comme unique passeport le solfège. Certains musiciens, de moins en moins, n'ayant même pas une pièce d'identité de conservatoire ou autre école de musique. Mais tous ensemble sur scène. Pour faire danser, rire, penser, etc, jusqu'au bout de la nuit. Une jolie danse avec les "Fées du son".

     Tous solubles dans l'éphémère.

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