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La vieille femme fronce les sourcils. Elle s’est assise à côté de moi dans le train. Vous savez, je suis une grande bavarde. J’aime rencontrer les gens. Elle va rendre visite à sa belle-mère dont c’est le jour anniversaire : cent ans. Vous savez, c’est une réfugiée espagnole. Son mari était anarchiste et ça lui a coûté des années de camp. Puis elle embraye sur un autre sujet. Vous savez, j'ai... j'ai peur. Elle balance cette phrase et continue de parler. Sans plus d'explications. Je la dévisage. Elle a un sourire permanent. Heureuse de parler. De quoi avez-vous peur ? Elle s’interrompt et hausse les épaules. Je ne sais pas. Elle a un petit sourire gêné. Mais j’ai peur quand même. Elle reprend le fil de son propos. Enjouée.
Lui poser on non la question ? Peut-être le prendrait-elle mal. Vous avez déjà été agressée. Elle fronce les sourcils. Non, jamais. Ma question semble l’inquiéter. Vous avez été déjà volé et cambriolé ? Elle secoue la tête. Non plus. Elle se frotte le menton. C’est marrant… En fait, je me rends compte que je n’ai pas tant souffert que ça. Que les petits et grands chagrins de toutes les existences. Je ne vais pas me plaindre. Plutôt une nantie de la vie. Elle a un petit rire. Avant de se remettre à parler. Je l’écoute d’une oreille flottante. Mon regard se promenant sur les visages de nos colocataires de voyage.
Une bande de mots défile entre leurs paupières. Celles d’infos en continu. Et de certaines émissions à fort taux d’empreinte carbone sur les cerveaux et les cœurs. Sans doute comme la vieille dame assise à mes côtés. Morte de peur, mais n’hésitant pas s’installer à côté d’un inconnu et lui parler. Ce qu’elle a fait avec d’autres hommes et femmes de la voiture. Des images, souvent du direct, sur les yeux. Quasiment que des infos sombres. Et en permanence, au bas du regard : la bande passante. Des infos en mots qui ne correspondent pas aux images centrales. Sacré torticolis du cerveau pour essayer de comprendre. Mais ce n’est pas le but. Comprendre n’est pas l’objectif. Surtout pas. Faut juste prendre sa dose d’anxiété du jour.
Nul n’est à l’abri. Récemment, un homme gérant une chambre d’hôte m’explique comment me servir des clefs. Je l’écoute. Sans comprendre tout ce qu’il me dit. Plus tard, la personne à côté de moi me rassure, car elle-même n’a pas tout saisi. Je rentre dans la nuit, pour une fois pas trop tard. Donc la clef du bas et du haut. Et ce verrou ? Je me pose la question. Qu’est-ce qu’il m’a dit ? Faut pas se gourer. Je tire le loquet. Erreur de ma part. Les autres passagers de la chambre d’hôte, rentrés plus tard, ont dû frapper et réveiller la maisonnée. Au petit déje, j’étais dans mes petites tasses de café à rallonges. Fort heureusement, la patronne et les autres pensionnaires étaient très sympas. Mais pourquoi cette erreur. J’ai gambergé sur ce verrouillage de l'intérieur. Un effet des chaînes en continu dans mon regard ?
Pourtant plus la télé depuis plus de trente ans. Mais, aujourd’hui avec la toile, elle est partout. Rares les bistrots sans sa présence. L’espace public privatisé de plus en plus par les chaînes d’infos en continu et d’autres émissions polluantes. Parmi ce flot d’images, j’ai une préférence pour le sport et les courses de chevaux. Évitant le plus possible les chaînes d’actus. Pas assez intelligent pour regarder un événement tragique et lires des brèves évoquant d’autres sujets. Parfois un ou plusieurs meurtres en direct et couplés avec l’annonce de l’ouverture des soldes aux bas de l’écran. Comment trier toutes ces infos si différentes ? Un sacré grand écart des neurones.
Bon, je vous laisse. La vieille femme se lève. Elle regagne sa place. Je l’entends parler. Un vrai moulin à paroles. Mais pas désagréable. Elle ne parle pas avec des éléments de langage. Ni avec tous les mots de la com et du marketing ( Valider la place de la machine à laver dans la cuisine, gérer ses émotions, croiser ses agendas pour manger ensemble… ) qui ont envahi nos bouches et claviers. Elle parle sans tous les nouveaux filtres. Et ça fait un putain de bien. L’impression d’avoir bavardé avec une humaine. Pas une machine à communiquer. Beau moment d’échange. Même si cette vieille femme à peur.
Envie de la rassurer. Mais la bande à infos est beaucoup plus forte. Ils se sont incrustés dans son crâne et sous sa poitrine. Comme pour la majorité des passagers du train, du pays, et de la planète. Vous, toi, moi, pas du tout, sous-influence ? Je ne crois pas. Ces images et mots sont inscrits dans la chair des « gavés d’images ». C’est gravé dans les regards de nos contemporains. Même celles et ceux prenant le plus de recul sont atteints par le virus. Par ricochet en croisant ou côtoyant toute une population mise sous tutelle cathodique. Et par une poignée de méprisants et diviseurs profitant bien de cette pollution quotidienne. Difficile d’échapper à cette tutelle. Mais pas impossible. De quelle manière ?
En retrouvant nos vraies peurs ? Celles de l’enfance. Quand on a peur de ce qui se passe sous notre lit. Remettre une veilleuse sous sa peau pour nous rassurer. Certes, le monde va mal. Ici et là, des guerres, des attentats, des meurtres au coin de la rue, des féminicides (le plus souvent sous son toit), des viols, des vols, des insultes… La liste n’est malheureusement pas n’est pas exhaustive. Indéniable que notre siècle génère de la violence. Comme les précédents. Mais avec une grande différence. Laquelle ? Pas de chaîne d’infos en continu. Et autant animateurs et animatrices payés grassement pour vivre sur la peur. Pas la vraie. La peur qui nous appartient. Non. C’est une peur préfabriquée et que nous portons comme un vêtement. Le même uniforme pour tout le monde. Une marque promue en boucle sur nos écrans. Un tissu mondialisé de peur.
Certes pas un scoop. Un sujet qui, comme les chaînes, tourne en boucle. Mais attristant de voir cette vieille femme si souriante être tenue en laisse par des vendeurs de peur. Alors qu’au fond, elle est tout le contraire. Son visage et ses yeux, ensoleillés appellent la rencontre. Ainsi que ses mots en cascade, un peu étouffant aussi. En tout cas, une vieille femme curieuse de l’autre au pluriel. Comme sans doute la majorité de la population. Des gosses au plus âges. Mais les images et la bande passent et repassent dans les regards. Instillant à chaque passage un poison intime. Mais certains et certaines ont un antidote naturel. Comme cette vieille femme et d’autres. Même rivés aux chaînes polluantes, ils ne sont pas entièrement submergés par le mazoutage mental quotidien. Comment réussissent-ils à se désengluer ? Grâce à un antipoison fort efficace. Lequel ?
La curiosité sans chaînes.