Faire son temps

Quelle place prennent 55 balais dans le placard ? C’est l’âge d'un de mes vieux potes. Après nos vœux, il m’annonce avoir fait son temps. Un silence se pose sur le fil du téléphone. Rejoint très vite pas plusieurs interrogations. Faire son temps. Des siècles que je n’avais pas entendu cette expression. Comment faire son temps sans être défait par lui ?


Quand tu aimes il faut partir, Blaise Cendrars © Joelle Alterego

 

« L’origine de toutes les difficultés humaines se trouve peut-être dans notre propension à sacrifier la beauté de nos vies, a nous emprisonner dans des totems, tabous, croix, sacrifices de sang, clochers, mosquées, races, armées, drapeaux, nations afin de dénier que la mort existe, ce qui est précisément notre unique certitude.»

     James Baldwin

 

                   Quelle place prennent 55 balais dans le placard ? C’est l’âge d'un de mes vieux potes. Après  nos vœux et échanges de quelques nouvelles,  il m’annonce avoir fait son temps. Un silence se pose sur le fil du téléphone. Rejoint très vite pas plusieurs interrogations. Vieux ? Sans doute qu'il l'est pour son voisin propriétaire avec que 20 balais dans le placard. C’est un vieux, disait-on quand on était gosse pour tous ceux ayant, ne serait-ce qu’une décennie de plus que soi. Combien de trentenaires ayant vieilli en accéléré dans un regard de 16 balais. Un vieillissement avec souvent respect pour l’aîné, mais aussi une putain d’envie de comparer la taille de nos rêves. Fermer les poings et gueuler pour se faire entendre de l’ancien. 55 balais, c’est un jeunot pour tous ceux ayant de moins en de place pour ranger leur histoire. Pour autant, il pense avoir fait son temps. Des siècles que je n’avais pas entendu cette expression. « Lui, il est foutu. Ce mec a fait son temps.». Une expression, dans les milieux populaires, désignant souvent un homme n’ayant plus rien dans les bras ou la tête. Parfois les deux. Avec, avec à mots couverts, l’idée aussi que : ce mec n’a plus de couilles. Le poids d’un homme, que l’on apprécie ou pas cet angle de vue, est souvent ramené à son entre-jambes dans certains milieux. Même encore de nos jours. Dire de quelqu’un qu’il a fait son temps n’est pas nécessairement de l'agressivité ni moquerie. Juste un constat. Celui d’être sur la route de la casse. Ce que pense le pote ? Je n’ai pas eu l’impression qu’il se préparait à la casse. Que se passe-t-il alors sous son crâne aux 55 printemps ? Nous échangeons sur le sujet. Aucune aigreur et rancœur dans ses propos. Plutôt le désir de transmission d’un relais. Un homme sentant qu’il n’a plus l’énergie pour continuer la course sur le terrain. Notamment la course à vouloir changer et transformer le monde. Apporter sa part au chantier planétaire et à celui du coin de sa rue. Essayer d’être utile dans la course. Lui pense qu’il ne le sera plus sur le terrain. Préférant se mettre sur le côté de la course. Sans pour autant sortir du stade. Ni renoncer à ses idéaux et combats. Pourquoi alors ce pas de côté ? Pour céder sa place dans la course. 

          Passer le relais à  qui ? Ses enfants et ceux des autres. Mais aussi à tout individu susceptible de prendre sa place dans la course en direct. Dont certains, hommes et femmes avec plus de balais que lui et toujours bourrés d’énergie. La course pour bonifier le monde, en réalité tenter de ralentir son pourrissement, n’est pas en fait lié à son âge. Suffit de regarder les rides de nombres de bénévoles et autres acteur de la série « On y croit encore » pour s’en rendre compte. Une présence très importante et efficace. Vieillir n’empêche pas de continuer de faire son temps. Essayer d’avoir sa place dans la course contemporaine. Nous avons beaucoup d’exemples autour de nous de vieux ( un mot qui fait peur et remplacé par senior etc.) qui ne lâchent pas l’affaire. Et pas uniquement des people et autres politiques ridés mis en avant. Coup de chapeau à tous ces irréductibles optimistes avec pourtant un placard bourré à craquer. Même si, à mon avis, on court toujours moins vite, et moins bien, avec plus de balais à traîner dans son sillage. Ce que ressent peut-être le pote. Conscient que sa course est de plus en plus laborieuse. Ce qui l’a poussé à une sortie de piste volontaire. Pour, à peine sur le côté, se retourner et encourager les autres coureurs. Leur donner du cœur à l’ouvrage comme d’autres l’ont fait pour lui. Comment ne pas perdre le contact avec les coureurs de tous âges ? S’ils le désirent, leur proposer les conseils, et même des coups de main concrets. Plus dans la course. Mais toujours là. Coureur par procuration ?

  Une époque d’excès de jeunisme ? Sans doute en partie. Un reproche émis depuis des siècles ? « À tout cela, dis-je, s'ajoutent encore ces petits inconvénients: le professeur, dans un tel cas, craint ses élèves et les flatte, les élèves n'ont cure de leurs professeurs, pas plus que de tous ceux qui s'occupent d'eux ; et, pour tout dire, les jeunes imitent les anciens et s'opposent violemment à eux en paroles et en actes, tandis que les anciens, s'abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffonneries et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas paraître désagréables et despotiques.». Même Platon évoquait le jeunisme. Qui émet aujourd’hui cette critique ? Bien souvent celles et ceux voulant rester accrochés à leur lampadaire. Être encore vu de sa famille, de ses voisins les plus proches, de la rue, du quartier, de la ville, du pays, du monde entier… Et désormais de la toile et des réseaux sociaux. Persuadé d'être accroché à un phare éclairant l'horizon. Pourquoi une telle fébrilité à vouloir briller même sans avoir aucun nouvel éclairage à proposer ? Si ce n’est peut-être quelques miettes d’une lumière de lampe-torche sur son nombril. Triste et pathétique spectacle d’un être vieillissant accroché à son lampadaire. Comme un gosse ayant peur de la nuit. Quelle est la motivation de rester ainsi pendu à un filet de lumière ? Sans doute pour avoir l’impression d’être encore vivant. Pourquoi leur jeter la pierre ?  Certains ont besoin de lumière pour continuer de vivre. D'autres d'ombre et de silence. Chacun ses outils contre sa trouille de la mort

     La tyrannie du jeunisme me semble plus dur pour les femmes. Les cheveux blancs d’un homme exercent toujours encore de nos jours une sorte de pouvoir symbolique. Une forme d’aura s’exerçant autant sur des hommes ou des femmes. La fameuse image du sage et vieux séducteur. Une image flatteuse. Contrairement aux flocons de neige sur le crâne des femmes. Plus du tout question de sagesse et séduction ? Guère un hasard si elles sont souvent contraintes par les magazines ou les proches à teindre la neige. Cacher toute trace d’hiver sur son corps de femme. Et rester éternellement au printemps de sa peau. On dit d’un homme qu’il a fait son temps. Mais certains -pas tous les mecs- pensent ou disent d’une femme vieillissante qu’elle a des heures de vol. Autrement dit : c’est finie pour elle. Clouée au sol et ne pouvant même plus s’envoyer en l’air. Un regard la verrouillant des pieds à la tête. Avec entre les cuisses n panneau « interdiction d’entrer » à tout sexe d’homme, de bouche de femme ou d’homme, de doigts, mêmes ses propres doigts… Circulez, il n'y a plus rien à jouir. Une assignation à rester dans son coin. Accumuler les balais en silence dans son placard après d’ailleurs les avoir très souvent longtemps passés sur le sol. Guère un hasard si l’église a décrété que l’âge canonique est minimum de quarante ans pour que les servantes puissent se mettre au service des ecclésiastiques. Considère-t-elle à mots voilés que, après avoir passé la quarantaine, une femme ne pouvait plus générer des remous sous les robes des curés ? Toutes les religions ayant leur mot à dire sur le corps féminin. Surtout pour le cacher. Le culte du jeunisme ne voulant dévoiler que les jeunes corps. En particulier féminins. Même si le corps de jeunes hommes est devenu aussi un produit. Rien de nouveau sous le ciel du grand magasin. Le jeunisme plus discriminatoire pour les femmes ? Peut-être pas un homme le mieux placé pour répondre.

          Pense-t-il avoir fait son temps parce que c'est un homme ? Je me suis posé la question. En ces temps où l’on demande à l’homme de s’excuser pour le mal qu’il a fait aux femmes et à la planète. Indéniable que l'homme a été le pire prédateur de tous les temps. Les exemples sont nombreux. Une prédation qui n'a pas dit son dernier mot. La dénoncer et lutter contre elle est vitale pour progresser. Une progression autant bénéfique aux femmes qu’aux hommes. Ne pas oublier que les deux sexes et tous les genres sont dédiés au moins à cohabiter. À moins de massacrer une grande partie d’individus de cette planète…. Mais cette guerre de certaines et certains contre le mâle ( double peine pour le blanc ? ) me semble être un leurre. Ou une erreur. Pendant qu’on cherche à lui casser la gueule à ce salaud de mec, d’autres continuent de s’en mettre plein les poches. Le fric n’a pas d’odeur et se fout de la couleur de votre peau et de votre sexe. Peu importe qui vous êtes, si vous lui rapportez. En ce sens, l’argent n’est ni sexiste, ni raciste, ni antisémite, ni homophobe… Pas le moindre à priori si ça alimente le tiroir-caisse. La finance reste ouverte et prête à s’adapter à tous les courants de pensée, les combats légitimes, si elle peut en tirer un quelconque bénéfice. Chaque homme - blanc ou pas - doit-il se flageller chaque jour devant son miroir pour toutes les saloperies de l'humanité depuis sa naissance ? Culpabiliser jusqu’aux exactions des hommes du temps des cavernes ? D’aucuns ne rêvent que de règlements de compte et culpabilisation de tout individu de sexe masculin. Double contrition s’il est blanc ? Triple s'il cumule avec hétérosexualité ?  J’ai fait un rêve : un mur entre les hommes et les femmes.  Quand le bâtiment va, tout va... Sûrement une période faste en nos temps de murs. Non; la majorité des hommes n’est pas responsable de tous les maux de la planète. Contrairement à l’homme avec un grand p comme patriarcat. C’est lui le responsable. Pas l’individu dans une enveloppe d’homme croisé ou avec qui ont vit. Même si certains violent et tuent des femmes, massacrent des enfances que pour leur petite jouissance. Ces criminels, sont-ils représentatifs de milliards d’hommes ? Aussi amalgamant que de dire que tous les musulmans sont des terroristes, les profs de Sciences Po des pédophiles, les jeunes de banlieues des vendeurs de came… Se méfier aussi de ses propres raccourcis partant de la « Place des bonnes intentions». Concernant l’homme blanc, pas mal dans le collimateur en ce moment ; sa responsabilité historique des drames et horreurs du passé n’est qu’en partie liée à sa couleur de peau. Indéniable que les esclavagistes étaient blancs (notamment arabes). Les patrons envoyant des gosses à la mine aussi. La majorité des dirigeants de la planète ayant provoqué des guerres avec des millions de victimes, massacré la faune, la flore, détruit la couche d’ozone, sont blancs et hétéros. Il ne s’agit pas de le nier. Important de dénoncer et combattre leurs actes de destruction planétaire. De vrais ennemis de l’humanité. Sans pour autant confondre cette minorité de tueurs en col blanc ou kaki avec des milliards d’homme blancs brisés et exploités par d’autres hommes puissants de la même couleur qu’eux. Plus de mâles blancs écrasés que de dominants blancs. Eux aussi sous le même joug que tous les métèques écrasés. La flore et la faune bousillées par la même minorité. Celle d'hommes et femmes voulant faire du pognon à tout prix.  Toujours plus. Sans se soucier des passagers de la planète. Ni de l'avenir du globe.

       Force est de reconnaître qu’il est plus facile de lutter contre un autre sexe, une autre couleur, d’autres manière de vivre et penser que son cercle. L’ennemi est visible. Il ne change pas de visage dans le viseur des uns et des autres. Contrairement au CAC 40 et ses équipes qui sont de véritables caméléons. Capables de changer de face selon le marché en cours. Certains continuent de penser et dire que c’est l’ennemi numéro 1 de la planète. Combien sont-ils à le désigner comme tel ? Dénoncer l'écrasement vieux comme le premier tiroir-caisse génère très peu de pouces levés. La presse est de moins en moins friande de ce genre de réflexions et positionnement. Libre à elle de se focaliser sur les minorités ( de moins en moins minoritaire puisque mis - tant mieux - de plus en plus en avant ) de toutes sortes, les couleurs de peau, les sexes, les genres, les menus alimentaires... Des problématiques bien entendues à ne pas négliger. Mais pourquoi embouteillent-elles les médias ? Réduisant le plus souvent les individus à la couleur de leur peau et ce qu’ils sont entre leurs cuisses. Quels sont la couleur et le sexe de la misère ? Aucune et toutes. La misère peut être de tous les sexes et genre. Sans doute pour ça qu'elle ne rentre pas dans une niche commerciale. Un bon produit doit être immédiatement identifiable. Rien de tel qu'une couleur et une sexualité visible. Nul besoin pour le client de chercher. Chacun son rayon. Et tous rendez-vous aux caisses. Avec comme amis que les caddies qui nous ressemblent

    Et que fait le temps pendant qu’on parle de lui ? Il continue son repas. Se fichant de la couleur de peau et sexe de son menu permanent. Il prend tout ce qui lui tombe sous les crocs. Bouffeur de toutes sortes de chairs. Même de celles qui, en quête d’éternité immédiate, persistent à se sacrifier en direct devant le Dieu cathodique. Des autodafés d’esprits de quelques hommes et femmes, très cultivés et intelligents, parfois des modèles pour des étudiants ou autodidactes les lisant ou les écoutant à la radio. Désormais ils errent dans les couloirs du monde avec des cerveaux fantôme. Une chute qui n’est pas liée à leur couleur de peau. Ni à une quelconque origine sociale. L’ego et le nombril fleurissent sur toutes les peaux de mortels. Pourquoi ces brillants esprits ( même si on en désaccord avec eux) persistent-ils à s’autodafer en public ? Autodestruction de leur pensée devant des millions de regards. Parce qu’il refuse d’accepter d'avoir fait leur temps. Accrochés comme des gosses à leur doudou télévisé. Au lieu de laisser la place à d’autres. Se déboulonner tout seul avant de dégringoler de l’intérieur. Parfois suffit juste de la parole d’un proche ou interroger sincèrement son miroir pour se dire qu’il faut s’effacer. Même si ce n’est pas si simple quand on a tant brillé. Un effacement de s’éteindre complètement. Tout cesser ? Pas du tout. S’effacer ne veut pas dire quitter la salle de spectacle. Juste passer en coulisses. Regarder d’autres comédiens vibrer sur scène. Reboullonné par procuration. Sur son socle le plus solide. Celui d’un transmetteur libéré du bruit et de la verroterie. Vainqueur sur son socle indéboulonnable.

    Concluons par le placard au 55 balais. Celui du pote ayant fait son temps. Pour passer à une autre phase de son histoire. Sa démarche me fait penser à un poème de Blaise Cendrars : Quand tu aimes, il faut partir. En l’occurrence, il veut céder sa place aux nouvelles générations. Une transmission quasi naturelle. En tout cas pour lui et d’autres transmetteurs dans son cas. Acceptant de laisser de plus jeunes prendre leur relais. Priorité à des souffles nouveaux pour continuer la course. Rester dans l’ombre n’est pas la fin de soi. Au contraire. On peut participer d’une toute autre manière à la course. Passer dans l’ombre ou vouloir rester dans la lumière? Quel est le meilleur choix ? Chacun le sien. Celui du pote, lucide sur l'état de sa machine, a décide de partir. Même si ce n’est qu’un pas de côté. Pour continuer de supporter les coureurs. Leur apporter aussi du ravitaillement. Une présence active dans l’ombre. Pour les autres et pour soi. Rester sur le terrain. Quand tu rêves de demain, il faut...

      Bâtir.

NB) Je n’ai pas réussi à contacter l'interprète du poème et l’auteur de la musique en illustration de ce texte. S’ils tombent dessus par hasard et souhaitent que je le supprime du blog ; qu’ils n’hésitent pas à me le signaler. En tout cas, une très forte interprétation du poème.

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