Le rêve de l'Araignée

Un très grand jour pour moi. Même si mes parents désapprouvent mon choix. Surtout Papa. Il aurait préféré que je devienne banquier ou militaire. Mon Papa ministre se déplacera-t-il ? Faut pas que je pense à tout ça. Surtout un moment comme celui que je vais vivre. La page d’un homme va se tourner aujourd'hui. Et celle de millions de gens. Une page de France.

 

         Un très grand jour pour moi. Même si mes parents désapprouvent mon choix. Surtout Papa. Il aurait préféré que je persiste dans mes études. Que je devienne banquier ou militaire. Mon papa se déplacera-t-il ? Je ne pense pas. Il est très entêté. Un homme très brillant et qui a travaillé dur. Je le respecte beaucoup. Mais son choix de ma vie n’est pas le mien. Tous les deux aussi têtus l’un que l’autre. «Pas un rêve de fils de ministre ! ». Il ne l'a pas dit mais pensé très fort. Peut-être moi qui a fini par le penser. A-t-il raison ? Suis-je en train de me tromper de chemin de vie ? Faut pas que je ressasse tout ça. Surtout un moment comme celui que je vais vivre dans une poignée de minutes. Et que tout le pays vivra aussi avec moi. La page d’un homme va se tourner en ce jour de février. Et celle de millions de gens. Une page de France.

     Difficile. Ce sera très dur. Pas uniquement dans mon travail. Il faudra que je sois à la hauteur, plus que tous les autres. C’est un enjeu de taille. Une histoire individuelle et collective. Je dois mouiller le maillot pour prouver mon professionnalisme. Qu’il ne me prenne pas pour le nanti de service. Me focaliser sur mon objectif et tout donner. Même si je sais qu’il n’y aura pas que mon travail qui sera jugé. S’il n’y avait que ce jugement je suis prêt à accepter les critiques. Nul ne peut-être parfait dans son activité. En général, quand tout est parfait, je trouve toujours une imperfection ou l’invente. Mon penchant insatisfait permanent. Plus qu’une heure avant de prouver ce que je vaux. Sans penser à tout le reste qui va me parasiter. Rester concentré.

     Mon ventre se noue. Je reste assis. Le seul à ne pas être prêt? Je n’en sais rien. Les autres sont comme dans un brouillard. Je regarde le sol. La tête prêt à imploser. Me lancer vraiment ? Revenir en arrière et reprendre mon chemin tout tracé ? Un chemin pavé d’or. Je ne sais plus. Arrête de te triturer le crâne, me dis-je. Urgent de me secouer. Pas le moment de flancher. Si près du but. Reculer serait la pire de mes défaites. En plus doublée d’une honte que je trimballerai toute mon existence. Imaginons un seul instant que Papa soit venu pour me soutenir. Quel déception d’apprendre que je me suis débiné. Même si je sais qu’il ne sera pas là. Sans doute difficile pour lui. Il ne supporte pas mon pseudo :l'araignée. Pour lui je suis juste un fils de notable voulant s'amuser. Le caprice d’un rejeton d’un ministre ? Non. C’est mon histoire. Et aujourd’hui je joue gros. Personne ne me fera de cadeaux. Je me lève.

    Fini le doute. En réalité il ne lâche jamais l’affaire; toujours là mais enfoui très profond. Il remontera à la surface après. Mais, pour l’instant, que ma volonté en avant. Ne penser qu’à une seule chose. Je marche tête droite. Plus rien ne peut m’arriver. J’avance imperméable aux regards. Ils seront nombreux posés sur moi. Et c’est tout à fait normal. Ce qui va se vivre est une première. Des regards agressifs et même révoltés de ma présence. Impossible que j’y échappe. Il y en aura aussi d’autres plus ou moins bienveillants. Plus tous ceux à la limite de la condescendance. Pourquoi me poser toutes ces questions à l’instant de passer à l’action ? Je le savais avant de venir. Personne ne m’a contraint à venir. Une autre carrière m’attend. Celle souhaitée par Papa prêt à m’ouvrir toutes les portes. Trêve d’atermoiements. J’ai un contrat à mener à terme du mieux possible. Action.

    À peine plongé dans l’arène plus la moindre question perturbante. Je suis en place. Juste un professionnel. Au même titre que les autres. Peu importe d’où je vienne. La projection de mes parents. Et la grande déception de Papa. Sûr que je suis loin d’un haut poste à la banque ou dans l’armée. La plupart autour de moi ne viennent pas du même monde que moi. Et à tous les sens du terme. Peu importe. Nous sommes tous dans le même bateau. Avec le même but. Une histoire commune plus importante à cet instant que toutes nos histoires individuelles. On finira bien sûr par s’en revêtir. L’histoire de chacun suspendus dans les vestiaires. Je prends une profonde respiration. Celle d’un professionnel ultra concentré.

    Avant d’être le premier joueur noir de l’équipe de France.


NB : Cette courte fiction est inspiré de la trajectoire de Raoul Diagne. Le premier joueur de foot noir de l’équipe de France. Sélectionné le 15 février 1931. Le premier joueur noir de l’équipe d’Allemagne c’était en 1974. Vous pouvez découvrir Raoul Diagne à travers cette vidéo.

 

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