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Billet de blog 16 mai 2017

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Réveiller le silence

Trouver une forme de beauté à sa condition sociale. Certes un boulot ingrat mais on va l’aimer quand même. Jusqu'à en faire sa fierté. Le syndrome de Stockholm de la classe ouvrière?

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Jacques Prévert - Citroën © Floflorim

           Le silence dort. C’était une expression de mon oncle. « Y dort où ?». Tout le monde se marrait quand je posais cette question. « Non, tu n’as pas compris; il dort pas. Le silence est dehors.». Mon frère aîné se moquait souvent de moi sur ce sujet. Ça me foutait en rogne. Après tout, certains croient bien au Père Noël, à Dieu, aux politiciens, à leur psy, aux profs, aux bouquins, à la boulangère, à leur candidat préféré, aux journaux, au changement c'est en marche maintenant, à leur miroir,…Chacun croit à ce qu'il veut et peut. Moi c'était le sommeil du silence. Une croyance qui n'empêche pas les hommes de se marier, les femmes d'être maîtresse de leur corps et avenir, les caricaturistes de rire de ce qu'ils veulent, les sans dents de vouloir aussi de la brioche.... Un jour, j’ai compris la vanne de mon oncle. Ejecté de mon rêve et devenu vieux à moins de six ans. Jamais je ne verrai le silence dormir. Ma vie était foutue  mais, pas rancunier, j’ai décidé  d’aller jusqu’au bout. Sait on jamais; peut-être que je pourrais le surprendre en plein sommeil et faire un selfie avec le silence dormant. Un selfie qui vaudra de l’or. Mon oncle, qui ne pouvait pas s’empêcher de tordre les mots, m’a fait un sacré cadeau: jouer avec la langue. Un jeu qui, comme un dictionnaire papier, ne se décharge jamais. J’avoue mon addiction. Le gros problème du tonton, en tout cas pour Maman, était qu’il racontait sans cesse des blagues de cul à table. Elle nous faisait toujours manger avant quand il débarquait et nous envoyait direct au lit. Mais on entrouvrait la porte de notre chambre. Rarement entendu quelqu’un parler autant que lui. Pourquoi repenser à cet homme? Parce que j’ai l’âge de sa mort:53 ans. Mais surtout pour une autre raison. J’ai enfin découvert où dort le silence.

      Dans mon usine. Plus la mienne pour très longtemps. Première fois que je me retrouve dans l’usine déserte. Les machines, toutes à l’arrêt, donnent l’impression de gigantesques animaux de ferraille empaillés. Comme chaque jour depuis 27 ans, je me dirige à mon poste de travail. « Du bel outil, mon fils. Les nôtres tournaient pas aussi vite. Vous avez de la chance de bosser avec des bécanes comme ça.». Papa, venus en pèlerinage avec d’autres anciens, l’avait caressé quasi religieusement. Une caresse comme ma joue n’en avait jamais eue. Peu porté sur la tendresse et avare de mots le daron. Il avait tenu à ce que nous posions tous les deux devant ma machine. J’avais trouvé ça vraiment très ridicule. Comme toutes les photos d’ouvriers devant leurs outils de travail. Quelle idée de vouloir s’immortaliser devant son instrument de torture. Mon temps et ma sueur qui offraient une belle baraque au patron et finançaient  les études de ses gosses. Pas en plus sourire sur la photo et lui envoyer en carte postale de mon voyage immobile. Contrairement à Papa, je n’ai aucune fierté ouvrière. Nullement un choix ni un rêve de gosse de venir bosser ici. Sans doute pas pour lui non plus. Mais qui suis-je pour les juger? 15 ans après sa mort, j’ai compris que cette fierté était pour Papa et ses collègues le seul moyen de ne pas tout perdre. Trouver une forme de beauté à sa condition sociale. En faire même sa fierté.Certes un boulot ingrat mais on va l’aimer quand même. Le syndrome de Stockholm de la classe ouvrière? Je n’ai jamais été comme Papa et ses collègues. Pourquoi alors ce selfie devant ma machine?

      Mes gosses, tous loin d’ici, l’ont appris par la presse. Chacun m’a envoyé un texto de soutien. Aucun n’est rentré dans cette usine. Pourtant ils en rêvaient d’aller visiter le boulot de Papa. Je n’ai jamais voulu qu’ils mettent les pieds ici, même pas au sapin de Noël. Mes chéris, voici donc le lieu ou votre Papa s’épanouit chaque jour. Je vous présente ma très chère chaîne. Hors de question de les inviter dans mon impasse. Impasse dont ma procrastination m’a empêché de sortir. Pas la faute de la  société, juste de mon poil mental arrosé par le pire de la télé. Je ne voulais pas leur léguer cette madeleine puante et bruyante. Pourtant, quand j’étais gosse, quel plaisir de venir voir Papa sur son territoire. je préférais l'usine au collège. Et, cerise sur le gâteau de ma jeunesse; aucun besoin d’entrouvrir la porte pour écouter le tonton. En plus de faire marrer tout le monde, c’était le délégué syndical. Un dur de chez dur. Son sourire s’effaçait et ses sourcils se fronçaient au moindre costume de la maîtrise franchissant le seuil de son espace vital. Un battant. «La première erreur c’est de rentrer dans cette tôle. La deuxième aussi. La troisième, si y en a une, tu marnes tellement comme un esclave que t’as pas le temps de la trouver.». Son voilier est toujours resté amarré à son poirier. Une belle cabane pour ses fils et les gosses du quartier. Comment aurait-il réagi en apprenant le démantèlement de sa tôle?

      Jamais je n’ai fait grève avant cette année. Même si finir de me lever à 6 heures du matin pour venir bosser ne me déplaisait pas. Mon voilier à moi c’est le jeu d’échecs. Je rêve de faire un tour du monde avec un échiquier sous le bras. Pousser le bois au quatre coins de la planète. Pas de frontières ou de classes sociales sur un échiquier. Les seules couleurs importantes se trouvent sur les cases; même si les blancs ont un coup d’avance, la partie reste ouverte. Je me suis dit que ma prime de licenciement pourrait servir à ce voyage. En apprenant la somme que nous allions toucher, j’ai rengainé mon rêve. Et me suis foutu en rogne. Deux mois avant, le patron avait triplé son salaire. « C’est anecdotique mon histoire de salaire. Vous n’avez pas d’autres questions plus sérieuses à poser à un dirigeant d’entreprise. Soyons plus sérieux tout de même: l’emploi le mérite. Je suis venu vous parler de compétitivité et de notre nouvelle façon de manager. Un management qui nous a permis de revenir à un niveau de compétitivité très important. Nos dividendes ont plus que triplé. ». Mon fils, s’y connaissant en marque de fringues, me comptabilisa la somme en tissu sur la peau de mon grand boss. A ce moment là, j’ai eu envie de chialer. La somme correspondait au prêt que j’avais un mal fou à négocier avec ma banque. L’achat d’une nouvelle bagnole? Repeindre l’appart? Partir aux Baléares? Juste un prêt pour les études de mon fils.

      Un représentant de la direction est venu nous voir pendant la grève. Faut lui reconnaître qu’il a eu les couilles de se pointer à l’usine. Des attributs que certains voulaient couper aux membres de la direction. Un quadra qui, en plus d’être brillant, vif, incisif, beau mec, était très sympa. Le genre de type avec qui tu sens que tu peux te marrer. J'en ferai bien ma pause syndicale, s'était marrée une gréviste sous le charme. «Tu te souviens de l’émission de télé qui s’appelait «Tournez manège». Aujourd’hui, c’est Tournez management. Leur manège aux beaux parleurs, je le connais bien. Mais faut reconnaître qu’il y a eu des évolutions. Le système n’est plus archaïque comme avant. On t’encule toujours autant mais avec de nouveaux mots.». En écoutant le représentant, cette énième pensée tontoniène m’est remontée en mémoire. Son front bien élevé se plissait d’empathie à la description de notre existence de manants. La majorité d’entre nous, moi compris, avions été séduits par lui. À peine était-il parti que nous avions commencé à douter, même à nous prendre le chou. Ses mots, si légers, toujours nuancés, sans le moindre esprit vindicatif, teintés aussi d’humour, flottaient encore dans nos crânes. Mais la prime de licenciement n’avait pas pour autant augmenté. La réalité plus plombante que sa poésie managériale.

     C’est l’heure. Faut que je sorte. Ma bagnole est garée sur le parking désert. Je fais la grille et m’arrête de l’autre côté de la rivière. Juste en face de l’usine. Les copains arriveront quand je les appellerai. Trop risqué d’en parler au téléphone. Le vote était secret. 80 % ont voté pour notre proposition. Les autres collègues, même mécontents de notre action, ne balanceront pas. Pourquoi m’être proposé de le faire? Sans doute en mémoire du tonton et des autres. Mais aussi pour le prêt refusé. Mon portable vibre dans ma poche. « Charlie, t’as bien vérifié qu’il y a plus personne». Je secoue la tête. « Si Momo. Y a encore du monde.». Le jour commence à se lever. « Pas possible. Faut tout arrêter!» Je sors mon PC de sa housse. « Impossible de les déloger. Les fantômes seront toujours là.». Il se met à m’engueuler. Lui et Daniel, deux collègues et aussi troisième ligne de rugby, doivent se sentir à l’étroit dans la bagnole du vigile. Ils le relâcheront après l’opération. Je pianote un code sur le PC et fixe le pare-brise. Une première explosion. C’est la bombonne de gaz à ma machine.

    Le silence ne dort plus.

NB) Une fiction inspirée de cet article. Des salariés ayant annoncé avoir piégé leur usine et être prêt à la faire sauter. Pas les premiers qui n’ont plus rien à perdre. Sans doute pas les derniers. Menace pour mettre la pression ou réalité? En tout cas, un signal d'alarme récurrent.

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