Honte sur un plateau

Honte et haine en plein réfectoire du collège. Double h sur mon plateau. Première fois que j'ai aussi honte. Mes parents me mettent encore une fois dans la merde. Pourtant ils essayent plein de trucs pour que ça aille moins mal. Je leur en veux quand même. Pourquoi y m'ont fait venir dans ce putain de monde ? J'ai rien demandé. La planète pouvait se passer de moi. Et moi de la planète.

   

              La honte et la haine en plein réfectoire. Double H sur mon plateau. Les autres de la cantine me matent. Ils voient bien mon assiette. Sûr que tous les les regards se sont posés dessus. Mes parents me mettent vraiment dans la merde. Encore. Cette fois c'est la pire car je peux pas me planquer. Mais je sais bien qu'ils le font pas exprès. Tous les deux essayent plein de trucs pour que ça aille moins mal. Toujours à courir pour qu'on plonge pas complètement. Chaque fois qu'y a un truc qu'est réparé c'est un autre truc qui déconne. Les emmerdes font la queue comme à la CAF. Jamais de répit pour souffler. Comme si on était dans un TGV à emmerdes qui peut plus s'arrêter. Je le sais bien mais je peux pas m'empêcher de leur en vouloir. Pourquoi y m'ont fait venir dans ce putain de monde s'ils pouvaient pas s'occuper de moi ? J'ai rien demandé. La planète pouvait se passer de moi.

        Que du pain et de l'eau sur mon plateau. En plus un jour où y a des frites au collège. Qui a décidé ça ? Le principal ? Le maire ? Un ministre? Le président de la République ? Tous ensemble ? J'ai l'impression que tous les yeux du pays me regardent. Les miens sont au fond de mon assiette. Je la mate tellement que je vois plus rien. Que mon histoire et celle de mes parents dedans. Trop la honte. Surtout pas croiser le regard de mes potes. Et encore plus de Sophie assis à une table de l'autre côté du réfectoire. Je mange d'habitude avec elle et les potes. Toujours à la même table. Ce midi, je me suis mis avec des élèves que je connais pas. Le plus loin de Sophie. J'espère qu'elle croit pas que je lui fais la gueule. « Chiale pas mon p'tit fils. Surtout quand t'es dans la merde. Lève la tête et souris. Les larmes c'est un trésor qu'il faut pas dépenser n'importe comment. Et pas avec n'importe qui. » Facile à dire Papy. Toi t'es mort et personne te voit bouffé de honte comme moi. J'ai toujours été fort. Jamais chialé devant les autre. Mais là j'en peux plus. Trop mal, trop honte, trop les boules... Que du trop sur le cœur.

      Sûr que c'est le chef cuistot. Il a voulu m'humilier devant tout le collège. Lui y sait que mes parents payent pas la cantine. C'est le chef en cuisine. Ceux qui bossent au réfectoire sont obligés de lui obéir. Le principal et les gens des bureaux ? Je crois pas. Eux sont de genre sympas avec nous. «Madame, on a décidé de ne pas transmettre votre dossier au contentieux. Mais il faut essayer de trouver une solution. Nous ne pourrons pas toujours vous couvrir. Mais on sait que vous n'êtes pas de mauvaise foi. Nous avons de plus en plus de cas comme vous.». J'étais dans le couloir et j'ai tout entendu. Maman est sortie du bureau. Elle m'a souri. « C'est arrangé mon fils. Plus aucun souci à te faire. Passe une bonne journée mon chéri.». Elle m'a regardé comme si elle était la reine du monde. Trump, Macron, Poutine, et tous les grands de la planète lui obéissaient. Une vraie reine toujours souriante. J'ai rien dit. Pourquoi lui rajouter de la peine ? Si heureuse de me dire qu'elle avait réglé le problème.

     Deux jours après, j'ai vu le chef cuistot. De temps en temps, il vient voir le service. Il avait rigolé avec le pote qui était juste devant moi. Son visage a changé en me voyant. Un sale regard quand j'ai posé mon assiette sur le plateau. On était face à face. J'ai pas baissé les yeux. Il a fait semblant de pas me voir et il est allé parler avec le gars qui était derrière moi. Pour se marrer aussi avec lui. Sûr que c'est cet enculé qui a demandé qu'on me donne que du pain et de l'eau. Une des femmes de la cantine m'a tendu un plateau tout préparé. J'ai bien vu qu'elle était pas contente de le faire. Elle aussi elle avait honte. Pas la même que la mienne. Mais j'ai senti qu'elle détestait ce qu'elle faisait. Son fils est aussi au collège. On se connaît depuis l'école primaire. Nous sommes du même quartier. Elle osait pas me regarder et me dire bon appétit comme elle dit tous les jours à tout le monde. Mais ça aurait fait bizarre avec ce qu'elle venait de me donner à manger. Pas de sa faute.

    Comme c'est pas la faute de mes darons. Je sais bien tout ça. Mais de le savoir change rien. Que de l'eau et du pain sur ce plateau de merde. Ils auraient pu au moins me faire manger à l'écart. Ou avant ou après les autres. Ils savent bien que tout le monde va le mater mon plateau. Je vais le balancer à la gueule du chef cuistot et me casser de ce collège. Plus jamais y refoutre les pieds. Sophie se souviendra au moins de mon geste. « Quand tu as mal dedans, là où tu ne sais pas tout ce qui se passe, et que tu es très en colère, va d'abord te planquer pour écouter ton cerveau. Peut-être la minute qui évitera la connerie qu'on regrette toute une vie. ». Papy le savait bien. Il avait passé un an en prison pour avoir cassé la gueule à à un chef de service qui avait mis la main au cul de Mamie. Papy, si tu me vois de la haut, t"inquiète pas, je vais pas la faire la connerie. Pas en plus faire ce cadeau à l'autre enculé de chef cuistot. Mais je voudrais te demander quelque chose. À qui c'est la faute alors ?

     Je me lève et cours aux chiottes. La tête baissée pour que personne voit mes yeux. Avec plein de larmes en consigne dans mes paupières. Je pensais pas que je pouvais en avoir autant. Mes yeux se vident d'un coup dès que je ferme la porte. Qu'est-ce que ça fait du bien. Comme si la honte et tout le reste coulaient sur mes joues. Mais sûr qu'il en reste dedans. Pas des trucs qui partent comme ça. Peut-être que ça part jamais. La honte comme un tatouage à vie sous sa peau. Rester aux chiottes jusqu'à la fin du repas ? Je crois que vais le faire. Assis sur la cuvette pendant qu'ils bouffent. De toutes façons le pain, l'eau, les frites, et tout ce qu'y a dans les assiettes finira ici. Ou dans d'autres chiottes. « Y peuvent faire ce qu'ils veulent mais jamais me faire un deuxième trou du cul. ». Maman a engueulé Papy quand il a dit ça à table. Elle aime pas les gros mots. Sa honte à elle de son papa? Pourtant il a pas tort. On est tous pareils. Sauf moi aujourd'hui.

    Mes potes le savent-ils ? Et Sophie ? Je pourrais plus la regarder dans les yeux si elle l'apprend. Je préfère arrêter direct notre histoire. Hors de question qu'elle me mate comme on fait avec les cloches dans la rue. Plutôt crever que de croiser un regard de pitié de Sophie. Je lui parle jamais de nos emmerdes à mes parents et moi. Ces trucs ça reste à la maison. Quand j'arrive au collège, je change de visage et planque tout. Deux masques par jour. Pas envie de faire comme certains qu'y arrêtent pas de pleurnicher. Se lamentant pour n'importe quoi. Chacun fait comme il peut. Moi je sais que j'ai deux vies. Au collège et à la maison. Maman doit faire ça aussi au boulot. Elle est pas du genre à étaler ses merdes pour de vrai ou sur une page FB. Papa peut-être plus. Il est moins fort que Maman. Lui est pas le roi du monde. Contrairement à Maman qui a peur de personne. Alors que Papa baisse souvent les yeux.

    Pourquoi avoir honte après tout ? J'y suis pour rien. Pas moi qui ai décidé de naître pauvre. Je vais pas rester enfermé comme un naze dans ces chiottes. Faut que je retourne à ma place. La tête haute. Le premier qui me regarde mal ou lance une vanne, direct mon poing dans la gueule. Tant pis si je me fais virer. Incroyable. J'arrive pas à lever ma tête. Comme si un poids invisible m'obligeait à regarder le lino. Lève-la tête mec ! Impossible. Première fois que ça m'arrive ce truc. Comme si quelqu'un avait piraté mon cerveau pour m'obliger à baisser la tête. Je marche vite. Mon T-Shirt est trempé de sueur. On doit voir les taches dessus. En plus de la honte, une putain d'odeur. Pourquoi ça tombe sur moi toute cette merde ? Je m'assois à ma place. Sans regarder les autres à table.

    Incroyable. Sûrement une halu. Y a des frites et du poulet dans mon assiette. Je ferme les yeux et les rouvre. Même assiette. Qui a bien pu la remplir ? Je lève la tête. L'un de mes voisins ? Mes potes ? Sophie ? Les femmes et hommes de service de la cantine ? Un prof ? Qui a fait ça ? Tous sont au courant qu'on peut pas payer la cantine. Une montée de boules. Rien à foutre de leur pitié. Je pousse l'assiette. Jamais de la vie j'y toucherai. «Faut jamais refuser un beau geste. Mais pas à n'importe quel prix. Ne jamais oublier de rendre un jour la monnaie de la pièce à quelqu'un qui est dans la merde. » Papy me disait ça souvent. Avec lui c'était long quand on traversait la ville. Il parlait à tout le monde. «Tu crois qu'on roule sur l'or nous peut-être.». Mamie l’engueulait parce qu'il donnait toujours de l'argent aux mecs dans la rue. Un jour, je ferai comme Papy. Rendre la monnaie d’une pièce. Parce qu’on doit tous quelques chose à quelqu’un. Moi je crois que c’est Sophie. Elle me donne tous les jours. Mais moi aussi je lui donne à Sophie. On est bien ensemble.

    Gâche pas la nourriture, me répète Maman. Une des rares choses avec la propreté où son sourire peut se transformer en des yeux noirs. Pareil quand elle voit une injustice à la télé ou dans la rue. Reine et révoltée. Maman et Sophie se ressemblent. Elles ont jamais honte ni peur. Qu'est-ce que j'aimerais être comme toutes les deux. Debout même quand ton cœur est KO. Y en a qui se lèvent de table. Bientôt la fin du service. J'ai plongé ma main dans les frites. Les meilleures de ma vie. Elles ont lavé toute la honte de mon corps. Pareil pour le poulet qui a calmé ma colère. J'ai mangé et je suis allé rejoindre mes potes et Sophie. Elle m'a pris la main. Et on a traversé tous les deux le réfectoire.

 Le chef cuistot me fait un clin d’œil.

NB:  Une fiction inspirée d'une réalité très récente dans un village de France. Pas que des cantines à 200 euros le menu dans ce pays.  Avec ou sans notes de frais. Pas tous les mêmes plateaux dans les cantines de la République.

 

 

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