Collège des Lumières

Le monde entier a perdu aux abords d'un collège de France. D’abord l’homme qui a perdu sa vie. Massacré uniquement parce qu’il transmettait le goût du doute et de la pensée. Les Lumières décapitées en même temps que cet enseignant ? Un prof de liberté. Et nous toujours impuissants devant l’horreur du jour. Armés de mots inutiles. Face à la nuit reptilienne.

 © Marianne A © Marianne A

                                                                                                                               

          «Lorsqu’il était question de Dieu (c’est dans le programme), je disais que certains y croyaient, d’autres non. Et que dans la plénitude de ses droits, chacun faisait ce qu’il voulait. De même, pour le chapitre des religions, je me bornais à indiquer celles qui existaient, auxquelles appartenaient ceux à qui cela plaisait. Pour être vrai, j’ajoutais qu’il y avait des personnes ne pratiquant aucune religion. Je sais bien que cela ne plaît pas à ceux qui voudraient faire des instituteurs des commis voyageurs en religion et, pour être plus précis, en religion catholique. »

       Réponse de Louis Germain à son ancien élève Albert Camus.

 

               Le monde entier a perdu aux abords d' un collège de France. D’abord l’homme qui a perdu sa vie  Pourquoi est-il mort ce vendredi 16 octobre 2020 en sortant de son lieu de travail ? Massacré uniquement parce qu’il transmettait le goût de la pensée et du doute à des élèves d'un collège laïc et républicain. Samuel Paty était prof d’histoire-géo. En réalité, il ne pouvait se résumer à sa matière enseignée. C’était un prof de liberté. Comme tous les enseignants de ce pays et de la planète. En tout cas, celles et ceux qui, chaque jour, proposent un trousseau de clefs à des gosses pour qu’ils puissent explorer leur propre cerveau. Ouvrir le plus possible de portes sous leur crâne et poitrine. Aller le plus loin possible en soi. Dans quel but ? Pour pouvoir après, toi le garçon, toi la fille, toi d’un autre genre, choisir ton histoire d’homme, de femme ou celle qui te conviendra le plus. Au-delà de sa discipline, il enseignait une matière extrêmement dangereuse : la liberté. Un danger surtout pour tous les étroits d’esprit comme son tueur. Et tous les autres bras armés de ce nouveau fascisme se réclamant de Dieu. Nous tous, les défenseurs des valeurs universalistes préférant la lumière à l’obscurantisme, avons en quelque sorte perdu. La preuve: ces mots inutiles. Ils ne changeront rien à l’horreur perpétrée à quelques mètres d’une « fabrique publique de liberté et de citoyenneté ». Impuissants face à l’obscurantisme: un fléau récurrent faisant toujours des ravages là où il se propage. Son virus dans les têtes s'est avéré une nouvelle fois mortel. Cette fois en s’attaquant à un prof de collège. Nul masque protecteur contre la nuit reptilienne.

   Une majorité de perdants, mais aussi une minorité de vainqueurs. Le sang et la boue dont certains vont s’abreuver très vite. Tous les groupes et individus qui vont se frotter les mains et vouloir tirer des bénéfices sur cadavre encore chaud. Qui sont-ils ? D’abord les intégristes musulmans, les donneurs d’ordre du tueur et ses collègues en barbarie, qui vont crier victoire. Il a bien fait le boulot. Son crime se trouve en une nationale et internationale. Encore une nouvelle occasion pour ses décérébrateurs et commanditaires de faire de la promo à leur vitrine de sang et de haine. Toujours déterminés à diviser pour mieux régner. Une division acceptée et encouragée par certains qui, parfois par bienveillance ou refus de voir la réalité, leur tiennent la porte d'entrée. Refuser d'amalgamer ne veut pas dire fermer les yeux sur un nouveau fascisme à visage de soi-disant « opprimés ». Ce sont des fachos comme on dit. Pas un blasphème ou du racisme que d’employer le mot adéquat. Le terme le plus clair sur leurs intentions. Un mot qui peut se conjuguer à toutes tes couleurs et sur toute la surface du globe. Ne pas avoir peur d’appeler un islamiste un fasciste (is-la-miste, pas tous les mu-sul-mans). Aujourd'hui, époque de justification du moindre mot, il est utile de préciser. Même si le diktat des inquisiteurs du sous-texte devient irrespirable. Mais, avec ou sans gants sémantiques, le fascisme  ne change pas. Si ce n'est de visages et de modes opératoires. Avec toujours un seul but: détruire la liberté. Celle dont un poète écrivait le nom sur....      

     Et de l'autre côté, leurs clones identitaires englués dans leur boue nationaliste. Ils ont aussi gagné et vont lancer leur offensive. Pourquoi se gêneraient-ils puisque ce nouveau crime est un cadeau sur un plateau de haine et division. Ils remercient le décapiteur et en profitent pour remercier tous les décérébrés tueurs de son genre. Nombre d’entre eux ( tous les blancs ne sont pas privilégiés ni racistes et anti-islam) sont déjà en mission sur les réseaux pour coller ce meurtre ignoble sur le dos de tous les métèques de la planète. Tous les Mohamed, toutes les Fatoumata, ont assassiné leur prof. Ou ils ne peuvent que le faire. Indéniable, la preuve encore, qu’ils sont programmés pour tuer la liberté partout où elle se trouve. On vous l’avait dit. Personne n’écoute. On nous colle des procès quand ont dit tout haut la vérité. Même à la télé, on ne peut plus rien dire sans être attaqués. Pourtant ce tueur de prof… Qu’est-ce vous en pensez vous les « vivre-ensemble »? D’un seul coup, comme pour Charlie, l’Hyper Casher, le Bataclan, ils vont avoir raison. En tout cas le temps de leur offensive sur l’info à chaud. Pourquoi gagnent-ils eux aussi ? La puissance de l’émotion sur la raison. Nul, ni vous ni moi, n’est à l’abri de certains réflexes banalement humains. Le cerveau reptilien nettement plus captable à ce moment précis ou la colère, la tristesse, le dégoût, le désespoir, et d’autres sentiments légitimes se mêlent. Un instant propice à toutes les manipulations. Se faire du buzz et engranger pour son clan sur une vraie émotion  Mais fachos avec ou sans barbe, blancs ou métèques, ont un point en commun. Ne prospérer et jouir que sur nos pires ordures. Chaque fois, les mêmes vainqueurs.

         Qu'en aurait pensé ce prof ? Difficile de pouvoir répondre à cette question sans lui prêter des propos qui ne seraient que ma vision. Mais son geste est visiblement celui d’un anti-obscurantiste. Qu’en aurait pensé la bande à Charb qui ont péri à cause de ce même genre de barbarie? Prétentieux et illusoire de s'autoproclamer porte-parole des morts. Et eux n'en ont guère besoin. Leurs dessins sont leur parole post-mortem. Qu’on soit Charlie ( ne pas hésiter à blasphémer nos journaux préférés ) ou pas; ils nous ont laissé des preuves de leur capacité à être libres ( taper sur toutes les religions et les cons de tous bords) et ne jamais chercher à décapiter la liberté d’autrui. Une grande différence avec ceux qui veulent couper tout ce qui ne pousse pas en priant vers leur impasse de l'intégrisme. Des voleurs de religion - à des milliards de musulmans- et de liberté. Un Dieu auquel nous sommes la majorité sur cette planète à ne pas croire. Mais auquel on n’empêche personne de croire et célébrer. En réalité, c’est la victoire commune de tous les obscurantistes. Ceux à barbe islamofasciste et les autres de type caucasien bas du front nationaliste. Et nous athées, avec la majorité de croyants non décapiteurs, sommes toujours coincés entre ces deux fascismes. Pris en tenaille entre le pire et le pire. Et, à quelques heures de ce crime, nombre d'entre nous sont encore abasourdis et en partie démunis devant l'horreur d'hier. Sans oublier tous les dégât collatéraux que son geste va entraîner. Il n'a pas tué qu’un homme et prof. Même si c’est lui que l'assassin a touché directement dans sa chair. Il a aussi décapité notre horizon.             

   Tuer un prof, c’est comme vouloir détruire la source de lumière. Plonger la tête des gosses et tout un pays dans le noir. L'école est le socle des Lumières. Car, quoi que certains disent et pensent, des fainéants avec des vacances à rallonges ; les enseignants sont des dizaines de milliers d’interrupteurs essaimés partout en France. En ville ou en campagne à éclairer des millions de crânes au quotidien. Grace à leur combat que les obscurantistes de tout poil n’ont pas gagné. Même si, après ce genre d’horreur, on aurait tendance à penser que lui et ses amis de haine et sang ont réussi à déboulonner notre avenir commun. Pas du tout. Son geste meurtrier ne peut pas arrêter la lumière. Les hommes tombent, le jour se relève. Des millions de combattants des lumières reviendront à leur poste et continueront. Ce poste que d’aucuns méprisent ou considèrent comme la cinquième roue du carrosse économique. Pourtant, ce sont ses enseignants et enseignantes, de la crèche l’université, qui tiennent ce pays à bout de bras. Premiers producteurs de lumière avant ERDF. L’énergie essentielle pour alimenter les crânes. Et la République.         

     Que dire d’autre ? Rien. Plein de choses. Plus rien. Tête vide, cœur lourd. Continuer d'écrire au risque de radoter ? Devenir sentencieux  et balancer des conneries ? Trop en faire et tomber dans une sorte d'instrumentalisation de l'horreur dénoncée plus haut ? Vouloir désigner des responsables pour trouver un dérivatif à son impuissance ? Ce serait mieux de la fermer, laisser place au silence plus propice à la prise de recul.  Mais perdure cette putain d’envie de dégueuler ou de chialer. Les deux en même temps. Plus la colère contre l’horreur de ce crime. La vie d’un homme arraché par un décérébré manipulé par des cerveaux malades et calculateurs. Sans oublier celles et ceux qui, avant de tourner sept fois leur souris dans la main, désignent l’homme ou la femme du jour à abattre. Bien sûr,  tous les citoyens ont le droit de s’exprimer et crier leur indignation. Mais il ne suffit pas de posséder le Smarphone dernier cri et une bonne connexion pour dire des choses intelligentes. La parole c'est plus que du son et de l'image. Chacun est responsable de ce qu’il dit et écrit. Comme le tueur de son acte sanguinaire.     

       La haine et la connerie circulent très vite. Encore plus rapidement depuis l’apparition du Net : la grande confrérie virtuelle des juges, des procureurs et des justiciers autoproclamés, circulent en bande Nettoyeuses pour couper tout ce qui ne pense pas comme eux et vivent hors de leurs clous. Les manipulateurs continueront de manipuler. Les manipulés d’être manipulés. Tout ne peut-être réglé pour reconstruire une planète avec que des êtres intelligents, tolérants et ouverts. La bêtise humaine, comme les tempêtes, les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles, aura toujours sa place à l'autre bout du monde, au coin de sa rue, en bout de table, et  parfois dans son miroir. Dans certaines périodes, comme en ce jeune siècle plus que confus, l'ignorance et la volonté de détruire ce qui nous dérange occupent beaucoup le terrain. Mais, aussi vite que vont la haine et la connerie, elles ne peuvent égaler la vitesse de la lumière. Toujours perdantes à moyen ou long terme. Très fortes que sur les petites distances et le temps court. Même si, tel ce vendredi de merde, elles ont gagné l’étape de sang versé du jour. Nous laissant plus ou moins abattus dans notre coin. À chercher ses mots, bredouiller, se foutre en colère, dire n’importe quoi… Tout sauf ce silence qui donnerait raison à l’obscurité. Malgré tout ; à l’étape finale, il n’y aura que la beauté et l’intelligence à monter sur le podium. Pour féliciter et remercier ce professeur de liberté. Mort en éclaireur de crânes en formation d'une jeunesse dans un monde réel et virtuel tournant parfois plus vite que rond. Un éclairage uniquement pour les élèves ?   

    L'œuvre quotidienne de ce prof et d'autres comme lui dépasse très largement les murs de son collège. Un établissement qu'il considérait comme un collège des Lumières. Guère un hasard son combat d'enseignant pour offrir de la capacité critique à ses élèves. Quitte à se battre contre certains ( pas tous, chers « je mets tout le monde dans le même sac) parents essayant de faire plonger un établissement scolaire dans leur obscurantisme. Offrir des outils de liberté aux élèves ne plaisait pas du tout à certains adultes du quartier. Dérangés par cette porte dont il n'avait pas les codes. On a abattu ce prof pour le faire taire. C'est réussi. Il ne parlera plus à ses élèves. Ni a ses proches bouffés de douleur. Mais son action ricochera encore, loin de sa salle de classe et du lieu où il a été assassiné. Des collèges porteront sans doute son nom : Samuel Paty. Un prof dont tout un pays se souviendra. Comme d'un transmetteur de doute vital pour nos cœurs et cerveaux. Ses cours de Lumières demeurent indispensables en une ère d'obscurcisseurs de tous bords. Comme un éclairage public de notre siècle.   

      Monsieur le Professeur, votre classe reste ouverte sur le monde.

       

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