Lettre à ma chère indignation

Avec toi, impossible d’affirmer « je ne savais pas. ». On ne peut pas te leurrer ou t’acheter. Une incorruptible toujours sur le front de la réalité. Mais aujourd’hui, pour parodier le grand Raymond Carver, j’ai envie de te dire « Tais-toi, je t’en prie. ». Silence,on tue à Alep et ailleurs. Un peu de pudeur, s'il te plaît. Tais-toi ma chère indignation !

     

          Comment te le dire sans t'offenser ? J'ai longuement hésité avant de rédiger ce courrier. Quelque peu honteux de mes pensées sur toi. Puis j'ai fini par me jeter à l'eau. Fallait que ça sorte. Même si c'est sûrement en partie confus et incohérent. Parfois même de mauvaise foi. Une lettre écrite à chaud. Pas du tout un hasard si je te l'adresse en ce moment précis. Un courrier qui est évidemment lié à l'horreur d'Alep en direct sur nos écrans impuissants. Difficile de t'en parler car tu es d'une très grande importance pour moi. Une compagne de si longue date. Tu m’as toujours empêché de ronronner, obligé à regarder où ça fait mal. Avec toi, impossible d’être indifférent aux maux du monde. Mon humanité sans aucun doute augmentée grâce à ta vigilance. Souvent une emmerdeuse qui ne lâche pas le morceau. Toujours à fouiner là où ça pue l'injustice. Avec toi, impossible d’affirmer « je ne savais pas. ». On ne peut pas te leurrer ou t’acheter. Une incorruptible toujours sur le front de la réalité. Mais aujourd’hui, pour parodier le grand Raymond Carver, j’ai envie de te dire « Tais-toi, je t’en prie. ». Arrête de l'ouvrir et t'agiter pour rien. Cesse de t'étaler comme ça sur les réseaux sociaux. On n'entend et ne voit plus que toi. Un peu de pudeur, s'il te plaît. Silence, on tue à Alep et ailleurs. Tais-toi ma chère indignation !

Pourquoi t'imposer le silence ? Dans un premier temps, parce que force est de constater que tu ne sers pas vraiment à grand-chose. Suffit de voir ce qui se passe à Alep, à Mossoul, au Yémen… La liste est longue des pays où tes coups de menton, blabla de dîners en ville, paroles numériques ou papier, manifs, ne changent absolument rien à la situation. Infirmiers, médecins, gilets pare-balles, abris souterrains, etc, sont nettement plus efficaces que toi.  Mais, sans aller plus loin, tu n’es  pas plus opérante au coin de ta rue. Pas plus efficace contre l’hécatombe dans des contrées lointaines que pour empêcher les centaines de morts de SDF par an dans les rues de France. Aujourd’hui, je me demande à quoi tu sers. Quel est ton intérêt réel ?

Certes, tu peux faire vendre du papier. L’indignation est très souvent en une des quotidiens et hebdos. Souvent ces mêmes médias assujettis - plus ou moins directement- à des marchands d’armes ou de BTP prenant des parts de marchés sur ces villes ravagées par des bombes. En temps de paix, certains de leurs actionnaires indirects donnent des légions d’honneur à des princes massacreurs au Yémen ou ailleurs. Sans doute pas facile pour certains journalistes de chialer sincèrement les gosses sous les bombes en sachant qu’ils alimentent la vitrine de bourreaux soft.Toi aussi, ma chère indignation, tu es plongée dans ce genre de contradiction. Manipulée en plus par des spécialistes t’expliquant où il fait t’indigner. Un peu comme dans certaines émissions télé où les applaudissements et huées sont orchestrés. Ton GPS de l’indignation offert gratuitement par tes médias de référence. Une indignation qui fait où on lui demande de faire. Entre la vente du dernier I-Phone et un Mas en provence. Les commerciaux planchent sur la vente du numéro spécial de fin d'année. Trouver une bonne couverture pour aimanter les lecteurs et conquérir de nouveaux abonnés en 2017. Trêve des indignations pendant les fêtes ?

Sans doute plus facile pour toi à une époque où les salauds étaient beaucoup plus repérables. Aujourd’hui, ils changent souvent de masque. Le salaud du moment reçu quelque temps auparavant en grandes pompes républicaines. Le gentil en  temps réel, celui pour lequel on se bat et s’indigne, devenant parfois le salaud de demain. Quelle confusion. Pour autant, ne pas s’indigner serait une forme de soumission à l’horreur. Un silence pire que l'indignation instrumentalisée par des docteurs es larmes cathodiques. Je sais bien que tu es coincée. Si tu ne fais rien, on t’accuse d’indifférence ou d’alliée objective avec les pires tyrans de la planète. Et si tu prends position, certains, comme ton compagnon ici présent, te soupçonne de servir la soupe à certains de nos médias et politiques dîneurs du siècle. Quoi que tu fasses, ce ne sera jamais l’idéal. Pourtant, de tout temps, sans indignation ; pas d’humanité. Et inversement.

Toujours urgent de s’indigner pour les civils innocents. A ce propos, les militaires  ne sont-ils jamais innocents ? Tous des criminels ; même ceux du bon côté, les gentils sponsorisés par nos démocraties ? Ces pays des droits de l’homme et aux amis qui sentent bon le sable chaud et le sang frais d’une tête de femme décapitée par un sabre princier. Halte aux digressions ; un billet d’humeur n’est pas un article de fond. Revenons à ton intérêt sur le terrain. J’ai toujours pensé que tu avais une grande importance. Au fil de l’Histoire, récente ou plus ancienne, tu as été en première ligne de nombreux combats. Sans toi, nous n’aurions pas vaincu les pires ordures que notre humanité (nous) enfante. Mais, malgré tout le respect et la tendresse que j’ai pour toi, permets-moi de douter de ton intérêt en ce début de siècle. Il ne s’agit pas d’une remise en question de ta sincérité. Pas plus sincère qu’une indignation. Préférable de s’indigner et risquer de se tromper que se taire et être sûr de perdre. Cependant, il me semble aujourd’hui que tu n’es plus qu’un produit d’appel. Très bon produit d’appel toujours en prime time. Une bonne cliente comme on dit dans les émissions télé. Mais peut-être que je me plante complètement. Suis-je devenu, comme une grande majorité de citoyens et de citoyennes, un compagnon plus dupe du jeu des acteurs d’une farce tragicomique ? Une farce avec nos voix dans les urnes. Désolé de ma lucidité ma chère indignation. Une lucidité encore moins efficace que toi.

Encore des mots. Un énième p’tit donnage de leçons bien à l’abri derrière mon écran. Pendant ce temps là, des êtres n’ont pas le temps d’écrire à leur indignation. Plus le temps. Courir pour ne pas mourir sous les bombes, slalomer entre les missiles carnassiers. D’autres survivent sur des coques de bois en méditerranée ou crèvent à deux cent mètres de ton bureau. Sans oublier ceux qui, infirmiers, médecins, œuvrent seconde après seconde sur le terrain des opérations. Y ajouter aussi des journalistes ( pas tous au Dîner du Siècle ou obeissant à un quelconque actionnaire) qui, au péril de leur vie, témoignent le plus objectivement possible au coeur d'un cimetière à ciel ouvert. Tout compte fait, les seuls réellement efficaces sont ceux qui se coltinent à la boue et au sang. Utiles dans la course contre la montre et la mort. Colmatant les plaies béantes de villes et de pays ravagés par d’autres aussi très efficaces. L’efficacité du côté des réparateurs et des destructeurs. Tandis que, toi mon indignation et moi, sommes capable que de constater. L’opinion de millions d’indignés ne me paraît pas servir à grand-chose. L’indignation et le vote ont un point commun : inutile. «Les enfants croient au père Noel. Les adultes votent. ». Sacré lucidité de Pierre Desproges, grand spécialiste du doute. Chaque fois que je ne vais pas à l’isoloir, je trinque à sa mémoire. Boire un coup avec le fantôme de Desproges est nettement plus intéressant que se taper les professions de foi de politiques momifiés par leur ego et éléments de langage. Voter est donc, comme Dieu etc, une illusion dont je me suis débarrassée. Fort heureusement, d’autres illusions en stock.

Me débarrasser aussi de toi, ma chère indignation ? Malgré mon amitié pour toi, l’assurance de ta sincérité désarmée, je me pose désormais la question de te larguer toi aussi sur le bord de l’autoroute des désillusions. Ne t’inquiète pas ; tu ne seras pas seule. Perdre encore un peu… Mais le deuil sera plus long que pour l’abandon des urnes. Ne pas prêter ma voix à des gens qui me la piqueront n’est pas très important. Je m’en remettrai. Et, en plus, ils n’ont pas besoin de moi pour continuer leur comédie. Alors que te lâcher toi est nettement plus douloureux. Pas n’importe quelle compagne. Tu ne te souviens pas de notre première rencontre ? Elle était organisée par Émile Zola dans une bibliothèque de Seine Saint Denis. La première fois que je trouvais des mots m’éclairant sur une soumission sans mots. Une claque d'encre qui m’éleva et m'apprit à douter. Puis, par la suite,  tu m’as présenté Jack London, Albert Camus…Mes profs invisibles. Ne plus être seul offre une forme de confiance. C’était encore l’époque ou Jean Jaurès, en plus d’être mon lycée, ne décorait pas des assassins et ne cirait pas les pompes des financiers véreux. Autre temps, autres indignations.

Que devenir sans toi ? Te perdre toi aussi me troue le cul comme on dit dans les milieux populaires. Une grosse perte. Irremplaçable contrairement à certaines ( pas tous pourris) marionnettes nourries aux sondages et éléments d’enfumage. Notre séparation va être très dure. Mais difficile de faire autrement quand on sent de quelle manière certains se servent de toi comme bouclier moral pour continuer leur petit commerce inéquitable. Comment perdre sans être perdu, ma très chère indignation ? En commençant par ne pas t’abandonner toi aussi.

Impuissant mais toujours indignable.

 

 

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