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Billet de blog 17 juin 2023

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Un siècle à la mer

Rien n’efface les ardoises de son miroir. Ni Dieu, ni la psy. Les fantômes seront toujours là. Renaissant chaque fois de son regard. Pas un lavage de visage, un brossage de dents,sans leur présence.Des yeux d'ombres. Plusieurs centaines de reflets. Les passagers du même voyage. Le dernier. Tous noyés en mer. Notre humanité en cours de noyade dans tous nos miroirs ?

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                        Rien n’efface les ardoises de son miroir. Ni Dieu, ni la psy. Personne ne peut soudoyer son miroir avec des honneurs, un poste de pouvoir, un gros virement. Rien ne les éloignera. Les fantômes seront toujours là. Renaissant chaque fois de son regard. Pas un lavage de visage, un rasage, un brossage de dents, sans leur présence. Des yeux d'ombres. Pour certains devant une glace, la présence de plusieurs centaines de reflets. Même les jours de joie, s'apprêtant dans sa salle de bains pour une fête ; ces ombres d'hommes, de femmes, d'enfants, seront dans le miroir. Pas n'importe lequel. Le miroir des commanditaires ayant affrété ce bateau de pêche.  Et d'autres ayant sombré avant celui-ci. Les donneurs d'ordre ayant raflé la plus grande part du pactole. Des ombres aussi dans les miroirs des exécutants.Sans qui rien n'aurait pu se réaliser. Des petites mains qui ont procédé à l'embarquement de centaines d’individus fuyant la mort. Parqués sur le pont d'un bateau et dans les soutes. Sans gilets de sauvetage pour un gain de place. Et de fric.

        Venger son père. Elle ne pense qu’à ça. La fille «  si souriante » a basculé. Devenue une boule de haine. Elle est assise sans un mot dans le salon. Seule. Le reste de sa famille et les voisins ont fini par décrocher. Ils sont dehors dans le jardin. Entre silence et paroles de colère. Contrairement à elle. Plongée dans une colère muette. Elle regarde les images des chaines de télé. Il est mort. Un texto arrivé dans la matinée. De l’homme parti avec son père. Pourquoi Papa est parti ? Sa mère avait détourné les yeux vers la fenêtre. La  tête de ton père était mise à prix. Il était sur une liste d’opposants à abattre. Pour ça qu’il a dû fuir. Sa mère avait la voix tremblotante. Elle était sortie de la pièce. Sa fille immobile, les yeux dans le vague. Elle ne pleurait pas. La haine plus forte que les larmes. Elle regardait droit devant elle. Se mordant les lèvres. Le regard d’une bombe de treize ans.

          Le monde se noie en boucle dans l’écran. Des hommes et des femmes tentent de sauver le plus de vies possible. Les mêmes images qu’elle regarde depuis des heures. Jusqu’à ne plus les voir. Elles passent et repassent sous sa peau. Son corps n’est plus dans la maison familiale. Il refait le voyage de son père. Et des autres passagers. Coincée entre deux chairs ballottés par le vent. Toutes soumises au vent et à l’incertitude. Des masques aux yeux éteints en attente. La seule certitude est ce qui est laissé derrière : la mort, violente ou à petit feu. Le pire dans son dos. Pas le meilleur devant soi. S’ils parviennent à bon port. Une roulette russe sur les flots. La plupart des embarqués le savent. Ils ont vu des images de bateaux chavirant. Et des visages aux yeux creusés : suis-je vivant ou noyé ? La plupart sont partis en connaissant les risques. Le prix à payer du dernier espoir. Perdant dans tous les cas. Poussé par un rêve. Même illusoire. Le rêve d'échouer sur une autre rive.

          La dépouille de son père est arrivée en avion. Le cercueil posé sur des tréteaux. Elle a attendu que plus personne ne soit dans le salon pour rentrer. Se pencher sur le carreau. Un autre écran avec une seule image fixe. Il a l’air serein. Jamais vu son visage si apaisé. N'importe quoi, pense-t-elle. Ne voyant pas du tout la même chose. Son père est fou de rage. Elle ne voit que ça. Ses traits sont celles d’un homme impuissant mais révolté. Comme quand il était vivant. Jamais, il a été un homme apaisé. Pourquoi le serait-il dans l’au-delà ? Elle fixe le visage. Sans une larme. Les poings fermés. Laisse les passer. Ils vont emporter le cercueil. Elle secoue la tête. Sans bouger. Pousse toi !Elle secoue la tête. Plusieurs mains pour réussir à l’arracher du salon. Le corbillard part en premier. Suivi  par des voitures. Elle n’est pas allée avec les autres à l’enterrement. Seule sur son vélo. Un cadeau qu'il lui avait offert pour ses douze ans. Elle avait fait la tête. Espérant un téléphone portable. Elle a assisté à l'enterrement. A l'écart de la cérémonie. Un déluge de larmes derrière un cyprès.

         Expulsée de l’enfance. Pour entrer en guerre. Contre les passeurs du monde entier. Du bas de l’échelle à tout en haut. Elle les a toujours détestés. Encore plus depuis qu'ils ont tué son père.  Prête à reprendre son flambeau. Héritière de sa colère. Ma fille, nos premiers ennemis sont les dirigeants de notre pays. Ils nous ressemblent, parlent la même langue que nous, mangent comme nous... Des hommes de pouvoir massacrant leur propre peuple. Contraignant des hommes, des femmes, et des enfants à s’entasser dans des bateaux pour fuir leur pays. Mais pas que nos dirigeants responsables de tout ça. Tu sais ma fille, si ici, on va mal, c’est parce que des gens nous détruisent à distance. Ils jouent avec nos pays comme on joue au Monopoly planétaire. Tant qu’on leur rapporte, ça va. Sinon, ils nous envoient des bombes. Soi-disant pour notre bien. Ne les crois jamais. C’est pour le bien de leur portefeuille. Nous, ils s’en foutent. Comme nos dirigeants se foutent de nous. On ne pèse rien dans la balance économique. Nos vies et nos morts ne comptent pas. Que les ressources de notre sous-sol qui les intéressent. Ou pour des jeux géostratégiques qui nous dépassent. Juste des centaines de millions de pions dans un monde dominé par le fric. Avec pour seul horizon la survie. La majorité des habitants de cette planète n'ont le droit qu'aux miettes. Désolé d'être franc avec toi ma fille. Mais c'est la vérité de notre siècle. Seuls les plus fort s'en sortiront. Rien de nouveau. Les mots de son père l’accompagnent.

       Et les paroles d’une vieille voisine. Une centenaire. Lui, on pourra rien contre lui, lui avait-elle dit un soir, l’index pointé sur le soleil. C’est lui qui aura le dernier mot. Puis elle avait dirigé le doigt vers le sol. Tu vois cette terre craquelée, elle souffre. Tout ce que tu vois, ce sont ces plaies. Comme nous, les animaux, les plantes. En plus de la guerre, des tortures, et de la famine, c’est la souffrance de cette terre, notre terre, qui pousse les nôtres à monter sur leurs «  bateaux de mort ». On y peut rien. Elle avait secoué la tête. Non, je suis pas d’accord. On peut faire quelque chose pour arrêter de polluer. Et ralentir le réchauffement climatique. Faut le faire. La vieille femme lui avait caressé les cheveux. Merci ma petite d’y croire encore. L’espoir c’est la meilleure sève. Elle aide à tenir debout. Moi, je l’ai perdue. Plus de sève dans ma vieille carcasse. Trop vu de trahison pour croire en l’humanité. Ni en la religion. Désormais plus qu’un dieu. C’est mon miroir. Il ne me mentira pas. Jamais. Et je ne peux lui mentir. Sa sève et son miroir, encore des radotages, s’était-elle dit. Aujourd’hui, elle a compris. Après la mort de son père. Et ce qu'elle a entendu... Tu m’aides. J'ai envie de me chauffer au soleil. Elle a un petit rire. Finalement, je suis mauvaise langue: le soleil n'a pas que du mauvais. Elle lui a pris le bras. Pour l’accompagner à une cinquantaine de mètres de sa maison. Ce banc est mon dernier pays. Ultime point de vue d’une femme.

            Plusieurs semaines après l’inhumation, elle est allongée sur son lit. La fenêtre de sa chambre est ouverte. Dehors, le cœur de l'été.Elle dodeline de la tête en rythme.  Sa haine est retombée. Le temps faisant son travail. Peu à peu aimantée à nouveau par les centres d'intérêt de son âge. Comme en ce moment l’œil sur la vidéo d'une rappeuse. Sa  chanteuse préférée.Le son très bas pour ne pas réveiller sa mère en sieste dans la pièce d'à côté.   Tu ne vas pas me croire.  Un couple de voisins discute dans leur jardin. Moi, je n’y crois pas du tout. Son mari n’a jamais été un opposant. C’est un mensonge. Regarde comment ils vivent. C’est la plus belle maison du quartier. Tu as vu leurs deux voitures. Leur frigo est toujours rempli. Non, tout ça, c’est faux. Elle s’est levée pour s’approcher de la fenêtre. Ça reste entre nous, mais… C’est quelqu’un de la mairie qui me l’a dit. Tout leur argent… Tu me promets de ne pas le répéter. Tu peux me faire confiance. Il… J’ai du mal à y croire, mais c’est possible. Sinon comment expliquer leur niveau de vie. Je crois que c'est vrai. Vas-y, dis-le ! Ce n’est pas un opposant. Ou que pour la façade. Se faire bien voir. Paraît qu’il... C’est un passeur. Elle  balance un coup de poing. La vitre vole en éclats.

        C'est pas vrai !

NB : Cette fiction est inspirée du récent naufrage de migrants. Une horreur désormais récurrente depuis plusieurs années. Comme toute personne «  normhumainement constituée », mon premier réflexe est de penser aux victimes et à leurs proches. Empathie-inutile. Mais j’ai voulu avoir de l’autre côté. Me glisser dans la peau d'un proche d’une ordure de passeur. La petite main visible de l’horreur. Des passeurs au capitaine. Et les autres mains, invisibles, qui tirent les fils de ces bateaux de mort. Les tueurs de l’ombre. Encore un constat et une question inutile qui n'éviteront pas le prochain naufrage. Ni de nous baigner cet été dans les eux d'une « mer morgue ». Culpabilisation et privation ne changeront rien à l'horreur vécue par les migrants en mer. Leurs ombres ne sont pas uniquement dans les miroirs des passeurs. Dans les nôtres aussi. Nos miroirs de témoin. Toute la planète à bord d’un siècle s’enfonçant dans les pires eaux de notre  «décivilisation»?

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