Parole de boue

Écrire un texte léger. Sans noirceur. Une gageure en notre ère entre obscurité et confusion. Mais chaque époque, même la plus sombre, recèle sa part lumineuse. Une sorte de poésie résiliente. D'abord me déconnecter avant d'essayer de l'écrire. C’est en voulant fermer tweeter que je suis tombé sur : « Youpine », « prépare-toi, bientôt les camps à nouveau ». La poésie sous un torrent de boue.

 

La vie extraordinaire de Simon Gronowski, musicien et rescapé de l'Holocauste - Culture Prime © France Musique

 

          «Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est (...)»

                                Marcel Proust

            Une envie d’écrire un texte léger. Sans noirceur. Une gageure. Surtout en notre ère naviguant entre obscurité et confusion. Mais chaque époque, même la plus sombre, recèle sa part lumineuse. Une forme de poésie résiliente. Pourquoi pas tenter de l’exfiltrer de la réalité actuelle. La lecture d’une citation de Proust (un auteur étudié au lycée, mais pas lu) sur la toile m’avait servi de tremplin. Comme la vue d’un beau paysage, d’une belle photo ou peinture, d’un corps aimant, peut donner des ailes à son regard. Avec le désir d’être aussi aérien. Donc bien parti pour un texte non plombé par la dureté de nos jours et nuits masqués. Changer ses yeux pour voir à travers l'obscurité ambiante. Se réenchanter et capter toutes les lumières voilées par son ancien regard. Le cœur du monde palpitant sur des icônes de mon écran me perturbait. Juste un clic de distance. Impératif de se débrancher du Net et de la noirceur numérique. C’est en voulant fermer tweeter que je suis tombé sur : « Youpine », « prépare-toi, bientôt les camps à nouveau ». Une claque. Indécent de rester dans ma quête des beautés du moment. Voire égoïste. De toute façon, ce n’était plus possible. Mon bâton de sourcier de beauté et poésie soudain couvert de boue. Et de merde. Celle de la prose d’un internaute. Adressée à qui ?

           À une femme députée. Quelle couleur politique ? Peu importe. Le plus important était la couleur brune de l’attaque. Une couleur de plus en plus présente en ce moment. Le brun classique héritier de la bête immonde mêlé aux nouvelles couleurs de l’antisémitisme et de la haine du différent en général. « Quand vous entendez dire du mal du Juif, tendez l'oreille, on parle de vous ! ». Frantz Fanon, précurseur en déboulonnage (subtil et sans soif de vengeance butée), avait compris que la haine du Juif était toujours un baromètre de toutes les autres haines. Lui, le noir, intellectuel anti-colonialiste, psychiatre, savait de quoi il parlait. Une parole issue de sa chair noire. Que dit le baromètre 2021 ? La barre haineuse et puante est à son maximum. Une preuve encore avec la violence infligée à une femme élue de la république. Une insulte adressée d’une certaine façon à Marianne. Celle guidant le peuple. Et une insulte destiné indirectement à tous et toutes dans ce pays. Comme partout dans le monde. Mais un seul individu a pris en avant-première cette violence en pleine gueule. Une femme assise seule devant son écran.

        Comme l’homme attablé. Peut-être à quelques km du domicile de cette femme. Lui aussi seul devant un écran. Un café fumant sur la table. Installé pour une activité précise: pourrir l’existence d’un être jamais rencontrée. Vider les chiottes bouchées sous son crâne sur une femme quelque part sur la toile. Évacuer tous ses excrémentaux. A-t-il cherché méthodiquement sa cible ? Découverte par hasard sur le Web ? Sans doute la première hypothèse, car c’est une femme publique. Et qu’il l’avait déjà repérée dans les médias. Une gorgée de café. Clope ou pas ? Il hésite et finit par en allumer une. Son front s’est plissé. Le regard concentré. Il rapproche son visage de l’écran et commence ses recherches. Une opération assez rapide. « Ah voilà son adresse tweeteer». Il affiche alors un large sourire. Le sourire du chasseur qui vient de trouver sa proie virtuelle. C’est bien elle. Il reprend une gorgée de café. La cible dans son viseur. Il se frotte les mains. Pressé de passer à l'action. Il n'a plus qu'à mettre ses doigts sur le clavier. Comme en pilotage automatique. Avant le clic libératoire de sa parole.

     Des phrases pensées avant de les pianoter ? Balancés d’un jet direct du cerveau aux touches pour arriver sur l’écran ? Compliqué de répondre à ces questions. Peut-être que lui n’a plus n’a pas non plus les réponses. Tout est tellement obscurci dans sa tête. L’ampoule sous le crâne a grillé. Une sorte de pensée à tâtons dans le noir total sous son occiput. Inutile de déranger le verbe penser. Ses phrases dégueulées sont tout le contraire d’une quelconque réflexion. Le dédouaner de la violence de ses propos ? Hors de question. Coupable et responsable de sa déjection numérique. Sera-t-il jugé ? Je n’en sais rien. Encore un lien sous sa peau, si ténu, soit-il, le reliant à l’humanité ? N’est-il qu’un monstre perdu pour la cause ? Sûrement sans la moindre empathie. Sinon il n’aurait pas commis cet acte. Incapable de se glisser dans la peau de celle qu’il a enfermée dans « youpine». Il est  est allée la chercher, pour la détruire. En la replongeant dans le passé. Seule avec « La Nuit et le Brouillard» dont il l’a chargé. Une femme brutalement remise en lien avec d’autres solitudes. En colère ? Résignée ? Prête à se battre ? Sûrement, qu’elle est passée par plusieurs états. Dont celui d’une profonde solitude. Vulnérable. Une sorte de pantin pris au piège. Entraînée dans l’inconnu. Comme ce gosse poussé d’un train en marche par la main de sa mère. Pour qu’il vive. Tandis qu’elle continuait son voyage vers la mort. « Prépare-toi, bientôt les camps à nouveau. ». Des millions d’autres solitudes enfermés dans ses sept mots. Plus tous les rescapés et ceux traînant derrière eux toutes ces ombres aux yeux élargis par l’horreur. Des miettes d’empathie, auraient-elles empêché son geste ? Question inutile. Il vient de saccager une femme. Sa mission du jour accomplie. En mission. La mission ignoble d'un de nos semblables.

            Il s’est alors levé de table. Comme on quitterait son bidet de chiottes. Libéré de sa parole. Puis il a gagné la salle de bains. Son miroir contraint de supporter son regard. Il s'est regardé avec un sourire satisfait. Ces yeux que Proust proposait de changer. Pour emprunter le regard de l’autre. Toujours étrange de constater que la même langue puisse offrir une telle merde et une extrême subtilité et poésie.  Vingt-six lettres de l’alphabet pour la beauté ou la boue. Dans toutes les langues, des individus salissent les mots appris dans l’enfance.   Avec des  expressions dites familières ou de l’argot ? Non. Le langage populaire fait partie intégrante de la langue. Et l'alimente en la faisant sortir des dictionnaires et cénacles poussiéreux.  Le langage populaire de salit pas la langue. Même s’il peut être parfois violent et choquant. Parfois salissant dans telle ou telle bouche. Même violence que des formules bien élevées apprises dans certaines grandes écoles avec " droit de cuissage " ? Qu’est-ce que la langue sale ? Celle réduisant l’autre à un tas de chair. Le néantisant en tant qu’être. Avec au début l’arme de la parole. Puis une néantisation physique par des flammes, des machettes, des rafales, des bombardements, et les prochains outils de destruction en gestation dans notre imaginaire collectif. On retrouve aussi cette réduction de l’autre à l’état de chair dans les viols et les meurtres. Qui est face à moi ? D’abord éliminer le « est » puis le reste. Juste à ce qu’il ne reste que moi. Et ma jouissance à détruire l’être devenu rien. Même plus autre. Juste un objet entre mes mains. Après l’avoir tué par des mots.

         Comme le message abject adressé à une élue de la République. Peut importe d’ailleurs sa carte de visite. Des inconnus sans grade, dans tous les milieux, encaissent le même genre de saloperies. Tel cet homme dont la femme avait cousu des dizaines de masques. Et lui se chargeait de les distribuer dans leur immeuble. « Je vais vous les payer les masques.». Il avait refusé. La voisine était revenue avec son chéquier. « C’est gratuit. Ma femme sait coudre et...». Elle l’a dévisagé. « Gratuit. Jamais j’aurais pu croire ça avec un nom comme le vôtre.». L’insulter ? Reprendre les masques ? Il est rentré chez lui. Pour fondre en larmes. Dévasté par une phrase sur un palier de porte voisine. Ou comme ce collégien traité de sale noir par les passagers d’une bagnole. J’étais assis sur le banc à côté. Il se marrait au téléphone avant de rester sans un mot. Les yeux sur le cul de la bagnole s’éloignant sur un boulevard de la République. Nous avons échangé un regard. Ses yeux étaient embués de larmes. Visiblement abasourdi. Avec une colère grossissant en arrière-plan dans son regard. Il s’est levé. Son visage avait changé. Sa jeune joie fondue en une grimace. Il est parti à grandes enjambées. Une silhouette blessée par deux mots jetés à la volée.

          Que faire contre cette haine multiprise ? Elle semble de plus en plus présente. Notamment sur les réseaux sociaux. Bien que la violence subie par les Cathares, les Indiens d’Amérique, les Aztèques, et d’autres peuples, ne soit pas du fait du numérique. Lister toutes les personnes susceptibles d’être agressées pour des raisons liées à ce qu’ils sont ou représentent ? Trop long. Avec la vague de connerie humaine sur ce jeune siècle ; personne ne semble pouvoir échapper à une ostracisation plus ou moins violente. Même si des catégories d’individus et des groupes sont plus enclins à subir la violence des sans cerveaux. Certains subissent la haine et la pratiquent aussi en retour. Parfois sans s’en rendre compte. Dans ce cas, le haineux, c’est toujours l’autre. Et on sort les dossiers à charge. Un vrai sac de nœuds que la race humaine. Personne n’a réussi à tout dénouer depuis la nuit des temps. Pas aujourd’hui qu’on y parviendra. Ni demain. Sans doute jamais.

        Chassez l’horreur, elle revient au galop. Plus jamais ça a souvent été qu’un cri vite oublié. Même après la barbarie des tranchées. Que ce soit la guerre ou d’autres violences, de petites et grandes humiliations ; le monde ne sera jamais un tapis de roses et de belles pensées. L’imperfection est notre marque de fabrique. Et tant mieux. Qu’est-ce qu’on serait en compagnie d’individus tous parfaits. Bien-pensant, bien- mangeant, bien-baisant, bien-rêvant… Jusqu’à finir bien- mourant. Se résigner au retour cyclique du pire ? C’est comme ça. On y peut rien. Qui n’a pas eu un jour cette tentation ? Se contenter de son carré de vie en essayant de ne pas trop se prendre de coups. Survivre égoïstement avant le grand départ. D’autres se battent pour essayer de changer les choses. Qu’au moins, le pire revienne plus lentement. Et que le « plus jamais ça » dure le plus longtemps possible. La version de la bouteille à moitié vide ou pleine ? Brisée pour les plus pessimistes. Essayant de se couper le moins possible avec les arêtes d’une humanité à double tranchant. Il y a aussi la version à moitié pleine. La seule qui nous fera avancer.

       Une avancée avec quelques rustines. Des rustines pour empêcher que nous crevions tous à cause de notre propre connerie. Entraînant avec nous la flore, la faune, les océans, et la couche d’ozone au bord l’asphyxie. La première rustine d’urgence : remplir la majorité des ventres. Et que chaque tête puisse avoir son toit. Un gros boulot vu l’état du monde et de ceux qui refusent de partager le gâteau ( 10 000 enfants meurent chaque jour de malnutrition ) planétaire. Ce qui rend finalement les deux autres rustines aussi urgentes. Bien qu’elles peuvent paraître ridicules dans le travail de colmatages. Les rustines de l’éducation et de la culture. Indispensables encore plus en cette période ou le culte religieux et la finance ont pris beaucoup de parts du marché mondial. Pourquoi l’éducation et la culture ?

          Pour qu’un homme (ou femme) ne balance pas sa merde antisémite sur la toile ou ailleurs. Pour qu’une peau de métèque ne soit pas massacrée par un flic. Pour qu’un musulman ne soit pas considéré comme un terroriste potentiel. Pour qu’une femme ne meure plus tous les trois jours sous les coups de son compagnon. Pour qu’ un gosse puisse rêver sans qu’un cauchemar armé d’une bite vienne massacrer son rêve. Pour que les grands de ce monde cessent de jouer avec la planète comme avec leur Monopoly. Pour qu’un individu ne soit pas écrasé par le mépris social. Pour que Liberté Égalité fraternité ne soit pas qu’un slogan de pub pour les élections. Pour que chaque citoyen et citoyenne soient logés à la même enseigne républicaine. La liste est très longue. Chacune et chacun peut rajouter son pour que… Utopie et naïveté ? Sans aucun doute. Mais on peut boire au goulot d’ une bouteille à moitié vide ou pleine. Contrairement à celle brisée à nos pieds résignés.

       Et le changement des yeux dans tout ça ? La quête poétique avant d’avoir croisé un excrément numérique sur la toile. Reprendre son bâton de sourcier des belles choses du monde ? Difficile de retrouver cet enthousiasme à chercher la pépite dans le labyrinthe de boue notre siècle. Se remettre à sillonner l’instant pour essayer de la trouver ? Reprendre la quête de poésie à zéro ? Soupir au pluriel en guise de réponse. À quoi bon chercher une étoile dans sa gangue boueuse ? Juste un plaisir égoïste d’orpailleur ? Sûrement. Pourtant il faudra y retourner. Au moins pour le réenchantement de ses nouveaux yeux. Quitte à ne libérer qu’une seule étoile. Même avec une lumière voilée et à peine visible. Parmi la foule d’autres lueurs engluées. Des étoiles individuelles pour quoi faire ? Tenter de s’éclairer.

          Et d’éclairer notre chantier commun.

       

 

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