Cantine scolaire: la saucisse ou le cercueil ?

Animateur et économe en 1985 d’une colonie de vacances du 93, je devais gérer une centaine de couverts par jour. Ma première expérience dans ce domaine. Un véritable casse-tête pour, à l’époque, un adepte de la pizza-bière. Evidemment, les repas sans porc pour les juifs et les musulmans ne m’ont pas facilité la tâche. Le comble pour un irréductible athée.

Animateur et économe en 1985 d’une colonie de vacances du 93, je devais gérer une centaine de couverts par jour. Ma première expérience dans ce domaine. Un véritable casse-tête pour, à l’époque, un adepte de la pizza-bière. Evidemment, les repas sans porc pour les juifs et les musulmans ne m’ont pas facilité la tâche. Le comble pour un irréductible athée. Sans compter les allergiques à tel ou tel aliment. Aucun végétarien déclaré. Fort heureusement l’excellent cuistot, compréhensif, me fila un coup de mains. Sans lui, un menu unique durant tout le séjour. Pas très équilibré, ni très joyeux.


              Lors de cette colo, le rêve récurrent d’un des ados m’a beaucoup marqué. Très souvent, il rêvait d'un sandwich au jambon flottant devant ses yeux. Une seule envie : le saisir pour le dévorer. A chaque fois qu’il essayait de l’attraper, sa mère apparaissait. Obligé de laisser partir le sandwich. Le jambon proscrit par sa religion.

            La maman de son rêve, très présente, lui avait envoyé un colis d’aliments spécifiques, notamment des pains azymes (Matz) pour la Pessah. Une femme,  très sympathique, mais ultra exigeante sur la religion. Grâce à elle me transmettant  les consignes par téléphone et son fils, je sus ce qu’était la Pâques juive. En tot cas, leur interprétation à eux deux. Et, très longtemps après, je dévorais un superbe roman sur fond de Pessah.

         Pas simple pour ce gosse, surtout en colo de ski où l’exercice ouvrait l’appétit. Sûrement pas évident non plus en période de Ramadan. Un animateur, très sportif, était persuadé que ce gosse allait faire un malaise. Que faire ? J'optais pour qu'il observe les consignes alimentaires transmises par sa mère. 

         Tous les autres ados, dans le car, se goinfraient de chips, fruits secs, et plein d’autres choses plus ou moins bonnes, dans le car qui nous emmenait sur les pistes. Sauf lui, obligé de suivre le régime alimentaire de sa religion, sans doute interprétée trop au pied du menu par sa mère. A plusieurs reprises, je croisais son regard, fixé sur le repas de ses copains. Il aurait volontiers troqué tout son colis contre un  seul de leurs gâteaux. Après tout, une frustration pas si grave.

              Un matin, je l’ai pris à part et lui ai dit que, s’il mangeait autre chose, je ne le balancerai pas. Mais que c’était à lui de décider. Il esquissa un sourire, sans un mot. Sa mère, invisible pour moi, devait  froncer les sourcils. Ma proposition, partant d’une intention généreuse, n’était pas très fûtée. Et le mettait dans une situation très délicate.Trahir sa mère, devenir complice d’un inconnu. Trop jeune à l’époque pour me rendre compte de ma bêtise. Si c’était à refaire, pas sûr que je le refasse.

         Notamment en repensant à  la "mère au colis" qui appelait tous les jours son fils pour l’interroger sur son alimentation. A-t-elle su que son fils fut juif à mi-temps dans cette colo? Comme d’ailleurs nombre de ses copains musulmans  qui, avec ma complicité, firent une entorse aux prescriptions alimentaires de leur religion. Je trouvais ça très drôle. Aujourd'hui, avec le recul, moins drôle. Erreur de de ma part. Une forme de prosélytysme de mon atheïsme ?

           Sans doute me sentais-je comme en mission. Pourquoi pas offrir la possibilité aux gosses musulmans et juifs, au moins le temps de leur séjour, d’échapper au « diktat alimentaire » de la religion ?  Avec l’accord du cuistot, j’avais installé un tableau pour les repas sans porcs. Les gosses qui ne voulaient pas en manger l’indiquaient sur le tableau.  Chacun libre de choisir son menu, au jour le jour. Une solution évidemment plus simple en colo qu'à l'école. Quelques-uns, très peu, jamais aisé devant l’œil de ses copains coreligionnaires, firent une entorse à leur religion. Lui, deux ou trois fois, opta pour menu avec du porc.Il échangea aussi quelques pains azymes contre des croissants. Pas le moindre incident en cantine.

           Le plus stupéfiant était la réaction des p’tits français de souche comme on les nomme maintenant. Quand un repas servi ne leur plaisait pas, il devenait opportunément juif et musulman. Surtout le jour des lentilles. A part ça, une salle de réfectoire aussi bruyante que toutes les autres. Parfois obligés de gueuler pour laisser entrer un peu de silence.

           On parlait déjà de ces problématiques de religion, d’une manière beaucoup plus apaisée que maintenant. Pas de Zemmour sur toutes les radios et télés. Ni les intégristes musulmans qui tentent de remettre en cause les fondements nécessaires de la laïcité. Cela dit, les  jeunes  «sans porc»  de la colo  avaient du mal à comprendre qu’un Mouloud apprécie le sauciflard et le pinard. Très compliqué de leur expliquer la notion d’athéisme. Et pas assez de temps pour embrayer sur l’agnosticisme. En tout cas, le séjour s’est très bien déroulé. Personne n’est mort de faim. Ni d'intoxication alimentaire.

            A quelques jours des départementales, des élus et Nicolas Sarkozy veulent interdire les menus sans porcs dans les cantines scolaires. Traquer le musulman nourrit bien dans les urnes. Et eux, quel menu choissent-ils dans leurs cantines de notables? Non, pas de frites, des légumes verts. Du poisson, pas de viande.Végétarien ? Avec ou sans gluten ? Intéressant de connaître les habitudes alimentaire de ces anti "cantine scolaire pour tous" dans - s'ils y déjeûnent - les mairies qu'ils administrent. Pas sûr que Sarkozy ait imposé le même menu pour tous les estomacs de L'Élysée. Ni son successeur d'ailleurs. Tout à fait leur droit de gérer le contenu de leur assiette comme bon leur semble. Pourquoi alors l'interdire aux élèves des écoles dela République? 

         Comme beaucoup, je suis contre le port du voile à l'école. On peut-être laïc sans vouloir pour autant aussi contrôler les aliments des élèves. Certes, les végétariens peuvent aussi revendiquer des plats sans viande. Que leur répondre ? Pas une problématique simple. Pris en sandwich entre les deux obscurantismes actuellement au top: religieux et identitaire. Rappelons juste que les menus sans porc ne mettent pas la République en danger.  Ni le poisson le vendredi. Le contenu de certains assiettes devenu un signe ostentatoire religieux ? Des politiques essayent de nous le faire croire. Prêts même à diviser dans les réfectoires d'école. 

            Animateur pendant 10 ans en cantines scolaires, ces menus sans porc ont rarement posé de soucis. Mettre les "sans porcs" tous à la même table pour faciliter la distribution où les laisser choisir leur table? La seule problématique dont je me souvienne. En règle générale, chaque école trouvait sa meilleure manière de fonctionner. Les gens de terrain savent très bien s'adapter tout seul.  Et explosion de joie commnune le jour des frites. 

            Que veulent ces nutritionnistes improvisés ? Un pays avec un  "menu identitaire"  pour toute la population?  Puis, après le régime alimentaire des français,  ils s'occuperont de leur look. Que des femmes et hommes musclés, sourire éclatant de blancheur. Tous les citoyens formatés comme dans les magazines et les pubs télé. Et les handicapés dans cette France parfaite? Supprimer leurs accès aménagés aux transports et lieux publics ? Devront-ils se démerder comme les élèves musulmans et juifs dans les cantines scolaires ? 

       Le menu de la France proposé par l'extrême-droite et les amis de Nicolas Sarkozy n'ouvre guère l'appétit. Un goût de passé périmé, sans aucune saveur de présent et d'avenir. Triste dans un pays connu, pour sa très grande variété culinaire, et sa passion de la table. Le régime républicain mérite beaucoup mieux qu'une bouffe dégoût.

 

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